II. — ANOMALIES D’ÉVOLUTION
En outre de l’affaiblissement intellectuel dû à la sénilité, on observe d’autres modifications accidentelles ; rémissions, paroxysmes interprétatifs, psychoses intercurrentes ou combinées.
Des rémissions d’une durée de quelques mois à plusieurs années, peuvent venir interrompre la marche du délire.
1. Kraepelin admet qu’à la longue se manifeste d’habitude un certain degré d’affaiblissement psychique qui ne s’accentue que graduellement : l’activité mentale diminue, tandis que persiste l’élaboration très lente du délire.
2. Voir, à la fin de l’Observation de J.-J. Rousseau p.203, l’opinion de Régis touchant l’influence de la sénilité sur la période terminale de la maladie.
Idées de persécution et idées ambitieuses s’éclipsent. Les interprétations cessent momentanément, ou deviennent plus rares, ou enfin ne sont plus émises que sous forme d’hypothèses. Le malade avoue qu’il n’a pas de preuves, qu’il peut se tromper sur tel point ; il hésite ou se retranche derrière des réticences. Cette rémission n’intéresse d’ailleurs que certaines conceptions; elle ne va pas jusqu’à l’abjuration totale des erreurs passées, jusqu’à la conscience d’un état maladif antérieur ; sur ce point l’interprétateur reste irréductible, à moins qu’il ne dissimule. Rémission et réticence sont parfois malaisément distinguées. La rétrocession passagère du délire survient quelquefois à la suite d’un changement de milieu; elle peut être alors la conséquence d’une interprétation. Un de nos pensionnaires, pour fuir ses persécuteurs, change à diverses reprises de domicile : chaque fois ses interprétations disparaissent ou s’atténuent pendant un ou deux ans ; puis elles se montrent de nouveau, souvent à l’occasion d’excès alcooliques.
Observation XIII. — G... Gaëtan, 50 ans. Hérédité : le père et deux frères sont des persécutés. — Instabilité. Spéculations malheureuses à la Bourse. Tentatives infructueuses de culture agricole en 1874. Excès de boisson suivis d’un accès mélancolique et d’une tentative de suicide.
Bientôt G... trouve le motif de ses malheurs (1880). Ge sont les curés qui ne lui pardonnent pas d’être athée et voudraient le contraindre à aller à la messe. Ils prêchent contre lui, engagent sa femme à l’ahandonner, soudoient sa bonne pour qu’elle mette du poison dans ses aliments. La malveillance à son égard est manifeste : les gardes-chasse tirent des coups de fusil dans sa direction, les chiens aboient toute la nuit, etc.
Fatigué d’être en butte à l’hostilité générale, il quitte sa ferme en 1886 et vient habiter Dunkerque. 11 vit tranquille
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pendant un an, puis le parti clérical s’acharne de nouveau après lui. On cherche à l’empoisonner, à l’écraser dans la rue, on fait des gestes menaçants sur son passage. Les réactionnaires le font chasser par tous les hôteliers, le font arrêter deux fois pour vagabondage. Il fuit alors une seconde fois ses persécuteurs et s’installe à Amiens. Ceux-ci l’y retrouvent au bout de quatre ans, et ne lui laissent plus dès lors un moment de repos. C... lutte pendant deux ans. Il change une troisième fois de résidence en 1898, et s’établit à Paris. Là, il ne remarque aucune hostilité, mais se tient sur ses gardes. En mai 1900, il faillit être écrasé par un tramway et reconnut à ce guet-apens que ses ennemis l’avaient découvert. La bande est maintenant plus nombreuse ; il s’y joint filles et souteneurs ; un anarchiste l’attaque un jour. On le suit partout, on gêne tous ses mouvements ; quand il veut entrer dans un urinoir, trois souteneurs l’y précèdent et lui font des grimaces. Sa blanchisseuse lui met du mercure dans ses chaussettes, il en résulte une plaie au pied. De vieilles entremetteuses jettent du verre pilé sur son passage. Les bouchers le menacent de leurs grands couteaux. On cherche à l’empoisonner ainsi que son chien. Sa famille, sa femme, dont il est séparé, s’associent aux curés et aux anarchistes. Il s’adonne alors à la boisson, se met à gaspiller sa fortune, se livre à une série d’actes extravagants.
Interné à Ville-Evrard en 1900, il bénéficie de nouveau rapidement de ce changement de milieu. Mis en liberté un an après, il revient dans sa famille à Paris. Au bout d’un mois les mêmes idées de persécution se réveillent. Il se croit entouré de filles de mauvaise vie, reconnaît la même personne qui le poursuit sous des déguisements différents, accuse son fils de le voler ; s’imaginant qu’on veut l’empoisonner, il va chercher lui-même l’eau à la fontaine : le lendemain la fontaine est fermée. Il erre dans Paris où la police, dit-il, le suit pas à pas. Il change tous les jours de restaurant ; des individus suspects viennent s’asseoir près de lui, il les reconnaît ensuite métamorphosés, la barbe rasée. Il ne sort jamais sans son revolver.
A l’occasion d’un nouvel accès de délire alcoolique, il est Sérieux. 10
interné une seconde fois. Il se montre soujDçonneux, ne veut laisser entrer personne dans sa chambre, bouche la serrure, se barricade la nuit. Il refuse de répondre aux questions qu’on lui pose, mais écrit beaucoup. Dans ses lettres il revient surtout sur le passé, découvre dans certains faits qui alors n’avaient pas attiré son attention, des guet-apens ten-, dus par son fils et par les curés.
Le malade est sorti quelques mois après, conservant les mêmes interprétations ; il n'a jamais présenté d’hallucinations.
A ces accalmies passagères s’opposent des 'paroxysmes interprétatifs. Il s’agit simplement d’une exacerbation des symptômes ordinaires de la psychose : les interprétations se multiplient, au point de désorienter plus ou moins le sujet ; l’activité délirante s’exalte : des réactions émotionnelles intenses se produisent, le moindre bruit devient effrayant ; qu’une voiture s’arrête à la porte, le malade crie « à l’assassin ! » et s’apprête à sauter par la fenêtre ; une autre brise, dans un accès de colère, tout ce qui lui tombe sous la main et précipite ses meubles dans la rue. Propos désordonnés, déclamations, gestes exubérants, menaces, voies de fait, telles sont les manifestations bruvantès qui, surgissant au cours de ces paroxysmes, déterminent • assez souvent l’internement.
Parfois on observe des éi'àXs à'excitation maniaque. Tantôt il s’agit d’exaltation intellectuelle simple (manie raisonnante) avec état passionnel hypertrophié. En proie à un besoin d’activité morbide, obsédé par son idée fixe, l’interprétateur réagit en persécuteur. Un épisode revendicatif peut ainsi se* greffer sur un délire d’interprétation : ce sont alors des poursuites acharnées, des extravagances sans nombre, que fait brusquement cesser la satisfaction de l’idée
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obsédante. Tantôt l’agitation, plus vive, s’accompagne de désordre dans les idées : on a affaire à un véritable accès maniaque.
En d’autres circonstances, c’est un accès de dépression qui survient. Découragé, abattu, le malade manifeste des idées d’indignité, de culpabilité, de suicide, des préoccupations hypocondriaques.
Enfin parfois éclate une de ces bouffées délirantes polymorphes, intellectuelles ou hallucinatoires, qui ne sont pas rares chez les dégénérés. Contrairement aux conceptions principales, ces bouffées de couleurs diverses, — idées ambitieuses surtout — n’ont qu’une existence éphémère; sortes de scories étrangères au délire d’interprétation, elles sont assez rapidement critiquées et rejetées par le malade. Ces formules nouvelles et inattendues, subitement écloses, modifient complètement l’aspect habituel de la psychose : tel persécuté, absorbé par ses multiples invocations à la Vierge, apparaît uniquement mystique ; tel autre, tout entier à ses projets ambitieux, oublie ses préoccupations antérieures.
Parmi ces désordres intercurrents, les épisodes hallucinatoires, les bouff ées oniriques, sont les plus importants par leur durée, par l’influence qulls exercent parfois sur le contenu du délire, et surtout par les erreurs de diagnostic qui en découlent. 11 ne s’agit pas ici de ces hallucinations rares, brèves, survenant isolément,' à des intervalles souvent très éloignés, et que nous avons indiquées comme symptômes accessoires, mais d’un véritable délire sensoriel greffé sur le délire d’interprétation. Sa durée varie de quelques semaines à quelques mois. Nombre de médecins, en présence d’accès sensoriels de ce genre, les
regardent comme partie intégrante de la psychose, quand ils ne tendent pas à y voir le phénomène essentiel. C’est ainsi que des épisodes de confusion hallucinatoire, d’origine toxique vraisemblablement, font à tort considérer certains cas de délire d’interprétation comme des psychoses à base d’hallucinations.
Dans des cas exceptionnels, une psychose hallucinatoire aigué, sans obnubilation notable, peut faire des emprunts au délire systématisé sous-jacent et paraît ainsi n’étre que l’exacerbation de ce dernier. Mais, — preuve qu’on a vraiment affaire à une complication — le malade, une fois guéri, reconnaît le caractère morbide de ces troubles, et leur cherche une explication conforme à ses idées délirantes anciennes, qui, celles-ci, lui semblent normales. Un de nos persécutés considère ces paroxysmes comme des « accès de folie » provoqués par un empoisonnement (Obs. V). 11 a eu à trois reprises des épisodes oniriques d’une durée de huit à dix jours. Très lucide dans l’intervalle de ces accès, il est pris subitement d’une vive agitation, il a des hallucinations de l’ouïe très actives, interroge ses « voix », leur répond qu’il est prêt à monter au ciel, prend sa femme pour la Vierge, et s’imagine voir un serpent dans une S tracée sur un toit, etc. Séglas a cité une observation remarquable de « délire de persécution systématique avec hallucinations corrigées par le malade ». Un persécuté, dont le délire reposait au début sur des interprétations avec divers troubles sensoriels espacés, présente dans la suite des hallucinations auditives incessantes, prédominantes, progressivement croissantes : voix d’ahord indéterminées, puis particularisées, colloques à distance, écho de la pensée, image en raccourci d’un délire chronique sensoriel. Ces
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hallucinations ne tardent pas à être critiquées, puis rectifiées par le sujet et disparaissent au bout de deux mois et demi environ. Le délire subsiste ensuite aussi irréductible, et bien qu’appréciant la nature réelle de ses cc voix », le malade continue à les interpréter comme le résultat et la preuve de l’action exercée sur lui par ses persécuteurs L
D’ordinaire, en même temps que ces épisodes sensoriels, apparaissent des idées, des réactions nouvelles, opposées même aux conceptions antérieures. Dans l’observation suivante d’Arnaud, ce caractère extrinsèque des troubles sensoriels par rapport au délire d’interprétation apparaît nettement. "Un accès de confusion hallucinatoire, avec idées contradictoires de grandeur et de culpabilité, dépression et anxiété réactionnelles, supplante pendant quelques mois la psychose primitive, laquelle continue à évoluer sans trace d’hallucinations ni d’affaiblissement intellectuel, une fois cette complication transitoire guérie-.
Observation XIV (résumée). — P..., officier de marine, entré à la maison de santé de Vanves en février 1894 à l’âge de 29 ans. Sentiments religieux développés. Idées de damnation pendant une fièvre typhoïde. Dix-huit mois avant son internement il aurait été surpris se masturbant. Il n’attache pas d’abord à ce fait une importance excessive ; mais dix mois plus tard, il crut s’apercevoir qu’il y avait un changement dans l’attitude à son égard des hommes de féquipage. Il en conclut aussitôt qu’on connaissait l’histoire. Bientôt tout le monde à bord est au courant et si les officiers continuent à se montrer polis, c’est par esprit de corps ; au fond ils le méprisent. Au bout de quelques mois