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Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétation

, On a longtemps groupé sous le nom de « Délires systématisés » en France, de « Paranoïa» à l’étranger, des états psychopathiques — aigus ou chroniques, primitifs ou secondaires, avec ou sans affaiblissement intellectuel, — caractérisés, d’une manière approximative, par l’organisation d’un ensemble plus ou moins cohérent de conceptions délirantes, sorte de roman fantaisiste ou absurde qui devient, pour son auteur, l’expression indiscutable de la réalité. On se contentait de les subdiviser, suivant la nature du système délirant, en délire des persécutions, délire des grandeurs, délire de jalousie, délire mystique, délire- érotique, délire hypocondriaque... Fondé sur un critérium aussi superficiel, cet essai de classification, vraiment simpliste, réunissait des faits disparates. Aujourd’hui on ne saurait plus s’appuyer, pour établir l’autonomie d’une ps3rchose, sur la seule couleur des idées délirantes; il faut étudier le groupement spécial des symptômes et l’évolution tout entière des troubles morbides; enfin, autant qu’il est possible en Sérieüx. d

Félat actuel des connaissances psychiatriques, il faut tenir compte de leurs causes et de leur genèse. Dès lors les « délires systématisés » ne sont plus qu’une manifestation morbide susceptible d’apparaître au début ou dans le cours de maladies mentales très différentes.

Les délires aigus ou secondaires disparaissent de la classification comme entités. Caractérisés par le polymorphisme et le défaut de coordination des idées délirantes, la coexistence de symptômes d’excitation, de dépression ou de confusion, le début et la terminaison brusques ou l’évolution progressivement démentielle, consécutifs parfois à des infections ou à des intoxications, ils relèvent le plus souvent de la dégénérescence mentale, de la folie intermittente, de la démence précoce.

Quant aux délires systématisés chroniques, la nécessité s’impose de les scinder en deux divisions, si l’on ne veut pas englober, sous une même étiquette, des espèces irréductibles : d’une part, des psychoses acquises qui, altérant profondément la mentalité du sujeL aboutissent plus ou moins vite à la.démence ; de l’autre, des psychoses constitutionnelles qui, elles, ne modifient pas la personnalité, dont elles ne sont que l’exagération, et qui ne s’acheminent pas vers l’affaiblissement intellectuel. De ces dernières nous essayons de dégager un type nosographique que nous appelons a psychose chronique à base d'interprétations délirantes » ou plus brièvement délire d’interprétation », en raison de son trait le plus saillant; la différenciation de cette forme se justifiant, il va sans dire, par un ensemble d’autres caractères importants. Tandis que la plupart des psychoses systématisées démentielles reposent sur des troubles sensoriels prédominants et quasi permanents, tous les cas que

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nous réunissons sous le vocable précédent, sont, à peu près exclusivement, à base d-interprétations délirantes ; les hallucinations, toujours épisodiques quand elles existent, n’y jouent presque aucun rôle.

Avant d’exposer les caractères du délire d’interprétation, il convient de définir Vinterprétation délirante. C’est un raisonnement faux ayant pour point de-départ une sensation réelle, un fait exact, lequel, en vertu d’associations d’idées liées aux tendances, à l’affectivité, prend, à l’aide d’inductions ou de déductions erronées, une signification personnelle pour le malade, invinciblement poussé à tout rapporter à lui.

L’interprétation délirante se distingue de l’hallucination et de l’illusion qui sont des troubles sensoriels : le premier une perception sans objet, le second une perception inadéquate à son objet. Un mystique qui voit la Vierge lui apparaître au milieu des ténèbres est le jouet d’une hallucination. Don Quichotte, quand il prend les moulins à vent pour des géants, est victime d’une illusion. Nous limitons ce terme d’illusion à l’erreur des sens ; on a quelquefois en effet désigné l’interprétation sous le nom d’« illusion men- ,tale ». Notons aussi une erreur assez souvent commise : l’interprétation est prise pour une hallucination; un malade, par exemple, prétend avoir entendu certains mots, certaines injures; or ces mots ont été effectivement prononcés.

L’interprétation délirante diffère de l’idée délirante, conception imaginaire, créée de toutes pièces ou, du moins, non déduite d’un fait observé. Comme le dit Régis, la première a un point de départ exact, la seconde est erronée jusque dans son fondement : « l’interprétation délirante est en

quelque sorte à l’idée délirante ce que l’illusion est à l’hallucination ».

Il est plus malaisé de séparer l’interprétation délirante de l’interprétation fausse. Nombre d’auteurs ont indiqué des signes différentiels qui, malgré leur valeur, ne s’appliquent pas à tous les cas. L’erreur, dit-on, est le plus souvent rectifiable; l’interprétation délirante, incorrigible; L’erreur reste isolée, circonscrite ; l’interprétation délirante tend à la diffusion, au rayonnement, elle s’associe à des idées analogues et s’organise en système. L’erreur n’a pas pour objet le moi ; l’interprétation délirante a pour objet le moi, son caractère égocentrique est marqué. L’erreur n’a pas forcément de répercussion sur l’activité du sujet, elle reste souvent théorique ; l’interprétation délirante tend à se réaliser, oriente et domine l’activité. L’erreur apparaît sur un cerveau normal, l’interprétation sur un terrain pathologique. Dans la première il n’y a pas de lésion de la personnalité, il n’en est pas de même dans la seconde. Suffirait-il de dire que l’interprétation délirante est absurde et inacceptable pour les gens sains d’esprit? non point : nombre d’interprétations délirantes, plus vraisemblables que maintes erreurs, ont entraîné l’adhésion de personnes* sensées et intelligentes.

Commun à des psychoses très différentes, ce mode de jugement affectif se rencontre en outre dans les états passionnels ; un état affectif léger, ou même une idée prédominante suffisent à le provoquer. Ce n’est donc pas sur l’existence d’interprétations délirantes que l’on entend fonder l’autonomie d’une entité morbide.

Le délire d'interprétation est une psychose systématisée chronique caractérisée par ; la multiplicité et

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l’organisation d'interprétations délirantes -, 5° l'absence ou la pénurie d’hallucinations, leur contingence ; 3° la persistance de la lucidité et de Vactivité psychique ; 4° l'évolution par extension progressive des interprétations; 5° Vincurabilité sans démence terminale. Psychose fonctionnelle dont l’origine doit être cherchée, non pas dans Faction d’un agent toxique, mais dans une prédisposition psychopathique, dans les anomalies de développement des centres cérébraux d’association-qui tiennent sous leur dépendance les perversions du jugement, les lacunes du sens critique, les troubles de l’affectivité, le délire d’interprétation relève essentiellement d’une malformation congénitale, bref de la dégénérescence.

Le délire d’interprétations doit prendre rang parmi les états psychopathiques que l’on groupe artificiellement sous le nom de « folies raisonnantes », les sujets qui en sont atteints conservant, en dehors de leur « délire partiel », toute leur vivacité d’esprit, avec une aptitude souvent remarquable à discuter et à défendre leurs convictions. Les interprétateurs ne méritent pas l’épithète d’aliénés dans le. sens étymologique du terme [alienus, étranger) : ils restent en relation avec le milieu, leur aspect se maintient normal; quelques-uns réussissent à vivre en liberté jusqu’à la fin sans attirer l’attention autrement que par certaines bizarreries ; la plupart sont internés, non pas en raison de leurs idées délirantes, mais à cause de leur caractère violent et impulsif qui les rend dangereux. S’entretient-on avec eux, lit-on leur correspondance ou leurs « mémoires », non seulement il arrive qu’on ne relève aucun propos déraisonnable, mais on constate une façon de s’exprimer correcte, des associations d’idées normales, des souvenirs très, fidèles, une

curiosité éveillée, une intelligence intacte, parfois fine et pénétrante. On ne peut mettre en évidence ni hallucinations actives, ni excitation, ni dépression ; pas de confusion, pas de perte des sentiments affectifs. Des entretiens prolongés ou répétés sont souvent nécessaires pour découvrir certaines particularités.

Les uns formulent des plaintes très plausibles, peut-être légitimes, dignes d’être contrôlées. Une femme accuse son mari d’immoralité : il l’a trompée, a cherché à l’empoisonner, à la dépouiller de sa fortune, il la séquestre arbitrairement. Un homme se plaint de l’injustice de ses supérieurs, de l’hostilité de son entourage, d’insinuations ou d’allusions malveillantes. Un enfant naturel expose les preuves qu’il appartient à telle grande famille. Certains interprétateurs semblent n’émettre que des jugements erronés ; on pourrait ne voir en eux que des raisonneurs à l’esprit faux, avec un parti-pris d’envisager les événements sous un angle spécial, de tout systématiser en partant d’un préconcept contestable, d’une idée fixe qui oriente les interprétations fausses. Leurs conceptions délirantes — s’il s’agit bien de délire et non d’erreurs — restent vraisemblables, elles ne semblent pas impliquer une atteinte des facultés syllogistiques.

D’autres, sans se différencier des précédents par aucun trait essentiel, donnent à leurs propos un tour singulier. Leurs appréciations, tout en conservant une apparence do logique, deviennent par trop étranges : la conviction s’impose qu’il s’agit des créations d’une imagination maladive. L’un d’eux, par exemple, prend un autre malade pour un espion jouant admirablement son rôle; les infirmiers sont des policiers déguisés. Il n'est pas assez novice pour ne pas

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s’apercevoir qu’il est entouré d’agents provocateurs grimés, à la solde de ses ennemis. Et il raconte que depuis longtemps il est.en butte à mille vexations. On le suit, on siffle pour le narguer, on le frôle d’un journal, on crache sur son passage ; gestes menaçants ou obscènes se multiplient : on se gratte la tête, on se frotte, les. mains, une femme relève sa jupe. La huit on fait grincer portes et fenêtres dans le but prémédité de lui ôter tout sommeil.

Il reçoit des catalogues d’appareils orthopédiques : comment annoncer plus clairement qu’on veut l’estropier ? Pourquoi des gens s’obstinent-ils à rester groupés devant un kiosque de journaux. : c’est pour lui cacher un article, une image qui l’intéresse. Peine inutile ! la presse, remplie d’allusions sur son compte, dévoile sous des pseudonymes son passé et sa destinée; les illustrés reproduisent son portrait; jusqu’aux annonces qui parlent de lui ! Il a connu les acclamations du peuple, la troupe lui rend des honneurs, un ministre s’est incliné devant lui, telle grande dame l’a regardé d’un air maternel ; il y a eu supposition d’enfant.

En vain nie-t-on-sa véritable origine ; il faudra se rendre à l’évidence.

Les faits cliniques correspondant au délire d’interprétation, entrevus en Franco par quelques observateurs, res- -' tent dispersés dans des groupements nosologiques divers, ^ suivant la prédominance de tel symptôme. Constate-t-on / — ou,crôit-on constater — l’existence de troubles sensoriels, ôn les classe dans les délires de- systématisés hallu- t cinatoires. Si des réactions agressives, des revendications ; acharnées surviennent on diagnostique « folie des persé- | cutés-persécuteurs ». Enfin on attribue à la dégénérescence ! mentale les cas dont on ne peut contester l’originalité. j

Or, s’il est légitime de considérer les interprétateurs comme des déséquilibrés, il n’en est pas moins vrai qu’ils constituent un groupe homogène, méritant une place distincte dans la foule protéiforme des dégénérés. Ils doivent être radicalement séparés des délirants hallucinés. Quant à la folie des persécutés-persécuteurs, elle réunit arbitrairement, en raison de l’analogie des réactions, des cas en réalité dissemblables. Entre autres types hétérogènes elle comprend quelques interprétateurs : ceux qui, prompts à l’attaque, ne cessent de poursuivre leurs prétendus ennemis ; — tout en laissant de côté les interprétateurs résignés, sans réactions agressives. Elle englobe aussi ces déséquilibrés, qui, sous l’empire d’une idée obsédante, emploient toute leur intelligence et toute leur activité anormale, non pas à la construction d’un roman délirant, mais à la satisfaction de leur passion morbide. A ces derniers nous réservons le nom de « revendicateurs » [délire de revendication)''. Le terme de folie des persécutés-persécuteurs, que l’on veut appliquer aux cas de délire d’interprétation, ne saurait convenir à des malades qui parfois ne sont ni persécutés, ni persécuteurs.

L’étude qui va suivre est consacrée aux seuls interprétateurs, à ces sujets qui, plus que tous autres, mettent en relief l’association étrange de la raison et de la folie et méritent bien le qualificatif de « fous raisonnants ». On décrira

1. C’est à ces deux espèces cliniques ; délire d’interprétation et délire de revendication, qu’il convient de circonscrire la « Paranoïa ».Onmet ainsi en évidence les affinités nosologiques de ces formes et de plus on reste d’accord avec l’étymologie du vocable qui indique, non pas une abolition ou une diminution de l’activité psychique, mais une déviation des facultés intellectuelles, une perversion : la paranoïa est en quelque sorte pour l’état normal ce qu’est le paradoxe au regard de la vérité.

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successivement les symptômes, les formules, l’évolution et les variétés du délire d’interprétation. On essaiera ensuite d’exposer sa genèse, de le différencier du délire de revendication, des psychoses interprétatives symptomatiques et des délires systématisés hallucinatoires. Enfin après avoir rappelé de quelle manière il fut envisagé au dernier siècle, on cherchera à justifier l’autonomie de cette espèce morbide et à la situer dans une classification nosographique. Des considérations thérapeutiques et médicolégales termineront cette monographie h

1. Ce travail s’appuie sur près de soixante observations dont une quarantaine personnelles, suivies plusieurs années, souvent dix ans, quelquefois naême vingt ans. Nous en devons six inédites à l’obligeance du professeur Régis que nous remercions bien vivement. Nous n’avons pu en publier que vingt, dont plusieurs résumées, quelques-unes seulement détaillées. Notons une fois pour toutes qu’afln d’éviter des redites, nous ne signalerons pas, à propos de chaque observation, l’absence de troubles sensoriels ; nous avons toujours recherché avec soin les hallucinations, môme quand ce point n’est pas mentionné d’une façon explicite.

Les indications bibliographiques sont réunies, pour la plupart, au chapitre VII (Historique).

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