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IX. — VARIÉTÉ A PAROXYSMES HALLUCINATOIRES

Les troubles sensoriels, généralement très rares au cours" du délire d’interprétation, prennent exceptionnellement une certaine importance, et donnent alors à la psychose un aspect assez différent de celui qu’elle offre d’habitude.

On a déjà signalé le caractère particulier du mystique avec ses hallucinations oniriques et visuelles. Dans d’autres cas les hallucinations auditives restent pendant un certain temps au premier plan pour s’effacer ensuite, non sans laisser une trace profonde ; le sujet leur trouve alors une explication, il les adapte à son délire; la singularité du phénomène, son côté mystérieux, l’entraînent souvent à des conceptions ordinairement étrangères au délire d’interprétation.

Nous avons observé un malade, d’autant plus intéressant à ce point de vue, que ses interprétations, presque exclusivement endogènes, simulent des hallucinations cénesthésiques et que tout son délire paraît alors d’origine sensorielle. Par périodes d’une durée variable, il entend des voix lointaines qui tantôt l’injurient, tantôt tiennent des discours contradictoires ; ces voix, en la réalité desquelles il a une

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foi entière, sont le pire de ses tourments : il se sent devenir fou. Il est convaincu que ses ennemis agissent sur lui par des procédés scientifiques, se servent de tubes acoustiques et de miroirs dont les rayons provoquent les troubles organiques ou psychiques qu’il éprouve. Son délire, manifeste depuis plus de dix ans, n’a nullement affaibli ses. facultés intellectuelles.

Contagion du délire d’interprétation.

Lasègue et Falret ont indiqué, dans leur étude sur la folie à deux, que la vraisemblance d’un délire favorise sa communication d’un individu à un autre. « L’aliéné qui affirme un fait notoirement faux est à l’instant convaincu d’imposture. L’objet qu’il regarde n’est pas visible à ceux qu’il ne saurait entraîner dans la sphère de son hallucination; la voix qu’il entend n’est pas perçue... Si au contraire le malade se maintient dans le monde des conjectures et des interprétations, si les faits qu’il invoque appartiennent au passé ou ne sont que des appréhensions pour l’avenir, le contrôle direct devient impossible. Comment prouver à un autre et à soi-même que l’événement dont l’aliéné raconte les détails, n’a pas eu lieu? Sa persuasion à force d’être monotone, circonscrite, devient communicative. »

Le délire d’interprétation est donc un type de folie convaincante, Nombreux en sont les cas acceptés par l’entourage ; réformateurs, inventeurs, utopistes propageant au loin leurs idées ; persécutés trouvant des défenseurs jusque dans la Presse et le Parlement. Plusieurs observations précédentes rentrent dans le cadre* de la folie à deux, les malades ayant convaincu de la véracité de leurs dires.

LES POLIES RAISONNANTES

leur mère, leur fils ou leur frère. Régis a publié un cas de délire de jalousie, qu’il classe dans le délire de persécution à forme raisonnante, à cause de l’absence d’hallucinations et de la logique apparente des conceptions morbides, dans lequel la mère fait partager sa conviction à sa fille.

Voici un cas de délire d’interprétation à quatre : une débile persécutée a trouvé en ses trois jeunes enfants une proie facile, et ceux-ci, suggestionnés par leur mère, lui apportent les fables créées par leur imagination puérile'.

Observation XIX. — B... Adèle est internée à l’âge de 37 ans, en 1888. Tares héréditaires (mère alcoolique, frère vicieux). Malade presque illettrée. Sujette dans sa jeunesse à des crises de somnambulisme.

Les premières interprétations apparaissent à 27 ans (1878) ; on lui fait des misères, on l’accuse d’assassiner ses enfants ; la propriétaire lui cherche querelle sans motif, son mari change d’attitude à son égard; il monte la tête contre elle à ses enfants, il la fait .enrager. Trois ans après on prétend quelle fait des saletés dans la maison ; ses amies l’ahandonnent. Elle accuse sa belle-mère de sournoiserie, de la calomnier auprès de son mari, de lui en vouloir parce qu’elle a refusé de lui prêter de l’argent.

En 1882 son mari meurt ; son beau-père offre de se charger d’un des enfants; trouvant cette proposition étrange elle refuse, puis suppose qu’on cherche à lui enlever ses enfants. On ne se montre généreux envers elle que pour mieux la tromper ; ses parents lui font un cadeau, elle le renvoie ; on le lui reprocherait plus tard. Dès lors ses accusations se fixent sur ses beaux-parents qui, d’accord avec les voisins, lui font mille misères. Une voisine, jusque-là aimable, lui tourne le dos, l’insulte, crache sur sa robe. Elle a quelques hallucinations ou illusions épisodiques : on l’injurie à travers

1. Cette malade a été suivie au début par l’un de nous et retrouvée par 1 autre aussi délirante, non affaiblie et non hallucinée, quinze ans plus tard.

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la porte et, quand elle ouvre, elle ne voit personne. On l’empêche de travailler; on lui fait dépenser son argent en courses inutiles ; on la force à déménager pour pouvoir la traiter de vagabonde. Elle a beau changer de quartier, les persécutions ne s’arrêtent pas : partout les voisins deviennent les complices de ses beaux-parents : ils frappent à la porte, ils lui envoient des journaux qui parlent mal d’elle. A diverses reprises elle porte plainte au commissariat de police.

Chose plus grave, ses beaux-parents la font tourmenter par ses propres enfants. A chaque instant elle les questionne sur ce sujet; font-ils une sottise, c’est pour obéir aux ordres de leur grand’mère. Ceux-ci finissent tous trois par accepter et entretenir le délire de la mère c Petit à petit, écrit la malade, je m’aperçus que Marthe changeait de caractère et commençait à me prendre de l’argent ; je lui ai demandé d’où venaient ces mauvais conseils, elle m’a répondu que c’était sa grand’mère qui les lui donnait et que tous les jours' elle venait l’attendre à la porte pour la conduire à l’école et qu’elle faisait courir le bruit que c’était elle qui nourrissait mes enfants... J’ai été trouver ma belle-mère pour lui demander pour quelle raison quelle disait tous ces mensonges-là et qu’elle s’était toujours cachée pour fréquenter mes enfants ; elle m’a répondu que c’était des mensonges et qu’elle ne les voyait jamais. » (Celle-ci était en effet impotente). En avril 1887 on commande aux enfants de crier, de frapper le long des murs, de se battre, de salir et déchirer leurs habits, d’uriner au lit, de se masturber, et quand elle veut les corriger, ses voisins viennent lui chercher querelle. On les attire dans un cabinet pour les frapper, produire des ecchymoses et répandre ainsi le bruit qu’elle les martyrise ou qu’elle fait des orgies avec eux.

En juillet 1887 Marthe raconte qu’elle a vu son oncle dans un terrain inculte, il tenait deux bouteilles l’une jaune, l’autre bleue ; il leur a fait signe de venir, en faisant semblant de boire à la bouteille bleue et de trouver la liqueur de son goût Le lendemain la grand’mère, cachée chez le marchand de vin, offre encore de la liqueur bleue aux enfants; ils refusent; après plusieurs tentatives, elle les fait Sérieu.'c. 14

boire de force. Cette histoire préoccupe vivement la mère. Les enfants lui déclarent qu’on les a menacés de les empoisonner s’ils ne font pas du tapage. Ils prétendent rencontrer leurs grands-parents déguisés, les entendre parler à travers la porte. On les pousse à être méchants et malhonnêtes. Ils assurent avoir vu une nuit leur grand’mère et un marchand de vins entrer dans la chambre et prendre du linge. Une autre fois la grand’mère, venue dans la nuit, les menace de les tuer s’ils n’ouvrent pas la porte. Ils ne mentaient pas, ajoute Adèle, puisque le matin je ne retrouvais plus les clefs à leur place. Elle cache ses clefs dans la paillasse, mais on entre par la fenêtre pour leur faire boire la liqueur bleue afin de les rendre malades et faire retomber la faute sur elle. On leur conseille de la frapper, de sauter à la corde sur son ventre, de la couper par morceaux.

A la suite d’une altercation violente avec son concierge, B... est envoyée à l’infirmérie spéciale avec ses enfants : Alice, 11 ans, Ernest, 9 ans, Marthe, 8 ans. Interrogée par P. Garnier, Alice répondit ; « Oui monsieur, nous souffrpns beaucoup. Très souvent des individus nous mènent dans un terrain inculte et nous font absorber, en nous ouvrant la bouche de force, une liqueur bleue qui nous teint tous en bleu. » Et elle ajouta : « Ensuite, presque toutes les nuits nous voyons apparaître notre grand’mère qui nous dit : « Levez-vous ! Toi, Alice, réveille ta mère, frappe-la et appelle ton petit frère pour qu’il piétine dessus. » Les deux autres enfants tinrent les mêmes propos, strictement stéréotypés ; impossible de leur faire changer un mot de leur récit, tous parlent du « terrain inculte », même quand on essaye de remplacer ces mots par ceux de terrain vague. Ils semblaient réciter une leçon apprise depuis longtemps.

Séparés de leur mère ils ne tardèrent pas à guérir. Celleci au contraire n’a pas cessé d’enrichir son délire de nouvelles interprétations et de l’accommoder aux circonstances. A Villejuif et à Bégard où elle a séjourné d’abord, les persécutions ne cessent pas. A la colonie de Dun (1905), en dehors de quelques périodes de rémission, elle a sans cesse de nouvelles plaintes à formuler. Elle se plaint d’être abandonnée de ses enfants ; il lui écrivent des « lettres

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indifférentes annonçant la haine et le mépris qu’ils ont pour elle et c’est encore par trahison qu’ils ne mettent rien de mal dessus. » Elle écrit de longs mémoires sur ses persécutions d’il y a quinze ans, sur les teptatives d’empoisonnement par la liqueur bleue. On a imaginé un nouveau moyen de la torturer. On salit son linge ; il devient noir, jaune, vert. Elle a beau nettoyer sa cuvette, il y a toujours comme un cercle de rouille. D’abord il' n’y avait que sa cuvette ainsi, puis toutes ont eu leur cercle de rouille ; c’était une ruse. On tourne en ridicule tous ses actes. On fait un tas de singeries pour lui dire ; « Tiens, voilà comment tu es. » Pour en avoir le cœur net, montrer qu’elle n’est pas folle, et se justifier, elle prend le train pour Paris, va porter ses doléances à la préfecture et revient ensuite à la colonie.

Peu de temps après les mêmes manœuvres recommencent. On lance des ingrédients de toutes couleurs, jaunes, vérts, noirs, sur ses habits, sur sa chemise, dans son lit. Parfois, juste à ce moment, elle entend dire : « on va le lui faire ». Ces ingrédients lui décomposent le sang, les urines, la chair. La nuit on met du poil dans ses draps, elle sent comme des puces qui la dévorent. C’est le surveillant de la colonie qui commande toutes ces misères, les nourriciers lui obéissent.

L’activité de ce délire, qui dure depuis une trentaine d’années, est si grande, les interprétations visant l’entourage immédiat si fréquentes, que la malade a été réintégrée dans un asile fermé.

On pourrait se demander si dans certains cas de folie communiquée, le sujet passif n’est pas lui aussi atteint de délire d’interprétation. Expurgée de troubles, sensoriels, cette psychose par contagion offre en effet une grande ressemblance avec lui. Mais l’analogie n’est que superficielle ; bien différente, l’évolution. Dans la folie à deux, le sujet contagionné, d’intelligence inférieure généralement, une fois isolé, reconnaît assez rapidement' l’inanité de ses conceptions : dénué d’initiative, suggestible, il se laisse

guider aussi docilement dans les chemins de l’erreur que dans ceux de la vérité. Mais il s’agit alors d’une psychose sj^mptomatique à base d’interprétations délirantes, non pas d’un délire d’interprétation chronique.

Il peut arriver néanmoins que deux sujets édifient peu à peu un vrai délire d’interprétation ; folie simultanée qui, comme l’a montré Régis, naît en même temps et par influence réciproque chez deux prédisposés en contact. « C’est tantôt l’un et tantôt l’autre qui enregistre et interprète un fait, mais chaque explication est valable pour la communauté, d’où il résulte deux individus absolument identiques^ » Anglade et Jacquin ont publié [loc. cit.) un cas typique de folie simultanée chez deux soeurs, délire à base d’interprétations : les malades présentent les mêmes conceptions délirantes, les mêmes interprétations fausses, les mêmes revendications ; gestes, écrits, réactions sont identiques.

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