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Bail, Du délire des persécutions, p

2. Dagonet, Étude clinique sur le délire de persécution. Annales méd psych., nov. 1890.

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il a jeté les bases de la politique coloniale française. Guillaume et Bismarck n’ont fait qu’exécuter ses projets ; et depuis le Congrès de Berlin, la France a pris possession dés pays qn’il avait désignés : Tunisie, Madagascar, Tonkin.

Les réformateurs sont proches parents des inventeurs. Là encore il s’agit d’un délire d’erreurs enchaînées en système. Les utopies les plus irréalisables les séduisent de préférence; ils en deviennent des apôtres enthousiastes. L’un veut régénérer la religion catholique, l’autre a tout un plan de coopératives pour le relèvement de la classe ouvrière. Si ce^s projets sont parfois marqués d’un cachet de débilité mentale, il arrive souvent qu’ils témoignent d’une activité intellectuelle, dévoyée sans doute, mais séduisante, à tel point que l’entourage y voit une étincelle de génie. Trélat raconte qu’un de ses malades avait exposé à de Yillèle le plan d’un journal financier dont ce ministre fut enthousiasmé si bien qu’il eût peine à croire qu’il s’agissait d’un aliéné. Une de nos réformatrices dénonça à l’Elysée l’existence d’un complot, inventé de toutes pièces, mais présenté avec tant de vraisemblance qu’on le prit un instant au sérieux. L’histoire de la civilisation prouve que certains interprétateurs ont eu une grande influence sur la vie sociale et politique de leurs contemporains.

Inventeurs et réformateurs sont presque tous des graphomanes et en général ils deviennent des persécutés. Ils exposent leurs théories en dès livres souvent volumineux, trouvent parfois des éditeurs, poursuivent de leurs récriminations les libraires qui refusent de les publier et finissent par les éditer à leurs frais ou même par les imprimer de leur main. Ils se croient entourés d’espions chargés de

les dépouiller de leurs oeuvres (la malade de F obs. XVIII accuse une actrice de lui avoir volé un drame). D’autres se prétendent plagiés. Une mégalomane compose un « livre philosophique et métaph 3 ^sique, Les Planètes Rocheuses, son oeuvre capitale, glorieuse et la cause de tous ses mallieurs : dès son apparition ce livre souleva l’enthousiasme du monde entier, une formidable coalition se forma dans le but de lui arracher son oeuvre : l’éditeur le vendit aux puissances étrangères, le gouvernement en trafiqua. Les Planètes Rocheuses furent attribuées à d’autres écrivains qu’elles enrichirent : elles révolutionnèrent le monde à la gloire de ces imposteurs ; elle en reconnaît des passages dans quantité d’ouvrages : Flammarion Fa plagiée » (Guiard et de Clérambault, loc. cit.).

Sous l’influence de ces conceptions, les interprétateurs ambitieux se livrent à des actes bizarres. L’une veut pénétrer de force dans une cave d’hôtel, où, assure-t-elle, des événements historiques viennent de se passer. Plusieurs recourent à la pubbcité, aux journaux, aux affiches pour répandre leurs idées, se ruinent en frais d’impression. Certains commettent des escroqueries : le prétendu fils du Roi de Hollande, se fit arrêter pour avoir emprunté 120 francs à un compatriote et signé son billet « Prince d’Orange ». S’ils sont parfois inoffensifs, ils réagissent souvent en persécutés.

A l’asile leur conduite varie. Les uns protestent contre leur internement ou deviennent réticents. Les autres reprennent le cours de leurs rêves ambitieux. Des interprétations nouvelles viennent les consoler; ils se croient dans leur château entourés de serviteurs; ou bien ce séjour à Fasile est une épreuve prévue, l’indice que leur destin se

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réalise, la confirmation du bien-fondé de leurs espérances (Kraepelin).

Voici Tobservation d’une mégalomane qui, à côté d’idées de persécution peu actives, présente les idées de grandeur les plus exagérées : richesses, prophéties, origine illustre, prétentions à la couronne d’Angleterre ; elle est en outre restée longtemps réticente.

Observation VIII. —H... Isabelle, cinquante-cinq ans, d’origine anglaise. Aucun renseignement sur les antécédents héréditaires et personnels. Peu loquace mais en revanche seribomane, c’est d’après ses écrits qu’on arrive à connaître son délire. Elle apprit sa véritable origine vers l’âge de vingt ans : issue d’une riche tamille maure, son grand-père était un noble musulman; elle est née en Espagne. Pour lui épargner les dangers de la révolution, on l’envoya en Angleterre. Là son père nourricier, voulant la faire passer pour sa véritable fille, fit simuler une grossesse et un accouchement à sa femme ; il lui donna le nom d’Agnès H..., tout en lui conservant son premier nom maure Iz-Ab-El. Le prêtre qui l’a baptisée connaissait seul ce secret. Plusieurs fois son père nourricier a prononcé des mots en apparence énigmatiquesmais dont le sens est devenu clair dans la suite. Ainsi il lui donna une photographie en disant : « Conservez-la et aimez-la bien, c’est votre plus précieux trésor. » La mère demanda : « Pourquoi donnez-vous ce portrait ? » et il répondit : « Il faut bien qu’elie le connaisse tôt ou tard. »

Pendant sa jeunesse, elle a beaucoup voyagé, beaucoup appris : son intelligence supérieure la familiarisa rapidement avec toutes les sciences ; elle eonnaît aussi bien la stratégie que l’économie politique. Elle écrivit dans diverses revues, signant ses articles de son vrai nom Iz-Ab-El, et elle acquit ainsi une renommée universelle. On sait partout qu’elle a le don de clairvoyance. Grâce à cette faculté, elle prévoit l’avenir infailliblement ; tout événement qu’elle annonce se réalise fatalement. On devine quel parti peuvent tirer d’elle les gouvernements. Lord Salisbury ne prenait

jamais une décision sans la consulter, et lui offrit même de partager la direction des affaires publiques. Elle refusa et comme il voulait quitter le pouvoir, elle lui ordonna de le conserver. Très populaire, elle était reconnue dans les rues et saluée malgré son costume très simple. On l’acclamait ; elle entendait dire : « Voilà celle qui devrait nous gouverner. » Elle avait conquis l’affection des soldats qui se rangeaient sur son passage. La reine Victoria finit par s’émouvoir, redoutant qu’une émeute ne lui enlevât le trône pour y faire asseoir H... Alors, sous prétexte de la protéger, la police se mit à surveiller ses moindres mouvements. Elle résolut de quitter ce pays, d’abandonner cette souveraine ingrate. Qu’avait-elle d’ailleurs à s’occuper de la protestante Angleterre, elle une catholique Espagnole ? A son départ, le peuple organisa une manifestation imposante.

Très surexcitée, elle vint à Paris. Dans un hôtel qu’elle avait habité antérieurement, elle ne retrouve plus le même propriétaire : indice suspect. La reine ne la lait-elle pas espionner? En effet bientôt on l’accable de vexations, on se moque d’elle et de ses. oracles. Un jour, comme elle demande à visiter la cave, qu’elle croit avoir été le théâtre d’événements historiques, on lui rit au nez. On exécute évidemment les ordres de la reine. On lui sert un vin d’un goût étrange ; elle tombe malade. C’est la grippe, dit-on; en réalité c’est une tentative d’empoisonnement. Elle finit par s’exciter, se barricade dans sa chambre, brise divers objets. On la conduit à Ville-Evrard (1898).

Là, après quelques heures d’exaltation, elle prend une attitude hautaine et réservée et rapidement dissimule son délire. Elle passe dès lors ses journées dans sa chambre, occupée à d’interminables travaux de couture. Elle parle raisonnablement, ne manifeste aucune idée délirante, se contente de réclamer quelquefois sa sortie. Son langage, sa conduite paraissent tout à fait normaux, si bien qu’on se disposait à la mettre en liberté. Mais en 1900, elle écrit au Président de la République la lettre suivante, signée duchesse ' Augustine de Navarre : « Je demande de savoir pourquoi je suis détenue par la France. Si c’est parce qu’on m’a offert la . couronne des Iles Britanniques, est-ce Paffaire de la France ?

La France ne peut pas me garder prisonnière pour toujours, et de me traiter comme une insensée lui fera un compte cher à payer. Je demande d’être traitée comme une prisonnière d’État... envoyez-moi au château de Fontainebleau. »

Depuis lors, son attitude ne se modifie pas : réticente dans la conversation, elle se livre dans ses écrits. En outre elle se répand en plaintes contre.le personnel, grossit de minimes incidents, se croit persécutée parce qu’on change son infirmière ou qu’on accorde à cette dernière un jour de sortie, se prétend entourée de méchantes femmes qui se moquent d’elle. Elle manifeste parfois des craintes d’empoisonnement. Ses idées de grandeur progressent. Les journaux lui annoncent des héritages considérables : sa fortune se chiffre par milliards. Les projets politiques reprennent de plus belle; elle critique la conduite des souverains. Un seul trouve grâce à ses yeux : le Sultan. Elle est avec lui dans les meilleurs termes et lui adresse la plupart de ses appels; elle confie ses intérêts à l’ambassadeur Munir- Bey, le plus juste des hommes. Elle se propose d’aller prochainement habiter la Turquie. Elle ne signe pourtant plus Iz-Ab-El, mais duchesse de Navarre, tout en refusant d’expliquer l’origine de ce nouveau titre.

Elle continue à se croire prophétesse. Dieu l’inspire, elle vit en communion avec les anges. Cette faveur céleste lui permet d’annoncer des événements extraordinaires ; ces prédictions paraissent être l'interprétation ou l’amplification de ses rêves. En voici un exemple pris dans une de ses lettres : « Le château où vous êtes .sera brûlé ; il y a deux ans et trois mois que j’ai vu cela... Un interne et la surveillante seront brûlés... Le directeur va donner sa démission. Mon cher ami lord Kitchener, avec lequel je parle souvent magnétiquement, va passer aux Boers et leur faire cadeau de lui-même comme prisonnier... lui le grand guerrier d’Angleterre ! Naturellement c’est une farce instituée entre lui et M>ne Botha. » En sa qualité de « voyante » elle .offre au médecin de lui indiquer l’endroit où se trouve un papier prouvant qu’il descend d’une illustre famille belge et de lui donner la marche à suivre pour entrer au Sénat. Elle

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emploie ses loisirs à composer en anglais de nombreuses poésies.

Actuellement (1908) la malade, internée depuis dix ans, est toujours dans le même état. Elle signe Alésia. Rien dans sa conversation, ni dans ses écrits, ne révèle de troubles sensoriels. Ses « conversations magnétiques » paraissent être des rêves qu’elle interprète, ou des hallucinations motrices verbales. Elle n’a pas d’affaiblissement mental.

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