‹ Les folies d'un grand seigneurChapitre 9 sur 15 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

,Ç5I0lIO;i PMUiYâUO 81? I

L'agonie du XVÎII* siècle. [Suit .)

les écrivains du dix-huilième siècle né se sont préoccupés du peuple que beau-

coup trop tard. Ils ne l'ont vu que lors de

, ron-j ol îuo] h:-!r

ses premiers desordres, ils ne l'ont en-

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tendu que lors de ses premiers grondements.

En revanche, iîs nous ont donné un dixhuitième siècle de leur façon, sorti tout jaune et reluisant de chez le doreur ; un dix-huitième siècle exclusif, qu'ils ont enfermé dans un palais, dans un boudoir ou dans une charmille.

De sorte que le dix-huitième siècle, iel qu'il est arrivé jusqu'à nous sur les ai* les de Crébillon fils, est maintenant une chose insupportable, le pire des siècles. Imaginez un vieux pot de pommade sur lequel tout le monde a passé le pouce.

C'est une procession interminable de marquis, de chevaliers, de vicomtes, de commandeurs, de petits-maîtres et de petites-maîtresses. Voici Eliante et Zulmé qui se rendent à la promenade, vêtues d'une amazone couleur de pensée, avec un collet et des parements queue-deserin, un chapeau à la Henri IV et une canne entre les doigts.

Voici l'abbé pirouettant, le mousquetaire jurant et le jfinancier ruminant. Voi* ci Cléon, Damis, Saint-Fal, gens de qualité, courtisans, amoureux, joueurs, couverts de dentelles, de poudre, de diamants, de rouge et de ridicules.

Ils remplissent toutes les histoires et tous les romans.

' !l n'y a place que pour eux dans les cadettes et dans les satires*

Mais où sont donc Eustache, Baptiste'' Âniré, Pierre, Nicolas, Mathieu et les autres?

Où sont Louise, Marie et Jeannette?

Où est le peuple, enfin?

Qu'a-t-on fait du dix-huitième siècle des mansardes, des greniers, des caba-

LES CHEMISES ROUGES, 17f

rets, des (^hoppes remplies de toiles d'araignée et de plaintes? Qu'a-t-on fait du dix-huitième .siècle des pauvres diables, des ouvriers, des filles mendiantes? du dix-huîiièmc siècle en mains rouges, qui avait des loches de travail à ses vête-ments, silencieux, résigné, mais qui s'épandait si largement sur le pavé de Paris les grands jours de fête?

Ou est le dix-huiiième siècle du peuple?

Il disparaît dans l'orbe lumineux de la cour. Les poëlos chaalent Eglé et composent des tra^écîies qui se passent dans

des palais. Les romanciers font des romans qui se passent chez les Turcs, et dont les héros s'appellent Acajou, Aloès ou Colibri.

En cela, ces écrivains, nés du peuple eux mêmes, fils de paysans ou de boutiquiers pour la plupart, méritent un blâme sévère. La vanité les a perdus. Ils ont préféré se mettre les derniers à la queue du roi que les premiers à la tête du peuple.

L'antichambre Ta emporté sur la rue ; Ils ont été élégants, aveugles et futiles à plaisir.

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Croyez-vous qu'au lieu d'adresser des épîtres au roi de Prusse, le sentimental Baculard d'Arnaud, si ridicule et si gueux, n'eût pas mieux fait de nous raconter ses amours intéressées avec la belle rôtisseuse de la rueïïuchette?

Là, soupirait à côté d'un gigot

Le doux Arnaud, le lamentable Arnaud...

Et tous ces fabricants de contes b!eus, ces madrigalistes, ces grimpeurs d'Hélicon, n'avaient-ils une plus belle matière dans la peinture des mœurs et des misères d'en bas, leurs mœurs et leurs misèjes, après tout ?

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Meiisonirc et vaiiiie 1

ils rimaient en i'houneur de Cydalîse, et ^es rats leur mangeaient les jambes.

Et plus que jamais le peuple était privé d'his'orien.

Ouvrez, consultez les annales : presque tout le dix-huitième siècle se passe entre la cour et les philosophes. Du peup'o, il en est à peine question.

Personne ne s'en occupe. On ne sait ce qu'il faif , ni ce qu'il dit, ni ce qu'il pense.

LES CliiiMloES ilOLtJuS 173

Lui-niôme, d'aiîicurs, senibles'oi bljer, s'annihiler complétetnoaL II n'a plus cet esprit qiierelIo:u' du temps de la Fronde; il n'aplas colle hurneur insolenle et basse du temps de la régence, li a'écuaie p'us à îa surface des évenoments politiques.

Jusqu'aux (rois quarts du siècle, il faut chercher le peuple dans les coins obscurs des pamphlets ou dans les Sottisiers, recueil de chansons grossières, mais ca-

racîérisiiques

H faut le choi cher jusqu'au moricnt où on le renconlie derrière le cercueil de

Louis XV, qu'il escorte en riant et en chancelant une bouteille à la main.

Alors seulement on voit le peuple, et on le voit bien, car cette fois il barre le chemin et force les regards.

On plonge jusqu'au cœur de sa vie passée et de sa vie présente.

11 surgit tout d'un coup et tout d'une pièce avec ses vices, avec sa haine, avec sa colère tardive, avec sa vengeance qui boite, avec sa joie sacrilège et grosse des douleurs futures.

LES CHKMISKS noi G::.'. r. 7

Alors seulement, le peuple commença à être pris à partie cFune façon sérieuse par quelques hommes de plume éclairés subitement, courageux, et qui se moquaient pas mal de rAcadémie,

Il eut ses livres*, épouvante de J Harpe! ses romans écrits comme Yc parle, par des auteurs venus de la cai : pagne.

Il eut tour à tour V Aventurier franco '\ lia Paysan perverti, la IJoiiche ou les /.piègleries de BigandAo Tableau de Pa ,s et Timmense publication des Contenij rainesy avec ses curieuses gravures, s s

Jli ^ 12

mœurs plus curieuses encore, son style barbare et son orthographe nouvelle.

Le peuple alors se mit en ligne avec la cour; il eut ses poètes et ses chansonniers»

11 leur fit célébrer Fanchon, Margot, ses déesses à lui, et surtout Manon Gî- Foux, qui, dès l'âge de quinze ans, tenait tête aux meilleurs buveurs, jeune et jolie fille qui fut enlevée, avec plusieurs de ses compagnes , pour aller peupler le Canada.

Il eut ses philosophes ignobles et de bas étage, comme du Laurens.

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Il eut son roi des barrières : Ramponneau!

Il eut aussi ses grands acteurs et ses grands succès de comédie.

Chaque soir, de la fange illuminée du boulevard du Temple, s'élevaient des éclats de rire et des battements de main .

Le peuple fêtait ses illustrations. Taconnet, surnommé le Molière des hoid&r t;arcf5, jouait entre deux vinsses admirâbles parades si imprégnées de joie rubiconde.

Une vraie gloire, ce Taconnet!

180 LES Cîil'MlSES ROUGES.

Les militaires et h. s savetiers, tous les habillés des îhéades delà foire ne juraieijl. que par lui.

Régulièrement, dès que les chandelles étaient allumées, il fallait aller le tirer de dessous la table de son cabaret pour ramener devant le public; on le prenait, on le coiffait a'une perruque rousse; puis on le pons.'ïait sur un tréteau, cet homme aîns: pantelant, ivre de génie et de suresne.

Longtemps il fut ramour du peuple, jubquVnu jour où, par un beau temps de j:0icil, il s'eu alla mourir à ThôpitaJ, où

meurent ordinairement tous les talents sincères.

Mais quand ce ne fut plusTaconnet, ce futDorvigny,

La tradition de la goguette ne devait plus périrn

Dorvigny, qui était une nature pleine d'originaliié et de force, en un jour de verve, il écrivit une farce qui eut le retentissement du Cid et qui fit pâlir le soleil tournant de Figaro; cette odyssée populaire , c'était Jauol ou les Battus payent l'amende.

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Le succès fut tel que la cour en retourna la tête, et que ron \it bientôt des grandes dames se bousculer à la porte du théâtre des Variétés-Amusantes pour venir applaudir aux monologues amoureux de Janot sous la croisée de sa maîtresse, et à son désespoir lorsque le père lui jette un pot de chambre sur la tête. Le style de ce chef-d'œuvre populaire est d'une rare curiosité.

Commemodèle du genre, tout le monde connaît cette phrase, qui excitait alors d'unanimes trépignements :

« C'est feu mon père qui avait rni beaui

LES CIIEHISES ROUGES. 185

couteau, devant Dieu soit son âme! pendu à sa ceinture, dans une gaîne, avec quoi il faisait sa cuisine. »

Nos grands-pères n'en parlent encore qu'avec des larmes de rire.

Aussi désormais ce fut dans le peuple»

et dans le peuple des derniers rangs qu'un bon nombre d'auteurs allèrent chercher leurs héros.

La littérature fut saisie d'un rude et joyeux amour de la vérité qui fit voiler la face au bon goût, mais qui enchanta les hommes de bon sens.

C'est égalcaienl do cette époque que datent les Boniface-Pointu sortis tout équipés de la tête de Guillemain, qui se perdit plu5> tard de réputation en composant de grandes coquines de comédies en cinq actes pour le Théâtre-Français,

Qu'on ne s'étonne donc pas si, à partir .de ce moment, le peuple fait de larges irruptions dans cetfe histoire.

Nosjnains habituées aux rampes dorées dos hôtels vont s'appuyer plus souvent sur le bois humide ou sur la corde des escaliers obscurs.

LES CiiiOîihE?^ Kor^-;::;. i .*;

La vie va se montier sous ses aspects

dénudés et cruels ; et l'arî^ire est venue

où le fard tombera des jouns, comme le

plâtre des plafonds.

Suivez nous donc, pour commencer, chez l'homme que nous avons laissé au Grand vainqueur, brisant les quinquels et renversant les tables, chez François Soleil. •

Kou5 assisterons a un drame douloureux et intime, à un drame populaire* ^

François Soleil occupait avec sa femme un deuxième étage de la rue des Prou-

186 LES CHEMlShiS ROUGES.

vaireS; une des rues les plus animées et les plus populeuses du quartier Saint- Honoré, mais aussi une des plus sombres, une rue qui sent le chiffon, la lessive, la cuisine éternelle, tout ce qui constitue les rouages grossiers de la vie* C'est une des rues de Paris dont les maisons sont le plus admirablement habitées par en haut; on le reconnaît à la prodigieuse quantité de marchands d'habits qui y passent et repassent, thermomètre certain de la pauvreté.

En effet, le marchand d'habits, avec sa chanson criarde et incessante , est plus cruel que le mont-de-piété, qui ne dit mot

UiS CUiîi.MlSi::S KOLGES. 187

et qui ailend; le marchand d'habits est impitoyable, il s'arrête, il interroge de l'œil les mansardes ; il les interpelle à haute voix; il vous tourmente, il vous rappelle votre misère à chaque instant du jour ; si vous êtes endormi, il vous réveille; si vous n'êtes pas chez vous, il repassera dans une heure, dans deux heures, dans trois heures, lui ou un autre ; « Marchand d'habits ! Vieux habits à vendre I » Et ainsi de suite jusqu'au soir. II n'aura pas de repos que vous ne lui ayez vendu votre vieil habit ou votre vieille robe.

Au bout de la journée, le marchand

188 LES CHF.^HS/:s :\''i--.

d'habits ronlre chc;: L.i, clutii^é de ioute

la misèic des greniers de Paris : dentelles de noces vendues en pleurant, humbles \ estes recousues aux coudes, langes des enfants morts, tt même quelquefois langes des enfanis vivants.. A son tour, il les monte et les enfouit aussi, lui, dans son grenier. Le lend. main il recommence.

L'appartemoni des époux Soleil se composait de trois ou quatre petites pièces meublées commodément , mais avec simpiicilé; [d'un aspect un peu froid, et qui s'harmoniait avec les temps des pluies.

u.. i.i:h;iibi::s iioLG:.s. Î39

Il faut avoir vingt ans, revcr ravcnir

rose, être amoureux avec délire ou ani^ bilieux avec rage, pour vivre heureux dans CCS chambres g'aciaîes, qui seraient des prisons si elles avaient des barreaux. Les nrars, dont on entend s'égrener la poussière, derrière les tapisseries parcheminées et flasques, semblent vous gronder de vos éclats de rire, et vous en vou* loir de vos pensées d'espérancesa 3:ettezvous aujourd'hui des rideaux blancs à vo- (re fenêtre, ils seroiii gris demain, aprèsdemain ils seront jaunes. Le plancher et le plafond adorent îcs reflets tristes de la chandelle, cctcC mnigro chandelle des pauvres gens qui appelle les fantômes

10!) LES CIIF.MIFES ROiT.FilS.' \

du désespoir, fatigue les yeux et fait sortir de tous les trous une légion d'insectes timides et d'araignées rêveuses.

Le travail est doublement pénible dans cette atmosphère plaintive, qui n'a ni la majesté des retraites claustrales, ni l'absurde férocité des cachdts.

C'était là dedans que François Soleil avait logé sa jeune femme, par la raison que la rue des Prouvaires n'était ni trop près ni trop loin de l'hôtel de M. deNoyalîrefïléan. C'était là dedans que Christine, enterrée vivante, voyait se passer lentement ses jours depuis huit ans bientôt.

Uhistoire du mariage de François Soleil avec cette pauvre créature est une chose touchante. Un soir de dimanche, comme il sortait de Thôtel de Noyal-Treffléan, le cœur gros des basses actions de la semaine, il entra dans une rue presque déserte où cinq ou six petites filles dansaient une ronde en chantant. 11 s'arrêta à les regarder, rêveur, à quelques pas d'elles.

C'était en été , l'air était tranquille et doux; tout dans cette petite rue, aux magasins fermés, respirait un bon parfum.

Les jeunes filles s'en donnaient h cœur

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joie dans leurs belles robes branches volantes.

François, adossé contre une maison d'en face, suivait depuis quelque temps leur cercle d'un œil envieux, lorsqu'urio d'entre elle^, la plus grande, une enfant de quinze ans, se delacha tout à coup de ses compagnes, vint à lui, et le saluant de son plus angéllque sourire :

— Voulez vous danser , avec nous , monsieur? lui dit- elle.

îl ne répondit rien, tant il se scntaiC ému, mais il se laissa prendre par la main

LES CHI5MISES bOlX^ES, 193

et enlraîaer dans ce groupe charmant....

Ce fut pour lui une heure divine; il lui en vint aux yeux des larmes d'altendrissement et de bonheur.

Celle qui l'avait invité «i naïvemei.t était la fille d'un artisan usé par le trav ii et ne vivant guère qu'au jour le joi : . François Soleil alla le vou' le lendemi / j. Dès qu'elle Tapcrçu^, Chrisline se pi à rougir et se prit à trembler.

— Que vojicz'voos? demanda le p - ,

. — Etre voire gend; e.

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