‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 2 sur 78 · SYMPTOMES DU DÉLIRE D’INTERPRÉTATION · texte numérisé non relu

SYMPTOMES DU DÉLIRE D’INTERPRÉTATION

I. Symptômes positifs. — A. Conceptions délirantes : leurs variétés, leurs degrés de vraisemblance et de systématisation ; leur dissimulation. — B. Interprétations délirantes : 1° exogènes, tirées du monde extérieur ; — 2° endogènes, tirées ; a] de l’état organique ; h) de l’état mental. — Interprétation des souvenirs : délire rétrospectif. — Transformation du monde extérieur ; fausses reconnaissances.

II. Symptômes négatifs.' — A. État mental’, persistance de l’intégrité des facultés intellectuelles et des sentiments affectifs. — Langage, écrits, conduite. — B. Absence de troubles sensoriels. — Parfois hallucinations épisodiques : symptôme accessoire et transitoire.

Le délire d’interprétation est caractérisé par l’existence de deux ordres de phénomènes en apparence contradictoires ; d’un côté des troublés délirants manifestes, de l’autre une conservation frappante de l’activité mentale ; en premier lieu des sjmiptômes positifs fournis par des conceptions et des interprétations délirantes, en second lieu des SY^ptômes négatifs à savoir : l’intégrité des facultés intellectuelles et l’absence, nu la rareté, des hallucinations.

Ayant d’analyser ces symptômes, une observation détaillée appuiera notre description sur des faits.

Observation I. M“® X... (antécédents héréditaires mal connus) est née en 1870. Elle fut gâtée par les siens; la

vanité et la méfiance étaient les traits saillants de son caractère. Elle se marie à l'àge de 20 ans (1889) avec un fonctionnaire. Ce fut un mariage de raison. Les époux ne sympathisaient pas. La méfiance de]M“®X... se manifeste peu après : elle a de la tendance à voir dans des inconnues des maîtresses de son mari ; d'où scènes violentes (1890). En 1891 elle aurait dit à sa belle-mère que son beau-père avait voulu l’empoisonner (elle nie le fait). En 1896 et 1897 quelques interprétations fausses la poussent à invectiver son mari. Elle exige que ce dernier et la domestique lui demandent pardon à genoux. Quand elle a pris sa tasse de café sans y faire attention, elle accuse.son mari ou la bonne de l’avoir bue. Elle reproche à son mari, de s’être livré, étant au lit avec elle et sa fille âgée de 7 ans, à des actes d’immoralité sur celle-ci.

En 1900, M. X... est gravement malade d’avril à décembre (phlegmon du périnée avec perforation rectale). M“®X..., alors âgée de 30 ans, le soigne avec dévouement; elle se fatigue, et s’anémie. Elle interprète des phrases banales : « Voilà ce que c’est que de prendre les choses à l’envers »; « Comment va un tel? » Elle en conclut que son mari a eu des relations inavouables avec un jeune homme dont il était jadis l’ami intime. Le siège de la maladie, la nature des médicaments, prouvent que M. X... est depuis longtemps un homosexuel et un avarié. C’est surtout depuis cette époque qu’elle se plaint d’être persécutée par lui. Une fois guéri, son mari commence à se livrer à des « farces d’un goût douteux et à des menaces ». Il ouvre armoires et tiroirs, boulevérse son linge et ses papiers : il veut ainsi la décider à quitter son appartement afin de lui faire abandonner toutes ses relations. A plusieurs reprises les fiacres qu’elle prend partent à une allure excessive, dans le but de provoquer un accident mortel. Onlasuit danslarue, onlui faitdes signes ; ce sont des parents qui la font filer; sa belle-mère a versé 2 000 francs à une agence pour l’espionner et obtenir des indications précises en vue d’un divorce. Son mari veut la faire disparaître pour éviter ses révélations. Si X... entend un bruit, c’est qu’on écoute aux portes ; une lettre arrive-t-elle en retard, elle a ôté interceptée ; une brique

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tombe clans sa cheminée ; donc on cherche à s’introduire chez elle.

En avril 1901, est atteinte d’une grippe à forme

délirante qui dure une huitaine de jours. Elle s’imagine alors que son mari lui a donné la syphilis. Pendant sa maladie, bien quelle eût interdit toute visite, on laisse pénétrer chez elle, intentionnellement, des amies qui la fatiguent. Dans le cours de l’année, les interprétations continuent. M. X... cache des objets pour l’intriguer; il pratique un trou dans un mur; il fait imprimer, spécialement pour elle, un numéro de journal, comme le prouvent les articles bizarres et même les annonces; il veut ainsi l’affoler, l’exaspérer, l’égarer, faire croire qu’elle a perdu la raison. Il la pousse 'enfin au suicide de mille façons différentes par des attitudes moqueuses ou menaçantes. Désespérée, elle pense à se tirer un coup de revolver et finit par absorber un verre de liqueur de van Swieten. A peine rétablie, on cherche de nouveau à l’intriguer : elle trouve dans sa chambre un papier sur lequel on a écrit une maxime qui est une allusion ironique à sa situation : « les gens de bien sont souvent la victime des méchants ». Les amis de son mari continuent à plaisanter sur les prétendues tendances anormales de ce dernier (en réalité il s’agit de phrases insignifiantes mal interprétées) ; elle remarque aussi des allusions dans les journaux. Elle essaye de se jeter dans un puits, elle absorbe un. flacon entier de bromure.

En août 1901, les époux partent pour l’Italie. X...,' persuadée qu’une catastrophe ne peut manquer de se produire, entrevoit la mort avec résignation. Son mari a l’intention de la faire disparaître, de l’empoisonner. Elle remarque, durant le voyage, des faits significatifs qui provoquent des scènes. Au Vésuve, elle le soupçonne de vouloir la précipiter dans le cratère ; au Lido, elle craint d’être jetée à la mer ; sur la falaise de Sorrente, se souvenant d’un drame qui: s’y est passé récemment (un père a précipité son fils dans la mer), elle prend soin de ne pas marcher entre son mari et le vide. Elle remarque des trous dans le plafond des chambres d^iôtel : c’est pour l’exaspérer, l’affoler. Elle est convaincue qu’à

Nice M. X... a fait venir un parent pour les espionner au. lit.

A son retour de ce voyage, « où elle avait vu souvent la mort de près, M. X..., dit-elle, recommence ses farces et m’oblige à aller habiter en banlieue, en plein hiver, dans un endroit où je n’ai ni famille, ni amie ». Là les menaces continuèrent. Convaincue que sa vie est en danger, que son mari veut se débarrasser d’elle pour épouser une autre femme, X... devient triste, ne s’alimente plus, pleure. Interprétant une plaisanterie de son mari sur un nègre, elle s’imagine qu’il veut la « faire prendre par un nègre ». Exaspérée, une nuit elle se jette sur lui, menaçant de l’étrangler. En mars 1902, elle se réfugie chez un parent à qui elle confie son intention d’obtenir le divorce. En présence de son exaltation inquiétante (elle parle de suicide, de faire la noce sur les boulevards, des gens qui la filent, de I hypnotisme auquel elle craint d’être soumise), on enferme la malade à clef et on court prévenir la famille. X... saute par la fenêtre (de l’entresol).

Elle est alors internée de mars à septembre 1902 [premier internement). Dès son arrivée, elle prétend qu’une infirmière, récemment admise (et à la solde de son mari), a cherché pendant la nuit à l’étrangler avec un cordon de sonnette. Le lendemain, ayant manqué son coup, la prétendue infirmière disparaît. Cependant, sous l’influence dé l’isolement, la situation paraît s’améliorer. X... sort en liberté et consent à reprendre la vie commune. Mais les interprétations ne tardent pas à se multiplier ; tous les actes, toutes les paroles de son mari sont des allusions, des menaces, des tentatives dirigées contre elle, M. X..., en la photographiant, manque plusieurs plaques de suite, c’est pour la pousser à bout. 11 tire une épreuve où son visage apparaît noir comme celui d’une négresse ; il plaisante de nouveau sur le nègre : il veut l’affoler ! Elle en arrive à se demanrder si elle n’a pas été violée par un nègre pendant son sommeil. On se livre à une « véritable mise en scène » pour attirer son attention sur un tiroir renfermant des poisons ; sa belle-mère répète avec affectation : « il y a là des poisons violents », puis, après lui avoir apporté une

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tasse de tisane, on la laisse seule. C’était pour lui suggérer le suicide, ou bien l’interner si la tentative de suicide venait à manquer. Son mari jette une allumette dans un panier à bois, c’est afin de la faire considérer, elle, comme dangereuse au point de mettre le feu dans son appartement. Quand elle se plaint à sa mère, celle-ci, par peur du scandale, lui dit quelle exagère. Quant à M. X..., il met tout sur le compte de prétendues hallucinations, de la folie. Parfois il la pousse à prendre une dose de médicament susceptible de l’empoisonner. Les ampoules de cacodylate de soudé qu’on lui injecte contiennent de la morphine; elle en a la preuve par les sensations quelle éprouve après l’absorption du médicament. La conduite de son mari reste toujours étrange, hostile. Il rentre à la maison ayant sur ses vêtements des parfums suggestifs. La nuit, ellé l’entend marcher dans la chambre située au-dessus de la sienne : preuve qu’il attend soit la bonne, soit un individu inverti. Elle accuse un médecin de chercher à l’hypnotiser.

Bref, harcelée par ces préoccupations, X... réclame des juges, le divorce, et se décidant enfin à faire un scandale pour provoquer une enquête, elle tire cinq coups de revolver sur son mari (la malade dit avoir tiré au plafond ; une des balles est cependant passée très près du front de M. X...). Elle est alors placée pour la seconde fois dans la maison de santé dont elle était sortie depuis deux mois seulement. {Deuxième internement, novembre 1902 — septembre 1903). Elle y passe onze mois et en sort malgré l’avis, des médecins-inspecteurs, sur la demande instànte de son mari. Loin de lui en savoir gré elle est convaincue qu’il a tout fait pour obtenir qu’on la garde à la Maison de santé. Cependant elle consent, dit-elle, à « pardonner », à renoncer au divorce et à reprendre sans arrière-pensée la vie commune, mais à condition que « menaces et farces » cessent. Elle vit ainsi dix-huit mois en liberté, bien que toujours délirante. Se croyant en butte aui machinations de son mari qui devient, dit-elle, de plus en plus agressif, elle ne cache plus son mépris et sa haine pour cet empoisonneur hypocrite qui, aux yeux des autres, paraît très moral et très affectueux -. « M. X..., écrit-elle.

était de plus en plus provoquant avec moi : une fois que j'avais une bronchite, il dit à la bonne de me mettre des cataplasmes froids. Le docteur en m’auscultant, trouvant la maladie aggravée, je lui racontai le fait. (Il s’agit là, pour X..., d’une tentative criminelle des plus nettes). Une autre fois il laissa le gaz ouvert, heureusement je m’en aperçus et le fermai avant qu’il n’y eût d’accident. Une autre fois il remplaça le sulfate de soude qui devait me servir de purgation par du sel de cuisine ; je donnai le paquet à mère. Je pàtientais toujours ; mais il entreprit de tourmenter ma fdle. Il lui écrivit en cachette, la fit sortir du couvent, alla déjeuner en ville avec elle et tout cela en la terrorisant et en lui défendant expressément de me le dire. ». Tous ces faits étaient inexacts, et la mère de la malade essayant de le lui démontrer, X... prétend que sa mère ment, comme tout le monde autour d’elle. En août 1904, apparaissent sur une jambe des taches (érythème noueux) que le médecin attribue à la médication arsenicale; or celle-ci ayant été suspendue il y a dix mois, c’est donc que l’on continuait à lui faire prendre secrètement de l’arsenic. D'ailleurs ses vomissements n’étaient pas naturels ; le médecin lui a déclaré un jour qu’elle avait une intoxication. Cet aveu l’a profondérnent émue ; et elle se nourrit exclusivement d’œufs.

On continue à l’affoler, à la provoquer, peut-être à l’hypnotiser. Elle trouve dans sa chambre un papier sur lequel on avait écrit : « Je te prendrai ton bonheur et ta bonne renommée. » Son mari affecte avec la bonne une grande intimité, une « entente », uniquement pourl’exaspérer, la pousser au suicide. Elle l’accuse d’avoir voulu l’ébouillanter dans un bain. Elle lui reproche devant témoins d’avoir tenté de l’asphyxier par le gaz d’éclairage. Elle affirme qu’il ne fait plus partie de l’administration, qu’il passe son temps avec des maîtresses. Elle veut que sa mère s’adresse à une agence pour le surveiller et lui reproche de prendre le parti du coupable. Elle réclame à tout prix des juges, invective d’une façon atroce son mari qu’elle engage à se suicider pour éviter le déshonneur. Elle ne sort plus, sa santé physique s’altère, et ses malaises sont autant de preuves des

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attentats dont elle est victime. Ce qui Tirrite surtout c’est l’insistance que met M. X... à lui faire mentir sa fille : la physionomie de celle-ci est en effet révélatrice : en présence de son père elle se tait et rougit. Enfin, à la suite d’une discussion à ce sujet, bafouée, raillée, exaspérée, dit-elle, par l’effronterie des mensonges, elle se lève de table, va à la cuisine, révient armée d’une hache et en assène cinq coups violents sur la tête de son mari. Arrêtée, X... est envoyée à Saint-Lazare et, après non-lieu, entre à la maison de santé [Irox&ième internement, mars 1905).

X... est une femme du monde, instruite, intelligente, ayant d’elle-même une opinion très avantageuse. Elle se déclare féministe pour cette raison que les femmes sont plus intelligentes que les hommes. Elle parle et écrit d’ailleurs avec facilité et élégance. Elle dit ressentir vivement la joie et la peine, aimer assez la discussion, avec la passion de prouver à son adversaire qu’elle est dans le vrài, mais avoir horreur de la mauvaise foi. Elle se pose en victime de son mari, qui, grièvement blessé, ne souffre, à l’entendre, que de simples égratignures. X... se défie du personnel, elle appréhende qu’on mette quelques drogues dans ses aliments. Elle avouera plus tard qu’ayant un jour éprouvé une somnolence anormale, elle soupçonna le médecin d’avoir provoqué cette « léthargie complète ». X...

raconte volontiers son histoire; elle affecte parfois de n’émettre sur certains points que des hypothèses ; elle demande à être éclairée et se déclare prête à modifier sa manière de voir si on lui soumet des arguments convaincants. Mais ce n’est là qu’une attitude ; en réalité la malade reste absolument réfractaire à toute tentative de rectifications de ses interprétations. Ses allures sont d’ailleurs tout à fait normales. Elle n’accuse que son mari qui a cherché à l’empoisonner, a violé sa fillette et l’a délibérément poussée à un acte de violence par une série de mensonges, de ■ farces et de vilenies ayant pour but de l’exaspérer. C^est une injustice révoltante de la laisser internée, tandis que son mari « le vrai coupable » reste libre.

En août X... reçoit la visite du procureur ; elle s’en inquiète, se demandant (à tort) s’il ne s’agit pas de son

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interdiction. Elle est convaincue que son mari Veut se débarrasser d’elle pour épouser sa cousine et réunir ses propriétés à celles de cette dernière ; elle affirme que sa fille n’est plus au couvent, bien que les lettres qu’elle en reçoit prouvent le contraire.

Septembre iOOo. — X... se demande si on n’ajoute pas

à ses lettres au procureur des phrases ou des mots de nature à en modifier complètement le sens : pareils faits, d’après elle, se sont déjà produits dans des lettres écrites à sa mère, à son mari. Elle accuse ce dernier de lui avoir donné une maladie contagieuse ; « il m’a pris la santé, l’honneur, mon argent, ma fille ; il ne me reste plus que la vie à laquelle je ne tiens pas ». Elle a, dit-elle, encore un secret terrible qui l’étouffe et qu’elle ne peut confier ; il s’agit toujours de ^I. X... que la révélation de ce secret pourrait conduire en prison.

X... redoute par-dessus tout qu’on la fasse passer pour mie c< impulsive » ; elle n’a pas cédé, affirme-t-elle, à un accès de folie impulsive en frappant son mari. Elle a exécuté son acte froidement, avec sang-froid et « préméditation ».

M”*’ X... se plaint de sa famille qui la néglige et qui la laisserait volontiers internée pour pouvoir disposer de sa fortune. Un jour, après une visite de magistrat, elle affirme que son divorce et son interdiction ont été prononcés au cours de son internement antérieur : on a présenté aux magistrats, comijie étant M“'’X... une malade inconsciente; trompés par cette substitution, les magistrats ont prononcé le divorce ou l’interdiction. Le P. Garnier, qui paraissait bien disposé pour elle lors de son passage au Dépôt, est mort subitement le lendemain ; c’est son mari qui l’a fait disparaître ; il en fera de même pour le médecin de la maison de santé si celui-ci la met en liberté. X... doute de l’authenticité des pièces émanées du Parquet.

Octobre. —La malade interprète les noms des infirmières ; elle y voit des « coïncidences bien curieuses » (voir p. 33). Elle désire revoir une lettre qu’elle a écrite au procureur et qui lui est retournée, pour vérifier si le texte n’en a pas été altéré. Le besoin de dormir qu’elle a fréquemment la surprend ; ori doit mettre quelque chose dans scs aliments. Examinée sur sa demande par le chirurgien, elle regrette

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qu’il n’ait pas trouvé de traces de syphilis ce qui eut démontré l’exactitude de ses dires. Elle s’inquiète d’apercevoir sur ses draps des taches analogues à du jaune d’œuf: «Voudrait-on la faire passer pour gâteuse ?»

L'interne cherche à faire croire qu’elle est inconsciente : il est sans doute corrompu par son mari, ainsi d’ailleurs que tout le personnel et les magistrats. Elle croit être endormie de temps en temps par des drogues ou par l’hypnotisme : l’interne rougit et pâlit à sa vue comme quelqu’un qui a un méfait sur la conscience. Au médecin elle reproche l’ignorance où il est de ce qui se passe dans son service, faisant allusion aux narcotiques et aux poisons qu’on lui donne : « Vous êtes responsable, s’écrie-t-elle, de ce qui se passe dans votre service le jour et la nüit (elle appuie sur ce dernier mot) ; il se passe ici des choses abominables. La nuit on se livre sur moi à des expériences ; ce ne sont pas des suppositions mais des faits ! »

Quelques jours après X... renouvelle contre son mari l’accusation d’avoir fait disparaître le D‘’ Garnier, un malade d’unè maison de santé et une troisième personne ; il cherche aussi à se débarrasser du médecin. M. X... est capable de tout et n’hésite pas à traiter à forfait avec une ■ agence spéciale pour faire disparaître les gens qui le gênent.

Novembre. — M^'^X... se plaint qu’on veuille la faire passer pom’hallucinée, impulsive, paralysée, lesbienne et gâteuse (On met sur sa chemise du cirage, etc.). Les persécutions dont elle est victime subissent une recrudescence précisément au moment où des démarches sont faites en sa faveur. Ici, deux infirmières l’hypnotisent ; ce sont des suppôts de son mari. Elle a cru jadis qu’elles exécutaient les ordres du médecin désireux, en la poussant à bout, de lui faire commettre un acte de violence. La nuit, on pénètre dans sa chambre, ainsi que le prouvent maints objets changés de place. Ses hémorragies, sa somnolence, ses vomissements sont le résultat des manœuvres des internes.

La malade s’évade le 22 novembre 1903, passe onze mois dans une propriété en province, d’où elle écrit au médecm la lettre citée plus loin (p. 54). Elle entre de nouveau à la maison de santé, en octobre 1906 {quatrième internement).

X... se plaint que sa famille l’ait complètement séquestrée après son évasion; elle a supporté les pires affronts, résisté [aux provocations, restant invariablement douce et résignée. Mais elle a des faits encore plus graves à révéler. Sa mère et la religieuse qu’on avait placée auprès d’elle cherchaient sans cesse à l’exaspérer : on lançait les portes sur elle, on lui marchait sur les pieds, on la traitait en enfant ou en idiote afin de la pousser à des voies de fait devant servir de prétexte à un nouvel internement. Enfin sa mère et, à son instigation, la garde n’ont point reculé devant un empoisonnement : après avoir dormi pendant trois jours et trois nuits, elle a été prise de vomissements dus sans doute à l’arsenic. 11 lui a fallu garder le lit, refuser toute alimentation, sauf des œufs crus, et encore les œufs étaient empoisonnés ; elle a dû se faire vomir. Ayant donné à sa cuisinière et à sa chienne la nourriture qui lui était destinée, toutes deux ont présenté des symptômes d'intoxication. Cet empoisonnement avait pour but, sinon de la faire mourir, du moins de la rendre malade physiquement et moralement et de légitimer ainsi son internemement. Un médecin qui devait venir la soigner a lui-même été pris de vomissements. M“®X... se croit toujours poursuivie par une agence qui a pour mission de la faire disparaître, elle et ceux qui s’intéressent à son sort.

La malade maintient formellement ses accusations contre sa mère; elle affirme que son frère et d’autres parents (notaire et avoué) font dépouillée de sa fortune en 1902 et sont, pour ce fait, passibles de la cour d’assises. Si on l’interne, c’est pour étouffer ses dénonciations.

Elle accuse tous ceux qui l’approchent, ou presque, d’être achetés par ses ennemis : l’interne, le médecin, le personnel sont également payés pour faire des rapports mensongers, dire quelle est persécutée, hallucinée, paralytique. Le procureur qui vient la voir et lui affirme qu’elle se trompe est également complice ; il a fait, d’accord avec sa famille, des faux et s’il l’accueille mal c’est qu’il est furieux de ne savoir comment se tirer d’embarras.

On vcutla faire disparaître avec des narcotiques, on la fait dormir treize heures par des « substitutions de remèdes ».

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Elle remarque que sa langue est chargée. Est-ce la nourriture, est-ce le chloral qui Font ainsi brûlée ? « Je suis convaincue dit-elle, qu’on m’endort avec du véronal. Je n’ai pas de somnolence quand je mange des aliments que j’ai choisis moimême à la cuisine. J'ai vu un jour la surveillante à l’office ayant à la main un compte-gouttes et du laudanum : il est facile de se tromper de tasse. Un chat à qui j’ai fait boire un peu de mon lait a vomi, on l’a fait disparaître ; sur mon oreiller j’ai constaté des traces de sirop. »

Elle affirme être interdite et divorcée depuis 1902 ; son mari s’est remarié et a des enfants. Elle a eu connaissance de son divorce par les journaux ; elle a eu en main certaines preuves que sa famille a fait disparaître. M. X... est donc bigame puisque, après 1902, il a vécu plus d’un an avec elle. Voici, sur ce point, un passage d’une lettre au Procureur ;

« Je fus indignée, quand j’eus la preuve que M. X..., qui avait reculé devant un procès public, avait obtenu du tribunal de la Seine, à mon insu et contre moi, un jugement en divorce, la garde de ma fille, un jugement en interdiction grâce à des faux et substitution de personne et que, durant de longs mois j’avais vécu en concubinage, étant divorcée sans le savoir et que M. X... était bigame, ayant femme et enfant dans un autre appartement. Malgré la loi protégeant les biens des aliénés, je suis dépossédée de ma fortune s’élevant à 200.000 francs environ, et de tous mes objets personnels. Depuis ma sortie de Ville-Évrard, ma vie est exemplaire, mais je suis considérée comme morte et séquestrée complètement. J’ai confiance en votre intégrité. Monsieur le Procureur, et j’espère que la Justice me rendra ma fille, ma liberté et ma fortune. J’ai l’honneur de déposer entre vos mains une plainte contre M. X... et ses complices. »

M“® X... étudie minutieusement les lettres qu’elle reçoit. Les signes de ponctuation, les fautes d’orthographe donnent lieu à de nombreuses interprétations. Son frère lui écrit : c< nous désirons ta guérison ». Elle fait remarquer que le point terminal est d’une grosseur inusitée : il faut donc lire : « nous ne désirons point ta guérison ». Le mot « état » est répété à une ligne d’intervalle : cette répétition, voulue.

fait allusion au désir souvent manifesté par la malade d’être mise dans une maison de ÏÉlat. De même le mot « différent » est répété ; on veut parler de différends^. So‘n frère, en lui annonçant l’envoi de divers objets de toilette, met en trop les deux lettres « es » (le fait est exact) ; c’est pour lui dire que les objets dont il parle sont en trop. Elle les renvoie. Dans une lettre de sa mère, elle relève les mots : changé... pas pour loi, ce qui veut dire que l'interne n’est plus bien disposé envers elle. Il y a dans son pavillon la femme d’un avoué qui « compte » sans cesse ; or, un de ses persécuteurs, son parent, est avoué. Cela signifie que ce dernier ne comptera pas les dépenses pour la- maintenir ici, etc. Son frère forge de fausses dépêches. Elle appréhendqqu’on ne dénature ses lettres, qu’on ne supprime des mots avec des acides, qu’on ne la fasse passer pour épileptique ou hystérique.

Novembre 1906. — X... interprète les portraits des

célébrités du jour qui paraissent dans les journaux ; ce sont des gens mêlés à son affaire. La photographie d’un ministre est pour elle celle d’un officier sur l’appui duquel elle compte. Elle trouve que le portrait d’un grand-duc ressemble singulièrement à son mari : dans la cblonne. voisine, elle relève les mots : « supprimer » et des initiales qui sont les siennes ; cela signifie que son mari veut la supprimer.

On fait courir le bruit que c’est la surveillante qui rédige ses lettres ; elle nous propose d’écrire seule dans une chambre. — Elle demande à être examinée par une Commission de Contrôle. « Je suis faible et seule, écrit-elle, mais forte de mon droit et de ma raison. J’espère encore que la science vraie et la justice vraie auront raison de.la spoliation, de l’intrigue et du crime. »

X... continue à affirmer qu’on met des poudres dans ses aliments pour l’endormir. Un matin elle se plaint de troubles dyspeptiques, de gaz,- et, ce même matin, elle entend tirer des coups de canon (la chose est exacte). Celte coïncidence lui paraît étrange.

Décembre. —X... nous signale un rapprochement bizarre : une infirmière s’appelle Viste : or dans le jeu

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de Avhist, il y a un « mort » : est-ce elle « le mort » ? Elle af fir me qu’un des médecins a été acheté par son mari ; jl fait sur son compte de faux certificats. « Je suis ici enterrée vivante. Tout le monde me trompe et je me méfie de tout. Moi seule, je dis la vérité et je ne voudrais mentir pour rien au monde, car on en profiterait pour dire que je suis hallucinée. Mes parents, mon ex-mari, m’ont dépouillée par des moyens criminels, ont accumulé faux sur faux, aussi ont-ils, peur de me voir mise en liberté. Ils feront tout pour me retenir séquestrée ici. »

M“® X... soupçonne qu’on intercepte ses lettres (ce qui est faux) ; sa famille fait courir le bruit qu’elle est avariée afin de l’empêcher de se remarier et de trouver ainsi un défenseur en son mari. Si Dieu ne la protégeait pas, elle aurait depuis longtemps été assassinée.

Un journal, qu’elle lit et commente avec attention, est au courant de son affaire et publie chaque jour des notes destinées à faire chanter ses ennemis. Par exemple, on lit dans une colonne la phrase : « un scandale vient d’éclater » ; à la colonne suivante, dans un autre article : «. nous le savons et nous le ferons connaître ». C’est une allusion à son affaire qu’elle compare d’ailleurs à l’affaire Dreyfus; la phrase : « cette canaille de D... » concerne un de ses parents. Dans l’entrefilet suivant : « L'abbé Z... docteur en théologie,- chanoine de Tours, curé de Charenlon, a l’honneur d’offrir àM. Lemaître^... » elle réconstitue à l’aide des mots soulignés la phrase suivante : Le docteur de Tours (un des médecins qui l’ont soignée) le mettre (devrait être , placé) à Charenton. Elle voit le titre suivant ; « Un cctpi-, taine- desti^wé » ; elle comprend que le capitaine sur l’aide. de qui elle comptait vient d’être tué.

Janvier 1907. — M“® X... continue à interpréter des, phrases ou des mots relevés çâ et là dans le journal Le docteur K... fait dire à M. F;., combien il... ». Cela veut; dire, en jouant sur une similitude de nom du médecin : « Le Docteur demande combièn on lui versera. » Plus loin, on voit dans une annonce le chiffre 20.000 francs. Est-ce là une,

l.Nous soulignons les mots, syllabes ou lettres que la malade utilise pour eonstruire une phrase s’adaptant à son système délirant.

simple coïncidence? Son frère lui envoie une carte illustrée représentant des ofoZettes : allusion au viol de sa fille. On lui donne un journal déchiré, encore une allusion au viol. Elle reste parfois étendue sur une chaise-longue; on en profite pour la présenter au médecindnspecteur comme atteinte de paralysie générale. Une lettre de sa mère se termine par les mots ; « Pour le moment » suivies de la formule : « Je t’embrasse ». Ce qui donne : « Je mens » et signifie que sa mère a menti tout au long de la lettre.

Pendant tout le cours de l’année 1907, M""'" X... continue à multiplier les interprétationsl Dans une lettre de sa mère, il y a une syllabe de supprimée dans un mot : cela veut dire qu’on supprimera la malade. L’interne a touché 2o 000 francs pour qu’elle disparaisse ; la preuve en est dans les chiffres relevés dans les annonces. Elle se propose de lui réclamer 100 000 francs de dommages-intérêts ; il la fait passer pour avariée. Un journal annonce qu’une tortue a été vendue 400 francs. N’est-ce pas excessif? Encore quelque allusion à son affaire... Elle relève les mots suivants dans différentes colonnes du journal : «Avendre... combien... 30000 francs». Voilà une coïncidence significative.

X... nous montre la porte de la gare de Lisbonne, en forme de fer à cheval : cela signifie qu’on « l’achèvera » à Ville-Evrard. Dans un journal elle lit « veni d'ouosi » cela veut dire « vendu » (un médecin). Elle interprète les annonces : « Appointements fixes 4000 francs » signifie que les appointements du médecin sont diminués de moitié. Certaines réclames ont pour but de la provoquer à l’inversion. Elle note des signes graphiques singuliers qui n’existaient pas jadis dans l’écriture de son frère ; ces signes ont une signification. De même, dans les lettres de sa mère, il se rencontre des « hiéroglyphes intéressants » et des phrases quelle sait interpréter. La suivante : « Tu oublies de t’imputer à toimême tous les faits que tu me reproches ; j’ai toujours agi envers toi comme je devais le faire, signifie : « ïue-toi... tu devais le faire... tous chez toi » (tous tes ennemis sont installés chez toi, tu n’as plus qu’à te tuer).

Actuellement (1908) M“'^ X... accuse son frère de chercher à faire disparaître sa mère. La maladie dure depuis neuf ans

SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNTERPRÉTATION 2o

environ, sans tendance ni à la guérison, ni à l’affaiblissement intellectuel. Le délire, toujours à base d’interprétations, prend une extension de plus en plus envahissante. Jamais d’hallucinations L

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