LES ciïF.viisE'; Rnr(;r
Rasez nu plus vite ce quartier, toul le commande, à moins que vous ne vouliez entretenir au sein de Paris une race immonde, bancale et sans pensée. Le dixneuvième siècle ne doit pas avoir sa iruanderie.
La jeune fille essaya de faire quelques pas ; il était aisé de voir qu'elle ne connaissait point la ville.
Elle se dirigea d'abord vers la rue Galande mais, là, elle se perdit dans Tignoble réseau qui déroule ses mailles derrière les bâtiments de THôtel-Dieu.
Elle allait de la rue des Anglais, courte et
LKS CHEMISES ROUGES. 75
noirâtre, h Fétrolte rue du Fouarre, où so tenait une académie d'armes ; de là, à la rue Julien-Ie-Pauvre» et partout elle rencontrait des figures qui n'étaient point faites pour la rassurer.
Souvent les hommes qui passaient auprès d'elle la regardaient grossièrement ou la coudoyaient avec un mauvais rire, car sa démarche indécise et ses yeux sans but devaient donner le champ aux:
\ interprétations injurieuses.
Elle n'osait pas demander son chemin, car il n'y avait pas de chemin pour elle, pas de maison qui s'ouvrit à sa voix, pas
de famille qui pûi la recueillir et Temfcrasser au front...
Après avoir erré quelque temps aux alentours de la place Maubert, où elle espérait peut-être voir revenir le fiacre, elle se trouva tout à coup sur les quais.
L'horizon élargi la re.uplit d'effroi.
Paris se montrait par un coin de son immensité, qui se débattait dans la brume, avec son fleuve tortu, ses maisons en foule, son Louvre lointain, ses confu» sions et ses rumeurs de fourmilière humaine.
Devant eilo deux tours épaisses seii> biaient peser de toute leur sombre force sur la Cité, et renfoncer plus avant dans Feau.
On entendait des bruits de cloche, aigus et sourds, qui coupaient Tair, annonçant TAngelus,
De toutes parts s*eveilîaient des lumières aux fenêtres, comme autant de petits souffles nés d'un impur marais.
Pourtant la population avait changé dô de physionomie, les visages étaient moins cruels, les allures plus honnêtes. De
78 L£S CHEMISES ROUSES*
même que les maisons, les costumes s'étaient faits plus propres.
Enfin, si Ton ne respirait pas mieux, du moins, ou respirait davantage. C'était comme un purgatoire après un enfer.
La jeune personne suivait maintenant le quai des Grands-Augustins. Les ravaudeuses, dans leur tonneau posé au com des rues, voyant son air de candeur, lui souriaient avec cette malignité aiîable qu*ont les femmes qui se souviennent : ou bien elles chantonnaient un reim"^ du Rémouleur de Lécluse.
lES CHEMISES ROUGES, 79
De petits clercs passaient, lestes et la tête à l'avent, portant encriers, papiers et sacs de procédures.
Le long de Teau se promenaient amoureusement grisettes et soldats aux gardes, causant du rendez-vous prochain au lieu de causer du rendez-vous actuel, rouges et se contentant de pousser avec le pied les petits cailloux devant eux.
Les femmes n'avaient pas encore adopté la mode des souliers plats ; la plupart portaient des mules de couleur, tantôt blanche ou verte, avec un réseau d'argent, tantôt rose avec une boucle ricke
8() LES CHEMISES ROCGES.
OU simplement de rubans; ces mules infiniment pointues étaient ornées de talons minces, dits talons de chanoinesse, hauts quelquefois de trois pouces et qui donnaient à la démarche une légèreté, mêlée d'embarras, du plus provoquant effet.
En outre, cette chaussure élevée, que nous regrettons beaucoup, favorisait le dégagement de îa taille en assurant une juste proportion à un grand nombre de jolies femmes qui sans cela eussent paru petites ; elle affinait la jambe et préservait de la boue de Paris ; tandis que les souliers à talons plats tirent les nerfs des
LLb C.liLiuiijhS ilOLuLS. 01
iiioUets, les grossissciil cl ciideiit considérablement aux souillures de la robe, sans racheter ces désavantages par une grâce ou une coquetterie quelconquoo
Joignez à cela la jupe courte et iiottante, le justaucorps baleiné un peu long par devant, la coiffe éblciuissanie de blancheur et vous aurez le portrait physique des avenantes bourgeoises d'avant la révolution.
/Parmi ce monde plus gai et mieux
vêtu, la pauvre fille que nous voyons
errer depuis une heure sentait son cœur
moins conîrir, sans poui r- la é(re bien li ' 'G
&2 LLs c::;:.»i:.^;:.- . :^.
rassurée, mais son regard se levait avec plus de confiance sur ce qui rentoiirail ; les paroles qu'elle saisissait parlaient de voix moins rudes.
Même les gens du port, qui fumaient en se penchant sur le parapet, elle ne les trouvait pas trop effrayants, malgré leur stature d'athlètes.
Elle arriva sur le Pont-Neuf» Là, elle fut un peu étourdie du mouvement de carrosses qui s'y faisait et des industries ambulantes dont ce lieu est, depuis, toujours le siège traditionnel.
LES CHEMISES Î'OICES. 85
C'étaient des marchands de chansons,' habillés en marquis jaunes , avec une bourse graisseuse continuellement eii branle sur le collet.
Cetaient des escamoteurs qui faisaient manœuvrer sur une table des oî-'^^' seaux privés, lesquels tiraient des coups de petit fusil et imitaient le mort*
Les sieurs Miette et Pinetti avaient un cabinet de physique au bas du pont.
D'agiles earillonneurs, armés de leurs baguettes, tiraient des harmonies limpi-
84 us CUUlilïES HOUUKS.
des et tinlanles de leur cadre de sonnettes, art perdu !
Graves et funèbres, comme les vieilles gravures flamandes, passaient les marcliands de mort-aux-rats, avec leur haute perche sur le dos, d'où pendaient les nombreuses et rebondies victimes du poison.
Tantôt c'élaii une (amille de saltimbanques, les cheveux rejetés dc^rrière les , oreilles, qui traînait après elle son tapis et SCS chaises, Espagnols cagneux sous leur maillot, petits drôies de six ans» femme hâlée en jupe couii-e, habituée a
LES CHEMISES KOUGES. 85
porter des poids de cent livres sur son ventre.
Comme le Palais-Royal , comme le Temple, comme les Tuileries, le Pont- Neuf avait sa population spéciale, qui tenait du spectacle en plein vent et dont on ne peut retrouver aujourd'hui que les débris eiïacés.
G'etait sur le Pont-Neuf, et seulement sur le Pont-Neuf, que l'on entendait la réunion assourdissante de tous les cris parisiens: cris des marchands d'épongés, cris des vinaigriers , cris des brocanteurs d'habits, cris des animaux, chiens
SO jLËS CU£MIS£S ROUGES.
^t chats, pour lesquels un fer caché s'éguisaitsans cesse.
Je ne parle pas des voleurs et des coni* peurs de bourses, qui ont assuré au Pont- Keuf une réputation européenne , commencée du temps de Tabarin, continuée avec succès par ce duc d'Orléans, qui n'avait pas son pareil pour dévaliser un bourgeois avec goût.
Le beau moment du Pont-Neuf, c'était de huit à dix heures du soir. Il n'en était que sept à peine.
Troublée par toute cette agitation, la
jeune iiile alla donner d*aboid dans un groupe formé autour de quatre bouts de chandelle , qui [tâchaient d'éclairtr un homme, poitrine nue, bras retroussés, qui avalait une lame d'épée.
Ce malheureux, après avoir fait trois fois le tour de rassemblée, retira Tépée de sa gorge, ayant soin de faire remarquer deux gouttes de sang, brillantes, sur Tacier.
La jeune fille s'éloigna...
Plus loin elle se vit face à face avec le Grimacier illustre. -1 était monté sur une
88 Li£s cnEMi>;ES rouges.
chaise et s'accompagnait lui même de son violon, dont il jouait tantôt par derrière la tête et tantôt par-dessous la Jambe. Il chantait avec les contorsions les plus forcées, la béquille du père Barnaba. Les éclats de rire de la foule accueillaient ses lazzis.
lin fuyant ce bruit trivial, elle se trouva devant la croix du Trahoir, à l'entrée de la rue de TÀrbre-Sec, Elle s'arrêta, sans remarquer dans un angle obscur, à quinze pas devant elle, un homme qui se tenait immobile et debout, et dont le regard ne la quittait pas.
vJet hoiuiîiu ravau suivie depuis l'instaiit où le fiacre Tavait déposée sur la place Mauberl; il Tavail suivie sur le quai, il la suivait encore ; et maintenant qu'elle était arrêtée, il s'arrêtait avec elle.
Fspion étrange, il riait dans Tombre*
La force d'une émotion inconnue réveillait dans son œil des flammes assoupies depuis longtemps. Sa bouche était joyeusèment entr'ouverte. Quelquefois il regardait les passants pour voir si quelqu'un d'entre eux s'amusait autant que lui. Puis toute son attention se reportait de nouveau sur la jeune fille, qu'il guet-
i)(/ LL6 C'.iEMI^.ES ROUGES.
tait en se jouan', comme un chat quelle une souris.
Celle-ci ne se doutait de rien.
Sous les vêtements noirs et presque communs dont il s'était aiîublé, peut-être n'eût-il pas été impossible de reconnaître ce mystérieux personnage, un des acteurs principaux de mon roman.
Dix-sept années écogilées ne semblaient l'avoir vieilli.
On eût dit qu'il avait compris le temps,
LLà Clil-:\îii5KS KOUGES. 91
dans l6 déiî téméraire porté par lui aux hommes et aux choses.
C'était le duc de Noyal-Treffléan.
En regardant la jeune abandonnée qui venait de s'asseoir sur une des marches les moins mouillées de la fontaine , ii disait :
— Voilà mon sang, voilà ma fille. Cette jeunesse, cette grâce, cette douleur, tout cela est à moi. Où ira-t-elle ? que va-t-elle faire ?
Ah! ne pas pouvoir plonger dans le
î>2 Î.3S CHEMISES noUGEf?.
coi'ur hinnain pour en conlcniplcr les pensées secrètes, souvent étranges et terribles comme les trésors du fond de la mer!
Enfant rougissante, que je couve du regard, es-tu le vice ou la vertu? Sang tumultueux, fouetté sans cesse par les verges des passions farouches, sang de mes veines, es4u celui de cette mignonne dont les grands yeux ébahis semblent éclairer l'ombre, tandis que le pied imper, ceptible trempe dans la boue ?
Ma fille! Si les natures ne mentent pas, en ce moment où la cité brille et pétille.
LES CHKMISËS ROUGES. 93
OÙ les haleines sont en feu, tu dois senlii remuer en loi quelque chose de la courtisane ta mère, et de ton père, le libertin gigantesque.
Bruit, flamme, vice, élégances, couleurs et richesse, ne hii chantez-vous pas votre hymne la plus enivrante, celle qui comprime le cœur, élargit le regard et desserre la lèvre avide?
Paris ! accomplis ta mission corraptrice, enlace dans tes rets parfumés une âme neuve, souffle à son visage tes bouflées qui égarent, alanguis sa marche ingénue, multiplie dovani elle tes féeries
04 lîls citrmtses nouer:*?.''
timides ou fauves, riantes ou furibondes-
r/est ma fille, et je te la livre entière, ô
ville sirénéïque!...
Comme sous l'efTort d'un magnétiseur invisible, Tenfant qu'on voyait assise au pied da la fontaine de la Croix du Trahoir s'agitait et paraissait souffrir.
L'œil du duc de Noyal-Trefïléan avait une projection lumineuse telle qu'on en donne aux génies du mal dans les peintures fantastiques.
: Au bas de la fontaine, la jeune fille murmura :
L'dS CIÎKMISI-S RGL'GES. 95
— J*ai faiiK.
Premier mol de la vie réelle.
Se levant avec peine, elle se dirigea vers une boutique de boulanger, et elle s'arrêta devant en regardant les pains qni étaient au fond.
— t\h\ lu veux manger, disait-il, voiîà que tes luttes vont commencer alors : et moi qui ne songeais pas au pain, au brutal, comme on l'appelle dans les auberges! Voiîà Ion premier séducteur trouvé, ma fille, c'est le pain. Regarde comme il a l'air bonhomme sur sa planchette où tu
i)(j LES C1IE.M1SLS UOLGES.
le convoites; lui aus«^i cs( doré comme na grand scigncnr ; c'est Famoureux aux baisers rudes, c'est le minotaure de bas étage qui attend chaque jour son Iribul de virginité et d'honneurs. Regarde-le bien. Le pain est terrible. Le pain est terrible, ma fille, rien ne l'émeut ; c'est un amant qui creusera tes joues, qui pâlira ton front, qui éteindra ton regard si tu cherche à lui résister longtemps. Tu le l^rieras à mains jointes et il ne t'écoutera pas. Le pcin n'a pas d'oreilles. La nuit tu rêveras de lui ; honte et cruauté! A seize ans, avec un visaee d'ange, blond et chaste, la bouche rosée et les paupièr^^s closes, rêver à im mpreeau de pain!
LES riTsMtSEs hougbs; fff
la jeune fille passa.
implacable et ténébreux, le duc de Nayal-Treffléan la suivit.
Elle se traîna une heure encore dans la rue Saint-Honoré, mais un abattement j^rofond se manifestait dans son allure.
Au coin de la rue Tirechappe elle iené\i la main à un passant.
— Elle mendie ! elle mendie ! exclama
ison père qui sentit un nuage pourpre sur
sa (Igure, mais qui le chassa aussitôt par Il 7
un rire alroce ; eile mendie! Mon sang est le même que celui des gueux!
Le passant ne vil pas la jeune fille ou ne voulut pas lui répondre.
Elle attendit un second passant, puis un troisième, toujours la maintimidement tendue.
Quelques débauchés, au nombre de quaire ou cinq, sortirent d'une allée en titubant.
L'un d'eux l'aperçut, et, venant à elle,
ïi là rei^arua sous le n z.
LES CIlliMiSES KOtJOiilS. 9j)
Tiens I elle es( jolie, dit-il.
— Elle pleure, dit un autre.
— Raison de plus pour la consoler...
Et plusieurs bras furent passés autour de sa tailte.
L'enfant, efTrayée, se débattait palpitante comme un oiseau.
Le cercle des jeunes geiîs se resserrait autour d'elle.
100 LES CIIRMISES T^OTfORc;.
— Laissez-moi ! laissez-moi ! criaît-elle d'une voix étouffée.
A quelques pas de là, le duc voyait toute cette scène.
Les émotions les plus rapides se succédaient en lui.
11 tren^blait légèrement : c'était sa fille qu'on insultait en sa présence.
— A moi! répétait-elle=
•Pourtant, il restait immobile.
lt$ CEPI^ BOUGES. lOt
[ — Au secours ! par pitié I.,.
Le duc n'avait qu'à faire un mouvement, un geste, i! ne bougea pas.
Seulement [ ses doigts se crispaient, malgré lui.
L'émotion était forte..*
• A la fin, on lui lâcha sa fille ; et les débauchés continuèrent leur chemin > chantant à tue-tête, à travers leurs éclats de rire :
Le couvent le plus doux de Paris Est celui de madame Pùrii ...
102 LES CHRMÎSKS nol'GES.
— Allons, cela ne coaimcnce pas mal !
dit le duc de Noyal-Trefiléan ; mon idée est vraiment heureuse, et je passe par des sensations d'une espèce particulière et vive. Mais ce n'est pas assez. Il faut pousser le drame jusqu'au bout. Je veux voir comment, sans aide et sans conseil, elle se tirera de son premier combat avec la vie, si Dieu n'envoie pas du ciel un de , ses séraphins pour la sauver.
^Exaltée, frémissante, elle, elle avait doublé le pas ; dans ses yeux brillait une résolution.
Elle cherchait quelque chose et regar-
\ LES CHEMISES IlOlilKS. 1}!>
daitTixementles maisons au sommeU
Tout h coup un cri de joie partit ae sa poitrine ; une croix se dessinait dans Tair noir.
Céfaît une église.
Elle y courut...
Mais le duc Tavait devinée ; rapide, il fendit Tombre et se dressa devant elle, lorsqu'elle parut aux premières marches du monument.
— On n'entre plus, dit-il, il est (rop tard ; Téglise est fermée.
— Fermée! dit-elle avec une explosion de sanglots, en se laissant tomber sur la pierre.
Le duc demeura debout derrière elle»
Père dénaturé, il venait de refuser à son enfant l'entrée de la maison de Dieu !
K^ui; horrible ! horrible comme dit Sbi^ kespeare. i ^...
Ici le drame devient odieux et se dresse de toute sa hauteur, comme un ours, sur ses pattes de derrière.
Cet homme va trop loin ; et pour sentir crier la vie au-dedans de lui, il ne recule ni devant Finfamie, ni devant le sacrilése.
Qu'est-ce donc qu'il a fait de son âme? Le ciel la lui a-t il retirée ou se Test-il retirée lui-même? Peut-être je devrais le laisser à son œuvre et détourner de lui mes yeux.
Mais non, cet homme appelle l'analyse;
106 LES CIIKMISES hOlGES.
ef quoi qu'il fasse, c'est une patiente ( l abominable étude que nous devons tout entière à nos lecteurs.
Allons donc jusqu'au bout avec le duc deNoyal-Treffléan, et surmontons, s'il se peut, notre grande horreur!.,.
Une pensée lui était venue.
11 s'était rappelé l'invitation de Grimod de la Reynière, et, consultant sa montre^ il se disait que Theure était proche.
^— Diable I je ne voudrais pas faire à ce brave garçon l'injure de manquer son
souper il m'amuse, ce la Reynière. Tous les originaux de Paris, tous les songecreux, tous les gredins de mérite seront chez lui ce soir. Je ne serais pas fâché de m'y produire moi-même avec quelque éclat. Cela devient nécessaire. On ne parle presque plus de moi depuis quelque temps. Je m'oublie et Ton m'oublie. Les femmes commencent à me trouver vieui; les hommes font semblant de ne plus me redouter.
Que leur faut il donc de plus, à eux et à moi? N'ai je pas fait déjà tout ce qu'il est humainement et inhumainement possible de faire? N'ai-je pas creusé le viç«
i.;3 LKS ClILiMlSES UOL'GES.
jusqu'au luf? J'eusse bien voulu les voir, à ma place! On parle de ce drôle nommé Hercule, et de ses douze travaux ; babioles que cela. Etrangler un lion, balayer une écurie, assommer des voleurs, couper la tête aux serpents, c'est le fait d'un homme de la Halle ou d'un exemot
Ml.
de maréchaussée. Je ne veux pas des exploits d'Hercule. Mais au lieu d'une hydre ou d'un tigre, prendre un événement et le faire marcher devant soi , et ie pousser, et le conduire jusqu'à ses limites extrémes, et ne s'arrêter que là ou le possible finit; à la bonne heure! Voiià ce que Hiomme à la massue n^eût jamais imagi- Ji^, etcc que j*aî réalisé, moi. Tout ce que
les autres sont parvenus à faire, à voir ea a sentir, je Tai vu, je Tai senti, jeTai fait. Aucune sensation ne m'est échappée, depuis i'à plus infime jusqu'à la plus grandiose.
Pendant huit jours, j'ai sucé des araignées renfermées dans une tabatière dor, comme l'astronoiie Lalande, afin de connaître le plaisir qu'il y trouvait. Est-ce ma faule à présent si je ne sais plus de thème à ma curiosité ; si ce monde flétri, stupîde^ en ruines, m'est connu jusque dans ses derniers recoins, et jusqu'au plus bas de ses hontes ? L'homme que je paie pour me récréer paraîtôtrcàboutd'invenlions;
110 LES CHEMISES HOUGES.
il se répète comme un auteur énervé ; ses dernières situations sont plates et tratnées en longueur; j'ai déjà vu ceîa quelque part.
Peut-être faudra-t-il que je le chasse.
£n quinze jours il ne m*a servi qu'une misérable intrigue , bonne tout au plus pour un provincial débarqué, et un rendezvous auquel j'ai envoyé mon valet de chambre.
Vraiment le comte d'Artois est un aulre homme, lui qui s'en est revenu tout nu, à cbevrl, de Versailles à Paris.
Encore une semaine, et me voilà perdu de réputation, classé parmi les mortels innoffensifs et vertueux, les Penthièvre ou les Malesherbes, couronné de roses et suspecté d'aller sécher des pleurs au fond des chaumières .
Morbleu ! j'aurais bien voulu arriver chez ce la Reynière. de façon à faire jaser un peu 1
Sa fille pleurait toujours, enroulée dans sa douleur, et cachant sa têle dépeignée entre ses mains que les libertins avaient nieurlries.
xi2 LES CHEMISES BOUGESJ'
--*- Mais jo î^uis cloué «ux pis de cette petite, et je ne puis me partager en deux. Comment concilier l'un et l'autre do mes désirs ? Quel moyen employer pour ne perdre aucune des larmes de cette enfant, aucune des gorges-chaudes de ce souper?
0 pauvreté de l'espèce hnmaine, qui, sur deux plaisirs, est toujours forcé d'en lâcher un I
La voici qui se relève cependant et qui promène aux alentours son beau regard, éloquent comme un tableau de sainteté.
Elle descend les marches, et se retour-
nant, elle se signe. Oui, la religion donne
la force; mais, h moi, d'où vient que la
force ne m'a pas donné la religion? Elle
paraît calme et résignée maintenant ; sa
prière , ainsi qu'un baume miraculeux ,
aura coulé dans ses veines.
Cette ville fo (le ne lui fait plus tant de
peur ; ea.vain les vieilles maisons mysté-^-
rieuses se penchent vers elle pour lui
murmurer de confuses infamies, elle fuit,
cette proie blanche, mais elle ne tremble
plus et elle parfume de son innocence les
rues fangeuses où elle passe. Je ne la
suis plus, elle m'entraîue.
Il 8
ni us CHli.VUStS KOLGES.
Ce n'est plus elle à présent qui s'inquiète et qui s'étonne , les rôles sont changés et je sens mon rire qui s*est éteint. Pourquoi cela ? Est-ce la tendresse qui m'envahit le cœur? Cette domination à laquelle je semble obéir, est-ce le lien du sang, que j'ai tant de fois nié et méconnu ? AUons-donc ! Et pourtant il ne tiendrait qu'à moi de l'arrêter en lui criant: « Ma fille? » mais bahl ce serait trop simple et trop vite fini. N'importe ; c'est un mot étrange à prononcer ..C
îl le prononça deux ou trois fois dans la n«iit, à voix bien basse, et comme s'il eût craint de s'entendre lui-même.
lES CHRMÎSRS nO^'GES. 1 |5
— Ma fille... ma fille!
Au milieu de son extase enveloppée de honte, le duc de Noyal-Treffléan ne vit pas d*abord trois ou quatre hommes qui s'élancèrent sur lui, d*un angle obscur oi ils étaient cachés.
— La bourse et la vie! fit Tun d'eux en le saisissant aux poignets.
— Oh! comment dites-vous cela! s'écria le duc en reculant ; la bourse et la vie, tous les deux à la fois? Corbleu! que d'exigence l 1^
iç5\yi*V.V . L:r..,y:.-,^^,s^
^^^ LES CHEMISES ROUGEJ.
li chercha à tirer son épée.
Un homme venu par derrière lui épargna C8 soin*
En se retournant, le duc de Noyai- Ticiïléan reconnut qu'il avait affaire à une demi-douzaine d'individus.
Un élait sur le quai, un endroit désert, a q!ie:que distance de Tarche Marion.
La jcane filie, dans ses circonvallations sans but, se rapprochait, comme on le voit, du point d*où elle était partie.
u:y- ;:Tîi::MiSES rouges. , 1J7 Elle marchait toujours, sans s'apercevoir de rincident qu'elle laissait derrière elle.
Bientôt le duc la perdit complètement de vue.
II en poussa un blasphème de rage.
Mil tau eriiM
Quatre griffes vigoureuses le maintenaient aux épaules. Pendant ce temps-là, un homme lui arrachait sa montre; un autre le fouillait à fond. Cela s*accom"' plissait vivement, lestement, sans bruit. Dans toute autre circonstance, le duc en eût été charmé» mais en ce moment cet
l^y LES tlIL:USES HOLGLS.
épisode ne laissait pas de lui Inspirer une contrariété évidente.
D'autant plus qu'il s'aperçut qu'on le poussait vers la Seine.
— Au fait, pensa-t-il, j étais indécis ealre ma fille et le souper de Reynière ; ces bandits vont trancher la question»
Néanmoins il essaya de lutter. 11 était |Obuste et il avait appris la boxe dans les carrefours de Londres. Il se dérouilla ionc du mieux qui lui fut possible, et quelques-unes de ses gourmades déconcertèrent les assaillants.
Mais que pouvait-il faiie conlie six ou sept qu'ils étaient?
': Un d'entre eux , le saisissant à la gorge se mit en devoir de lui pousser un bâillon entre les dents.
En se débattant^ le duc s'écriait :
— Laissez, laisez donc... je sais ce que c'est. .• la poire d'angoisse... je n'en veux pas I
D'un coup de poing rudement asséné dans le plein de l'estomac» il se débar-^
raiâsa de son bâilionnenr. Mais bientôt, gerré de plus près i)ar \é'^'Hri'tVc?é"l'
— Eh bien! dit-il, si vous -enez absoument à étouffer mes GiûSé.. taeë chiers wessieurs*,. soyez àsse^ obligeants pour youloir bien remplacer*. . Aïe ! ne frappez donc pas si fort l Pour'vouloir bien remplacer la poire d'angoisse, que je connais, par le masque de poix, qui m'est totalement inconnu» . . Voulez-vous me rendre ce dernier service, hein?
Au milieu de leur verve occupée, les
filous ne purent s'empêcher d'échanger
) nu'u un coup d'œil d'étonnement.
LES CIJKMISES KOrOES. 121
r.educ insistait.
— Mes amis... mes bons amis.,, uiv masque de poix! accordez cette suprême satisfaction à un mourant» Du fond do l'eau, je vous bénirai, je vous remercierai î Un masque depoix I...
On descendait toujours vers la rivière.
— Ahl chiens!... ah! canaillesl Me faire manquer un souper auquel je tenais tant! au moins, mettez-y des formes.*.
On ne noie pas un duc et pair comme on ferait d'un chat ou d*un veau... Au secours! au sec...
i±2 LES CHKMlbEb KOLGliS.
Une paume de main, large comme un gant de joueur de balle, prit la mesure de sa bouche, en y comprenant le nez, le aienlonet une partie des joues.
De sorte qu'il ne put achever sa phrase.
En ce moment, par un de ces éclairs d'âme que rien n'explique et qui expliquent Dieu, il eut une vision qui lui rappela soudainement sa fille, alors qu'elle criait, elle aussi, au secours, et que lui jie récoutait pas.
Ce qui lui arrivait maintenant était-ce une vengeance céleste?
, Je n'oserais dire qu'il en eut la pensée ; mais un frémissement dansa sur ses lèvres pâles, et il ferma les yeux pendant l'espace d'une seconde.
Arrivé à un endroit où le quai précipite sa pente, les bandits eurent un mou*vement de recul, qui laissa le duc en avant et seul.
Il comprit que l'instant était venu.
*- Tenez, dit-il en sortant une bague
124 LES CHEMISES ROLGES.
de son doigt et la leuroftVant, vous êtes des maladroits qui ne savez pas votre métier ...
fePuîs un des horûmes le prit par les épaules, et le poussa brusquement dans la Seine.
Un sourire magnifique passa sur la face du duc de Noyal-Treffléan, qui disparut avec la majesté du Don Juan de Molière.
id -