Séglas. Annales médico-psychologiques, janvier
2. Arnaud, Idées de grandeur précoces et transitoires dans le délire de persécution chronique. Obs. 111. .Journal de psychologie normale et pathologique, mars-avril 1904.
des idées de persécution caractérisées apparaissent; un jour qu’il est en civil, des officiers d’infanterie disent du mal devant lui des officiers de vaisseaux. Il se croit poursuivi de ville en ville, indirectement désigné dans les journaux qui, à mots couverts, parlent de son affaire. Puis les symptômes s’aggravent, des hallucinations de l’ouïe apparaissent ; on l’injurie à son bord comme dans les rues de la ville.
Les huit premiers'jours de son internement, il aune crise de vive anxiété, s’imagine qu’on veut l’empoisonner, qu’on lui fait absorber des cantharides pour le pousser à se masturber; il annonce qu’il a appris par des bruits qu’il est pape et qu’il a causé la mort de deux personnes ; il est le plus grand criminel de la terre. L’agitation et l’anxiété décroissent ensuite peu à peu; les hallucinations persistent pendant trois mois environ ; il semble qu’on répète ses pensées sur un certain rythme; les voix prédominent dans l’oreille droite où l’ouïe est plus faible qu’à gauche. En juin tous les phénomènes hallucinatoires disparaissent et P... reconnaît franchement qu’il a été gravement malade du cerveau. Cependantil croit toujours à la réalité des anciennes persécutions.
Il retourne dans sa famille en juillet 1894 et bientôt reprend du service. Mais il ne tarda pas à manifester de nouveau une extrême défiance, une tendance marquée à tout rapporter à sa personne, une susceptibilité maladive. 11 se croit en butte à la malveillance générale, on fait des gestes obscènes sur son passage, les journaux contiennent des allusions blessantes à sa personne et à sa famille, etc. Il perd le sommeil, il s’excite, devient menaçant, et on doit le ramener à la maison de santé (décembre 1898).
Son attitude est très différente de ce qu’elle était à sa première entrée. Aucune trace des tendances mélancoliques, des idées de culpabilité du début; au contraire P... est menaçant, agressif, il se déclare prêt à cravacher le premier qui se permettra un mot ou un geste inconvenant, à lui brûler la cervelle, et il est décidé à régler son ancien différend avec l’officier qui l’a offensé, il ne présente plus d’hallucinations de l’ouïe, plus d’idées de grandeur, si ce n’est les tendances orgueilleuses, l’autophilie communes à tous les persécutés. Il prétend gêner trop de monde, savoir trop de
ÉVOLUTION
choses ; dans un moment de colère il dit qu’il fera sauter le rhinistre. Après une crise anxieuse de huit jours, son délire reprend de plus belle. Il retrouve dans son passé et dans l’histoire de sa famille des indices et des preuves du complot actuel. Il a quelques idées de défense, il est persuadé qu’un ami inconnu a voulu le sauver. Interprétations innombrables à propos de tout ce qui lui rappelle son passé, son métier, safamdle, son pays. Il voit des allusions dans les journaux tous les jours ; la mort par submersion du jeune L... lui rappelle qu’il a dû être victime, il y a dix ou douze ans, d’une tentative de noyade à la Guadeloupe; l’incendie de la Bourse de commerce, l’explosion de Lagoubran sont des conséquences de son affaire; c’est parce qu’on le croyait à Toulon qu’on a fait sauter la poudrière, etc.
La situation de P... en 1904 ne s’est pas sensiblement modifiée depuis 1899. « iNIalgré toute notre attention, dit Arnaud, nous n’avons jamais constaté d’hallucination quelconque depuis cinq ans. Il n’y a aucune espèce de fléchissement dans ses facultés et dans les rares instants où il peut s’occuper d’autre chose que de son affaire, un interlocuteur mal averti ou incompétent ne pourrait soupçonner qu’fl est en présence d’un grand malade. »
M. Arnaud a eu l’obligeance de nous fournir les indications suivantes sur l’état de P... en 1908 ; « Il passe son temps à interpréter dans le sens de sa personnalité, tout ce qui survient dans le monde, y compris les cataclysmes naturels : éruptions volcaniques, tremblements de terre, etc. Par voie de liaison et de conséquence il rattache tout à sa propre histoire, à ses aventures passées. « Il ne faudrait pas croire, écrit P..., que c^ qui se passe maintenant est de l’imprévu; tout se tient; tout cela est la conséquence de ce qui s’est passé il y a quinze ou vingt ans dans l’histoire de France... » Le malade, interné depuis quatorze ans, ne présente ni hallucinations, ni affaiblissement intellectuel.
On connaît, surtout depuis les travaux de Magnan et Dericq, la coexistence possible de plusieurs délires d’origine différente chez le même aliéné {psychoses combinées).
Quelques-unes des complications que nous venons de citer pourraient rentrer dans ce cadre. On peut voir aussi le délire d’interprétation se combiner avec l’alcoolisme ou l’épilepsie. Les deux affections évoluent chacune de leur côté, sans se pénétrer. Rémond et Lagriffe [loc. cit.) ont publié un cas de délire de persécution à base d’interprétations compliqué de délire alcoolique; ils font judicieusement la part de ce qui revient à chacune des deux psychoses : délire onirique, scènes terrifiantes et auto-accusations apparaissent seulement après les excès de boisson. Meeus (/oc. cit.') a cité deux observations de délire d’interprétation associé à l’épilepsie ; les deux affections évoluent côte à côte sans aggraver leur évolution respective ; elles ne s’influencent que par certains détails : les sensations pré ou post-épileptiques, les crampes prémonitoires, l’incontinence d’urine pendant l’accès, comme en général l’épilepsie en elle-même, sont attribués par les deux malades aux « manigances » de leurs persécuteurs.