III. — DÉLIRE DE JALOUSIE
Les idées de jalousie s’associent souvent dans le délire d’interprétation aux idées de persécution dont elles préparent parfois l’éclosion (voir obs. V). Elles acquièrent dans certains cas une telle prépondérance qu elles donnent à la psychose une couleur spéciale ^ Une observation de Bombarda est un bel exemple de ce délire systématisé de jalousie à base d’interprétations : un homme (non alcoolique) conserve depuis plus de vingt ans la certitude des infidélités conjugales ; il ne cesse de surveiller sa femme,
d’examiner le linge et les draps où il découvre des taches suspectes ; un craquement de lit, un meuble déplacé lui
1. Ces délires systématisés de jalousie à base d’interprétations, entrevus par Trélat (1861) qui les range dans la « Folie lucide », ont été bien étudiés par Werner (1892) et surtout par Bombarda (1896). Citons encore les travaux récents de Joffroy, Leroy, Imbert, Villers (1899) Victor Parant (1901), Mairet (1908). Régis en a publié (1897) une observation intéressante qu’il classe dans le délire de persécution à forme raisonnante à cause de l’absence d’hallucinations et de la logique apparente des conceptions morbides. Dans le tableau tracé par Bombarda, on retrouve tous les caractères du délire d’interprétation — Les idées de jalousie peuvent aussi être observées dans d’autres psychoses (délire alcoolique, etc.). Certains jaloux sont des obsédés chez lesquels une idee prévalente d’intensité extrême s’impose d’une façon tyrannique. — La même réflexion est applicable d’ailleurs aux délirants amoureux qui doivent, pour la plupart, être répartis dans deux catégories distinctes ; dehre d interprétation et délire de revendication
NATURE ET FORMULE DES CONCEPTIONS DÉLIRANTES ill
sont des preuves évidentes ; il reconnaît Tamant déguisé en maçon ou en boulanger, l’accuse de pénétrer chez lui en sautant, à travers la rue, d’une fenêtre opposée à la sienne, il finit par soupçonner ses deux enfants d’être les complices de leur mère ; il a par intervalles des craintes d’empoisonnement. Malgré l’activité de son délire, sa conduite restait si correcte que plus de vingt médecins se refusèrent à attester la folie.
Les interprétations de ces sujets gardent en effet souvent un caractère de vraisemblance tel que l'on se demande si leurs dires rie sont pas justifiés. Elles se ressemblent chez touslesjaloux : elles portent principalement sur les moindres gestes du conjoint soupçonné. Celui-ci a-t-il l’air fatigué? c’est une preuve d’adultère; l’air gai? il arrive d’un rendez-vous. Un regard, un mouvement des sourcils, des lèvres, ou des doigts sont autant de signes révélateurs ; de même les sourires ou les pleurs. Prononce-t-il le nom de l’amant supposé, le timbre de la voix ne laisse aucun doute ; le répète-t-il souvent, c’est « pour s’exercer à l’entendre en public sans rougir » ; s’il cesse d’en parler, on en devine le motif. Dans la rue le jaloux croit que les passants se moquent de lui; on fait mille allusions à son malheur; on a l’air de le prendre pour un mari complaisant. Son portrait est « orné d’une corne sournoisement formée avec une mèche de ses cheveux ». Pour l’un d’eux les pas de sa femme sur le parquet, signes d’intelligence entre elle et les amants, composent par leurs bruits variés un alphabet télégraphique qu’il parvient à traduire. Certains en arrivent à douter de la légitimité de leurs enfants. Plusieurs, convaincus de l’infamie de leur conjoint, s’imaginent qu’il cherche à les empoisonner-, à les
rendre fou, à les faire disparaître pour se livrer librement à la débauche.
Le plus souvent les jaloux choisissent l'amant prétendu dans leur entourage ; c’est un voisin, un ami, ou même leur frère. Dans quelques cas le malade n’est pas seulement jaloux des hommes mais aussi des amies de sa femme qu’il accuse d’inversion sexuelle. Une femme conserve le linge de son mari comme pièce à conviction ; il porte des traces d’infamie ; aujourd’hui la chemise est tachée dans le dos, c’est donc un pédéraste, le lendemain ces souillures n’existent plus ; de passif il est devenu actif. Elle raconte tous les faits avec une précision et une minutie de détails tels qu’elle fait partager son délire à sa fille (Régis).
Caractéristiques sont les réactions de l'interprétateur jaloux, ses procédés de surveillance, ses violences. L’un, après chacune de ses sorties, visite toutes les chambres, fouille les tiroirs, soulève les rideaux, déplace les meubles ; il inspecte le linge et le flaire, y trouvant des odeurs de sperme, il examine les parties génitales de sa femme. L’autre la suit pas à pas, lui indique le chemin qu’elle doit suivre pour se rendre à tel endroit, simule un départ, ferme hermétiquement la porte de sa chambre, cache la clef, lui épingle la chemise au drap pendant la nuit, dispose en secret différents objets près de la fenêtre puis s’assure qu’ils n ont pas été déplacés. A l’égard de l’amapt ou de la concubine supposés ils se conduisent en persécuteurs. Les voies de fait succèdent aux menaces. Celui-ci conduit sa femme sur le tombeau de famille et là, lui fait prêter le serment de ne pas le tromper. Celui-là, revolver au poing, oblige sa femme à lui jurer fidélité. Cet autre la contraint par des violences à écrire le récit détaillé de relations ima-
ginaires avec un souverain. Ce dernier essaie de l’hynoptiser pour obtenir un aveu. La femme jalouse commet des tentatives de vitriolage, d’empoisonnement, de castration pendant le sommeil (Krafft-Ebing). La vengeance s’exerce parfois sur l’enfant, fruit supposé de la faute, qui est déshérité. Quelques-uns enfin demandent protection à la police, ou bien, dans un moment de désespoir, essaient de se tuer. Un de nos malades a fait ainsi en peu de temps ^trois tentatives de suicide. '
Observation IX. — F... Etienne, trente-huit ans, mécanicien, entré dans le service du professeur Joffroy ^ en décembre 1901. — Pas de tares héréditaires, pas d’alcoolisme. Les idées de jalousie se manifestent pour la première fois vers la fin de l’année 1899. F... venait alors de prendre pour maîtresse une jeune fille, dont il fréquentait la famille depuis douze ans et qu’il épousa quelques mois plus tard. Au début, ses soupçons restent imprécis ; il reproche à sa femme d’avoir adressé trop de sourires à un de leurs amis; il lui tend des pièges, lui donne des rendez-vous en lui fixant le chemin qu’elle doit suivre, passe des heures à la surveiller. Il la voyait partir « avec un air vif, et se faufiler le long des murs comme si elle avait peur d’être suivie ». Aux Folies-Bergère, il entend une dame dire en la regardant : « Elle est entretenue par un Espagnol. » Quelque temps après, chez Bruant, c’est une chanteuse qui s’écrie : « Vous êtes la maîtresse d’un toréador. »
Sa femme avait une amie d’enfance qu’elle voyait souvent. Cette amitié parut suspecte à F... Il se rappelle que ses beaux-parents lui ont dit ; « Antoinette ne sera pas complètement à vous tant qu’elle connaîtra Marguerite. » « Voyant ses allures, écrit-il, je résolus de l’étudier et l’invitai un jour à déjeuner : ce ne fut que lèvres entre-ouvertes, claquement de langues produisant un son de baisers. » 11 chasse
1. Nous remercions M. le professeur Joffroy d’avoir bien voulu nous autoriser à publier les observations prises dans son service.
Sébieu.’c. 8
alors Marguerite mais reste convaincu que sa femme continue à se livrer aux pratiques lesbiennes avec ses ouvrières ; la liberté de langage de ces dernières le prouve. La physionomie de sa femme et des voyageurs dans les omnibus, les yeux qui brillent, les langues passées sur les lèvres, sont autant de preuves. Un jour après avoir essayé un corsage, sa femme s’assoit : il l’accuse de s’être pâmée sous les regards de l’essayeuse et examine ses parties génitales. D’ailleurs elle couche avec une chemise longue qui, chaque matin, est remontée au-dessus du ventre.
Enfin, il découvre des communications télégraphiques entre sa femme et les voisins, « car si on avait planté des clous chaque fois qu’on tapait, les appartements auraient été pleins. » La cadence et le nombre des coups ont une valeur qu’il étudie. Huit coups rapides se succèdent souvent, ils représentent les huit lettres de « ma chérie ». Il arrive ainsi à composer un alphabet qui lui dévoile bien des secrets. Habituellement sa femme répond aux coups en laissant tomber ses ciseaux d’une certaine façon. Un jour, celleci étant partie à l’improviste, on se met à frapper, il écoute, compte et comprend : « Qu’as-tu enfin ? »
F... accablait sa femme de reproches, ne cessait de l’épier ; maintes fois il a chassé de l’atelier des ouvrières qu’il prétendait amoureuses d’elle. 11 va trouver une prostituée pour se faire donner l’explication des « signes saphiques ». Dans la journée, à propos d’un regard ou d’un geste, dans la nuit à l’occasion d’un soupir, il l’obligeait à montrer ses parties sexuelles auxquelles il trouvait toujours une chaleur ou des battements anormaux. 11 l’a un jour menacée et saisie à la gorge pour lui faire avouer ses habitudes honteuses. Dans le même but il a essayé de l’hypnotiser. Il a demandé à la Préfecture de police de la faire suivre. Il a menacé de se suicider si elle ne changeait de conduite ; il a fait en '1901 trois tentatives d’empoisonnement et s’est tiré un coup de revolver. II assure n’avoir jamais eu la pensée de tuer sa femme ni ses complices. Pas de troubles sensoriels, et en particulier pas d’hallucinations de l’odorat. Ce malade a quitté la Clinique en janvier 1902 ; aucun raisonnement n’avait pu modifier ses convictions qui, en réalité, ne
paraissaient avoir aucun fondement. Il nous a été impossible de savoir ce qu’il est devenu.