‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 25 sur 78 · Voir sur !a question des persécuteurs familiaux page · texte numérisé non relu

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2. Magnan, Leçons cliniques recueillies par Journiac et Sérieux (loc. -cil.), obs. XXVII,'p. 348.

mois à Saint-Lazare pour coups de revolver sur son père.

Tares héréditaires nombreuses. Pas de stigmates pliy-

siques de dégénérescence. Instable, perverse ; débauche et vagabondage de 15 à 20 ans.

Son délire, très ancien, soutenu par une mémoire excellente et une dialectique très serrée, repose sur des interprétations fausses, sur des phrases ambiguës. Vers lage de 5 ans, raconte-t-elle, étant à l’église, elle vit l’évêque d’Amiens tourner la tête et rester comme « pétrifié » en apercevant sa mère. Il la regarda elle-même : elle en fut frappée. Quelque temps après Ms’" de X... fut assassiné. L’homme accusé du crime venait chez sa mère. On interroge celle-ci, on lui demande si elle est sortie le jour du crime : elle répond non, mais l'enfant dit oui; alors son père « se cramponne à une chaise pour ne pas tomber à la renverse ». Peu de temps après son oncle dit : « Nous sommes arrivés trop tard, le testament était fait. Il faudra rendre à César ce qui appartient à César. — Oui, répond la mère, si elle ne meurt pas, c’est une mauvaise affaire pour nous. » Elle considère ces faits et ces « indiscrétions » comme la preuve irréfutable qu’elle est la fille de l’évêque d’Amiens assassiné par sa mère à elle et son prétendu père qui l’ont dépouillée de l’héritage. D’ailleurs elle ne ressemble nullement au mari de sa mère; de plus, aux processions elle' portait une riche corbeille, munificence due certainement aux générosités de l’évêque. De 7 à 8 ans elle croit que sa mère veut la faire mourir à petit feu. Tombée malade au couvent, elle est convaincue que sa mère adonné Tordre aux religieuses de se débarrasser d’elle. Un jésuite vient la voir et lui demande son nom : « Marie », répond-elle. — « Mais vous avez un autre nom? — Oui. B... Ce nom lui faisait l’effet en le prononçant d’un charbon dans la bouche ». Le jésuite reprit : cc Souvenez-vous que vous vous appelez B...». Etrange ! elle pouvait donc porter un autre nom. Elle se souvient d une conversation entre un paysan et sa mère : (( Il y a du sang noble qui coule dans ses veines. » A 13 ans elle retient des phrases significatives : « Que font-ils? » disait 1 oncle à sa mère : il s’agissait des innocents condamnés pour 1 assassinat. Un jour le curé en la quittant s’écria :

VARIÉTÉS

« Pauvre enfant ! » La grand’mère dit : « Le sang des innocents crie vengeance ! » Quelqu’un ayant parlé de l’affaire, sa mère lança un regard farouche à cette personne qui depuis a disparu, sans doute victime de son indiscrétion. Le médecin, qui la soignait pour des maux d’estomac, se fit à lui-même, dit-elle, cette réflexion : « Si j’essayais d’un contre-poison. » Donc sa mère l’empoisonnait. Dix ans plus tard elle reste certaine de cette tentative d’empoisonnement, car le médecin a cessé de faire partie du bureau de bienfaisance.

De 13 à 18 ans, ses idées de persécution, ses interprétations délirantes s’accentuent : « C’était bien drôle les grimaces que l’on faisait partout où je passais. Les personnes disaient quelques paroles à voix basse : « Ah ! vraiment! » etc. On me regardait comme une bête curieuse et on m’interrogeait pour me faire parler, tout simplement. » Une personne s’occupe d’elle pour lui trouver un emploi : c’est une âme damnée des jésuites.

Sa mère la poursuivait de sa haine. La nuit elle venait guetter son sommeil. Elle approchait la lampe de son visage et disait à son mari ; « Nous n’en avons pas pour longtemps, nous en serons débarrassés. » Une nuit elle l’a entendu dire : « Va donc la regarder... c'est tout à fait lui sur son lit de mort; ce que j’en fais, c’est pour m’habituer augrand coup. » 11 est clair qu’il s’agissait de sa mort. A 19 ans, elle dépose une plainte contre sa mère, l’accusant de mauvais traitements ; elle portait un couteau-poignard, et répétait qu’elle le destinait à sa mère. A 25 ans, voulant attirer l’attention de la justice sur celle-ci, elle l’accuse de faux et de vols.

: Elle se marie ; les époux sont arrêtés sous l’inculpation de.vol, mais l’affaire ou plutôt le « complot monté contre elle » n’aboutit pas. Cependant elle confie à son mari les convictions qui n’ont pas cessé de la préoccuper depuis son enfance. Elle fait écrire à des notaires et dénoncer ce le crime d’Amiens ». Sa mère ayant de nouveau essayé à plusieurs reprises de l’empoisonner, la malade va l’épier tous les matins et, un jour, elle se jette sur elle un couteau à la main. A 32 ans, plus que jamais hantée par ses idées de spoliation, de haute naissance, elle devient plus agressive.

Elle écrit à sa mère une lettre de douze pages dans laquelle elle lui reproche sa conduite et Taccuse de vols et de faux. Elle écrit au curé de son village, au maire, à la Lanterne, au procureur de la République, etc... Enfin, en décembre 1887, elle achète un revolver ; elle veut aller demander a son père des explications : elle l'attend dans la rue, le poursuit jusque dans l’atelier et, devant les ouvriers, lui rappelle le crime d’Amiens, lui reproche d’avoir fait guillotiner un innocent. Elle l’attend le soir à la sortie et lui tire des coups de revolver, non pour le tuer, dit-elle, mais pour obliger la justice à faire une enquête. A l’asile elle reste inébranlable dans ses convictions, réclame des juges et ne regrette pas l’acte qu’elle a commis. Jamais d'hallucinations ni de troubles de la sensibilité générale.

Elle s’évade en juillet 1889, est réinternée en août et sort en mai 1890, conservant les mêmes idées délirantes. En mai 1895, B... est arrêtée cherchant à s’ouvrir les veines, avec un couteau; elle est réinternée pour la troisième fois' (même délire).

Dix ans après (190oj la malade, toujours internée, toujours aussi convaincue, nous écrit pour dire qu’elle est « le pot de terre contre le pot de fer »; la menace de sa mère la poursuit; on l’accuse maintenant de violer des petits garçons ; un médecin l’a précipitée dans un gouffre d'où elle ne sortira pas. Elle se propose de distribuer le tiers de l’héritage de neuf millions qui lui revient : elle donnera deux millions au département de la Lozère (où elle est internée) et un million aux enfants du Directeur de l’asile.

Le D'' Nolé, médecin de l’établissement, a eu l’obligeance de nous renseigner sur l’état de B... en novembre 1907 : « Depuis douze ans qu elle a été transférée à Saint-Alban, l’état délirant n’a guère varié ni dans le fond, ni dans la forme; les manifestations en ont été plus ou moins accentuées suivant les époques ou les circonstances, mais les idées ambitieuses (naissance, richesse...) en ont invariablement constitué la base. Se considérant comme très supérieure aux malades qui l’entourent, elle demande à être transférée dans un établissement plus digne d’elle, et quand on lui objecte qu’elle n’est pas en état de payer là pension,

VARIÉTÉS

elle met en avant le fameux héritage de son père supposé, évêque, peut-être même cardinal. Dans ses lettres aux autorités elle s’exprime avec une telle conviction, fait, avec des réticences, des sous-entendus suggestifs, un tableau si navrant des tortures morales ou autres qu’elle avait endurées ou endurait encore, que bien des personnes perdent de vue le côté délirant de ses réclamations. En février 1904 elle devient inquiète, anxieuse; elle avait appris qu’un magistrat qui lui avait imprudemment promis son transfert avait démissionné. En mars, elle fait une tentative d’incendie de deux dortoirs, habilement combinée. Quelques mois aprèstentative de suicide (ou d’évasion) »

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