CHAPITRE SIXIÈME
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YI.
L'agonie du XVIU* siècle. (Suite.)
— M. de Robespierre, vous êtes ga-
— Est ce un reproche de votre part,, madame la marquis e ?
316 L£S CHBMI9SS ROUGES.
— Peul-ôlr*. Un homme aussi sérieux que vous, un avocat au parlement...
— Bon I vous oubliez aussi que je suis académicien !
Académicien ?
— Certainement , membre de Tacadémie d*A.rras, une vraie académie, je vous prie de le croire. ' '^"^ ^*^
— En vérité!
— Si je suis avocat, c'est par condescendance, ou plutôt, madame , car je ne veux rien vous cacher de ma pensée, c'est parce que je crois Theure du bar-
►reau venue ou du moins bien près de venir.
— L'heure du barreau?
— Pourquoi pas? Sous la régence, nous avons eu le règne des femfnes; st)us Louis XV, le règne des philosophas.Pourquoi n'aurions-nous pas, sous louis XVI, le règne des avocats?
Ces mots étaient échangés le long d'une charmille du jardin entre madame la marquise de Perverie et un jeune homme du plus élégant extérieur.
Il pouvait être une heure ou deux de î'après midi.
Le temps était beau» quoique Ton approchât de la fin d*octobre, et le soleil donnait une de ses dernières représentations. Vrrrt'.Tr^rf
En face de cette molle ' et blanche lumière, les feuilles regrettaient de s'être tant pressées de devenir jaunes, et les fleurs pâlies essayaient de se ressusciter.
La marquise était vêtue d'une longue ^aule de mousseline qui traînait sur les gazons dépouillés. Elle tenait à la main un éveateil.
Le jeune homme, ou plutôt M. de Ro-
b^spierre, comme nous venons do l'entendre nommor, avait un habit couleur cheveux de la reine^ c'est-à-dire un habit bîond, ce qui était alors une nuance fort ingénieuse, il portait des manchettes d'une finesse éblouissante, éta'.t irrcprochabîement coifîo et rejetait son cou en arrière, serré à l'excès dans sa cravate comme dans une espèce de carcan blanc.
Il s'exprimait, du reste, avec recherche, posait ses mots et prodig lait son sourire, aigu et frétillard comme une queue de couleuvre.
il y avait un quart d'heure environ que cet entretien durait, lorsque Emile vint à
520 LL« Ciit.i:l::;-S iJUtui;.-?.
passer par hssard à côté de la charmille.
Il s'arrêta au bruit des deux voix.
Une surtout, celle de M, de Robespierre, le frappa étrangement. Il crut se souvenir de l'avoir entendue quelque part.
Pour éclaircir ses doutes, il colla son œil aux interstices de la charmille.
M. de Robespierre tournait alors le dos.
Ne pouvant voir, Emile écouta.
— Ainsi donc, monsieur, disait 1« marquise,toutes les grandes dames devraient, selon vous, en bonne politique , taire la cour aux avocats?
lis CHEMISES ROUGESV] 581
— Je ne dis pas cela.
— Mais vous le pensez.
— Les systèmes les plus sérieux ont leurs conséquences galantes, objecta-l-iL
— Et vous êtes un hoaime à système i répliqua la marquise en souriant.
— Votre esprit est si délicieusemcit enchâssé dans la raillerie, que, dusse je en souffrir jusqu'au bout, je n*ai pas le courage de lui souhaiter une autre monture. Poursuivez donc, madame.
— C'est qu'aussi vous me surprenez
avec votre façon xlo dire et de compren-
les choses.
ni 21
52^ LES CIIUMISES ROUGESiJ
Voire conversation a ité cueillje dans les bosquets dWmalhonte, et je suis convaincue que vous cachez un volume d Epicure sous les basques de vofre habit
— A quoi bon des volumes! répondit M. de Robespierre ; pourquoi vous étonner justement dos choses les moins étonnantes? }<'cles-vons pas la vivante justification de mes métaphores, et ne parle-t'On pas de certains luths qui chantentd'eux-mômes quand un souffle amoureux a passé sous leurs cordes?
— Mais vous voyez bien qu'il ne fait pas de vent.
— Tenez, mad mie, avec vos épigram-
LC^ CHEMISES ROl'^ît^, '^^^
mes, souvent je serais tenté decroireqne vous n'avez jamais aimé- La marquise fit un mouvement comne si ces paroles eussent éveillé en elle un souvenir funeste,
— Aimer! prononça-telleen sccou^iiî la télé, aimer!... Non, je n*airae pl!':S>.. je ne peux plus aimer. ..
Il y eut quelqu'un, autre que M. de lIobespierre, que ces mots-là allèrent frapper au cœur.
ÎJ/ — Et d'ailleurs , reprit-elle , Tamour €xiste-t-il dans votre époque*^ Où l'avezvous vu? 011 Tavez-vous rencontré? Fies-
r>24 1RS rïTEMISBS ROUGfi«,
VOUS bien sûr que ce n'élait pas Torgueil déguisé ou la débauche couverte d'un masque? Non. je n'aime pas. A la courii n*y a que des habits dorés, il n'y a pas d'hommes; il n'y a que des gilets de soie, ^ il n'y a pas de cœurs. Cela ne vaut pas la ))eine de souffrir.
— La cour passe encore 1 dit M. de Robespierre qui était d'une famille de robins.
— Au théâtre, je n'aime pas. Le grand tragédien ne peut réussir à me déglacer î'àme, ni le grand comédien non plus.
Ouelquefois seulement il m'arrive de m'é« mouvoir pour l'idéal qu'ils représentent, mais eux, c'est à peine si je m'en inquiètea.
; lES CHEMI6E8 R0UG»5^ ^ 3^^
J'aime pour un instant Damis, Orosmane, Clitandre, Valère ouLindor; mais Larive et Mole, je ne les aime pas. Ce sont de riches mannequins bien éclairés et bien en vue; j'admire leurs pierreries, leurs étoffes, leurs dentelles ; je compte les perles qui ceignent le front du sultan, je m'extasie sur le travail précieux de ses babouches; quand il tire son poignard, je dis ; (» Certes, voilà un beau poignard I » et je le regarde fai^'e avec curiosité. J'écoute chanter Tâme du poète qui est en ces mannequins et qui les anime; je l'écoute avec délices. Mais voilà tout. Si j'apprends que le poëte est vivant, mon prestige s'envole.
oS6 t^ CHEMISES ROUGCSt^
— Vous êtes sévère, murmura M. de Robespierre^
— Je n'aime que les morts; parmi eux seulement je trouve mes types et mes modèles. Les beaux jeunes gens des portraits italiens me sourient, et je leur souiis: ils sont nobles, magnifiques et intelligents; du fond de leur toile, me regardant bien en face, ?ls semblent me dire : « Nous eussions dû naître au même siècle. » Je vois aussi les héros du roman, qui de leurs volumes sautent dans mon boudoir et tombent à mes genoux. Desgrieux se désole en me baisant les mains, il pleure sur ma folie et je m'attendris avec lui comme une folle, comme une Manon,
LES CHEMISES UOLGLS. 327
Je cours les forêls avec les chevaliers de TArioste, ou bien, emporté par la Lulaisie de Cervantes, je Lis relenlir Us rochers du nomde C3rdenio, Mais Cardenio et ses délires n'ont jamais existé que dans la tôteet dans le cœur pleurant du romancier. Nouvelle Célimène. j'appelle en vain un second Alccste qui m'in» jurie et que j'aime ; Alceste est mort depuis longtemps au fond de son désert^ mort avec son honneur tout entier et aussi avec son amour, pauvre grande âme tuée d'un coup d'évenlaiU
M. de Robespierre, qui apparemment ne se trouvait avoir rien de commun avec Alceste, ne répondit pas et se détourna
LES ciiiiMisi'S koi;gî:s.
pour chercher une pincée de tabac au fond d'une microscopique tabatière, sur laquelle un peintre en miniature avait représenté une scène d'Estelle et Némorin.
En ce moment Emile aperçut sa figure et reconnut en lui cet homme en habit vert, qui l'avait brusquement apostrophé dans la rue Contrescarpe.
Il redoubla d'attention, et se courba derrière un banc de la charmille, pour ne pas être aperçu à travers le feuillage clair-semé.
La marquise de Perverie était devenue rêveuse.
î.ES cnn.Misiis rolgf:7. o2')
M. de Robespierre secouait sur son jabot les petits grains noirs denicotiane qu'il y avait laissés tomber.
— Pourquoi ne vous a-t-on pas vu hier soir à l^Opéra ? demanda-t-elle enfin.
— Parce que c'était jour de séance aux Romti*
— Les Rosati !
— Sans doute ; est-ce la première fois que vous en entendea parler î
— Ma foi, je Tavoue.
— Vous ne connaissez pas non plus les Philalèthes de Lille?
330 LES cui::mises rouges.
— Non.
— Ni la Frérie blanche de Guimgamp 7
— Encore moins.
— Eh bien ! les Rosati d'Arras, comme la Frérie Hanche de Guimgamp, comme les Philalèthes do Lille, c'est. ••
— Oh! mon Dieu, la plus innocente des choses : une réunion liltéraire, une s^ociété poétique.
— Rien q-ic poétique? fit la marquise d'un air d*incrédulité.
— Rien que poétique.
tES CHEMISES ROUGES. 351
— Et peut-on s'informer, sans risquer d'être indiscrète, des.... poètes.... qui peuplent le sacré vallon des Rosati ?
— Mais.... répondit-il avec une légère teinte d'embarras, ce ne sont guère encore pour la plupart que des inconnus^ des jeunes gens.
— Nommez m'en quelques-uns.
— Les deux frères Carnot, d'abord.
— Je ne les connais pas.
— Puis des condisciples du collège Louis -le- Grand , Camille Desmoulins 5, Fréiou...
552 '■'■-■ LiitMisi:^ ivOc.-,j.
— Le fils du folliculaire?
— Lui-même.
. — Allons toujours, dit la marquise,
— Ensuite, des compagnons à moi, Cot, Rusé, et d'autres dont les noms ne me reviennent pas en ce moment. D'ailleurs, le siège de notre société, à proprement parler, se tient à Arras; à Paris, ce n'est qu'une succursale*
— Mais encore, à quoi s'occupe-t-on chez les Rosati?
— A quoi peuvent s'occuper des poètes, Si ce n'est à célébrer les Grâces et les
us CHEMISES ROUGES. 55;>
nymphes, le Dieu du vin et la Déesse des amours, Apollon et Cupidon, Momus et Comus? Nous faisons des couplets, que nous chantons et que nous oublions ensuite.
— Vous faites des couplets?
~ Et des madrigaux aussi, reprit-il en souriant.
— C'est étrange, dit la marquise avec un vrai sérieux, jamais je ne Taurais cru de vous.
— Justement c'était hier le jour où j'ai
dû, selon nos règlements, sacrifier aux Muses.
Hii LES CnEMTSK<5 ROUGM;
-—Vous avez fait une chan on?
— Ohl une bagatelle. . .
T— Modestie d'auleur. Tenez, voulezvous me faire un grand plaisir ?
-»• Lequel, madame la marquise?
— Eh bicnl dites-moi vo're chanson, là, sans cérémonie, comme si vous étiez encore chez vos Eosati; personne n'en saura rien que moi, M. l'avocat en parlement.
— Bon! quelle plaisar.terie!
— Rien n'est plus sérieux ; je tiens à connaître votre talent pour les vers, et
je m'en voudrais toute la vie d'avoir laissé passer une si belle occasion. Voyons!
èles-vous prêt? Sonnet, c'est un sonnet. , .
— Vous le voulez, décidément?
— Décidément je le veux.
M. de Robespierre prit alors du bout de ses doigts la main gantée de la marquise, et la conduisit vers le banc derrière lequel Emile élait précisément tapi.
Une fois assis, et aprps avoir ajusté ses manchettes, il commença à demi voix et avec toutes sortes de grà 3es :
536 lES cîu;misf.s novGLsS
La rose était pâl'^ jadis,
Et moins chère à Zéphyre»
A Ja \ive blancheur des lis
Elle cédait l'empire.
Mais un jour Bacchus
Au sein de Vénus Prend la fille de Flore;
La plongeant soudain
Dans des flots de vin De pourpre il la colore.
— A-h ! c'est charmant! s'écria la marquise, c'est divin ! on ne peut pas s'exprimer avec plus de goût et de délicatesse... Mais, continuez, continuez donc, je vous en prie 1
Au moment d'entamer le deuxième couplet, le poète s'arrêta et promena ses regards autour de lui avec inquiétude.
LBS CHEMISES ROUGKS. 357
^— Qu'avez-vous? lui demanda la marquise*
— N'avez-vous pas entendu quelque bruit dans le feuillage?
— Non.
— Je continue, dil-il, en airondissanl le bras et en laissant briller sur ses lèvres un sourire enchanté :
On prélei\d qu'au sein de Cypris, Deux, trois gouttes coulèrent, Et que dès lors parmi les lis Deux roses se formèrent ;
^râce à ses couleurs,
La rose, des fleurs Désormais fut la reine ;
Cypris, dans les cieux,
Du plus froid des dieux Devint la souveraine.
Eh ! mais, murmura la marquise en redoublant le jeu de son éventail, cela devient léger, savez-vous, M. de Robespierre ?
— Pure mythologie, madame, répondit-il.
Et il passa au troisième couplet*
Quand l'escadron audacieux
Des enfants de la terre Jusque dans le séjour des dieux Osa porter la guerrt,
Bacchus, rassurant
Jupiter tremblant.
Décida la victoire;
Tous les dieux à jeun
Tremblaient en commun, Lui seul avait su boire!
La chanson avait onze couplets; nous
croyons faire plaisir à nos lecteurs en nous en tenant à ceux que nous avons cités, renvoyant les curieux à la chanson elle-même qui existe écritej^tout entière de la main de son auteur. Elle peut se chanter sur Tair : Mon père était pol.
Quand il eut fini, la marquise le complimenta longuement sur la fraîcheur ^e son imagination^ le piquant de son esprit et l'originalité ûe ses rimes. Il l'écouta en badinant avec sa tabatière et en regardan avec sensibilité les feuilles des arbres.
— Mais il ne faut pas que les jeux de l'esprit nous fassent oublier les choses se-
540 LES CHBMISES ROUGES.
rieuses, ajouta- t-il après quelques instants donnés à Tamour-propre.
Puis, regardant une nouvelle fois autour de lui, il ajouta d'une voix basse :
— Venez-vous ce soir chez Catherine Théot? '
— Oui, répondit-elle.
— Nous avons plusieurs initiations, et la Mère de Dieu a prooils de s'expliquer sur les choses de la vie future.
Le front de la marquise s'était assombri; elle paraissait réfléchir.
— Vous savez, continua M. de Robes-
pierre, que le mot de passe est toujours: Théos et Vérité.
Emile, qui écoutait avidement, tressaillit à ce mot, qui lui rappelait une scène gravée profondément dans sa mémoire.
Il comprit qu'il était sur la voie de ce mystère nocturne, et il retint son haleine.
— Oui, murmura la marquise de Perverie avec un soupir ; oui, j'irai ce soir encore chez Catherine... Peut-être cette fois serais-je plus heureuse dans mes tentatives... Peut-être l'Eclaireuse parlerat-elle... J'irai,
Elle avait dit ces paroles lentement,
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sourdement, et néanmoins Emile n'en perdit pas une syllabe.
— Moi aussi, j'irai I prononça-t-il mentalement.
Madame de Perverie se leva.
M. de Robespierre, qui avait Tintelligence du monde, lut un congé dans ce mouvement, et il se leva à son tour.
— Permettez-moi de vous quitter, madame la marquise, et souffrez que mes lèvres impriment respectueusement sur votre main l'adieu de mon cœur.
— Quoi 1 déjà I dit-elle insoucieuse-
ment, pendant que le jeune avocat réalisait son horrible madrigal.
— Il faut absolument que j'aille présenter mes civilités à madame de Luynes et à madame deChastenet ; ensuite à ma. dame de Sainte-Amaranthe, chez laquelle mon couvert est mis .
— Que d'oCuapatiousl fît- elle '..'souriant ; je ne sai^ ;,"© vous et M. de Boufflers qui puib.Iez suOiir h Imt de galanteries.
— M. de Boufflers est en Suisse, répondit-il avec fatuité et en tournant sur le talon.
344 LES CHEMISKS ROUG£S.
Tous les deux reprirent le chemin de rhôlel.
Emile abandonna son poste d'observation, et les suivit à distance.
Sur la dernière marche du perron, il vit M. de Robespierre s'incliner pour la derinh*^ fois.
— D*où viens que je hais cet homme?
se dit Emile.