CHAPITRE DEUXIEME
L'agonie du XVIII* siècle. (Suite),
A Theure douce du crépuscule, un fiacre antique et lent, avec de belles roues toutes rouges, remontait la rue Saint-Victor, que Santeuil et l'épicier em-
Gi LES CHEMISES ROUGES.
poisonncur Desrues ont successivement rendue célèbre» Il était traîné par deux botes placides, sur lesquelles un cocher somnolent laissait pendre les rênes avec mélancolie. Des planches tenaient lieu de glaces et étaient haussées.
Ce Tiacre, que la population pauvre regardait avec surprise, dépassa tour à tour la rue du Paon, la rue du Chardonneret, la rue du Mûrier, et toutes ces petites rués horribles qui ont des noms pleins de coquetterie. On eût dit qu'il promenait un malade, tant il y avait de calme réfléchi dans son allure provinciale.
Arrivé h la hauteur du cabaret du Verre çialant, qui existe encore aujourd'hui, et qui fait le coin de la rue Saint-Victor et de la place Maubert, le cocher leva la tète et jeta les yeux, autour de lui.
Il arrêta rses chevaux et quitta son siège à franges avec précaution.
Le crépuscule commençait à ressem- Mer à la nuit».
Ouvrant la portière, il prononça ce seul mot :
Descendez, il 5
£Q LES Cil K:\ii SES KoiJ(;;i;s.
Sans doute la personne à qui il s'acires. sait ne l'entendit pas ou ne voulut pas renlendre-, car il répéta son injonction.
Même silence.
Alors le cocher, s'appuyant sur le marchepied, avança les deux bras et saisit, dans le fond de la voiture où elle était tapie, une jeune fille qu'il enleva comme ine plume et qu'il déposa sur le pavé, plus morte que vive.
Ji referma la portière*
C'était une enfant de seize ans, blonde comme notre mère Eve, mais habillée d'une robe misérable et faite avec une de ces, étoffes de couleur navrante qui ne se rencontrent que dans les maisons de charité.
Comment elle s'arrangeait pour être jolie là-dessous, c'est le secret de la jeunesse.
Elle était d'abord demeurée immobile et muette 5 mais en voyant le cocher qu
remontait sur son siège :
— Où suis-je î^ demanda-t-elle timide^ ment.
— Place Maubeit...
— Place Maubert.,. Pourquoi m'avoir amenée ici ?
Le cocher prit ses brides.
— Je ne sais où aller, ne m'abandonnez pas dit-elle avec une expression de terreur.
Le cocher fouetta ses chevaux.
Ii.^., *
lES CHEMISES ROUGES. 60
— Monsieur de grâce L., s'écria la jeune fille en joignant les mains. •
Le cocher partit.
Elle resta seule devant le cabaret , comme une statue brune, n'osant bouger ses deux pied3 charmants et regardant passer le monde d'un air craintif. Ce que se disait ou ce qui se chantait dans Tintérieur du Verre galant n'arrivait pas à ses oreilles» Elle écoutait machinalement le bruit monotone des réverbères descendus et remontés par les allumeurs.
La place Maubert avait comme aujour-
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d'hui cet aspect rebutant et sinistre qui s'attache toujours aux endroits habités par la misère vicieuse. C'était cependant îe quartier où se trouvaient le plus de couvents : les Carmes Déchaux, les Filles Eleues, les Bernardins, les Prémontrés, sans compter les collèges et les séminaires.
£,e reste était occupé par des marchands de vin ; ensuite venait cette population indescriptible de chiffonniers, de tondeurs de chiens, de matelassiers, de Tcmpailleurs, de regrattiers et de crieuses de fruits, écume bruyante de Paris. >Sur le devant de quelques portes basses
se tenaient des vieillards de quarante ans, hébétés de débauche et dont l'alcool avait rendu tous les membres tremblants.
Ce qui se fait, ce qui s'agite au fond da ces masures épouvantables m'a toujours intrigué.
Cà et là une femme se montre à une croisée, étreignant un linge.
Un ragoût soupire péniblement dans une casserole, et l'odeur qu'il exhale em plit la rue entière.
Plus près, c'est un cnlanl que i*on assomme à coups de chaise, pour le punir de s'être laissé tomber dans l'escalier*
Dans les angles ténébreux des boutiques sont assises des vieilles qui ne parlent plus, qui ne voient plus, qui ne dorment plus et qui existent néanmoins.
la vie semble avoir installé ses problè-
finies physiques et moraux dans ces taudis
croulants, qu'on n'examine pas sans une
vive tristesse, et dont l'intérieur plu&
horrible encore , n'est connu que par . quelques hommes de la police*
Comment voulez-vous, dans de semblables conditions, obtenir un peuple sain de corps et d'âme ? ^
Qui peut naître et se développer au milieu de ces rues privées d'air, où l'on ne marche que sur des choux en décomposition ?
Ces femmes ébomiffées, qui n'ont plus d'âge passé vingtans, quelle sorte d'êtres peuvent-elles mettre au jour?