VIII. — VARIÉTÉ RÉSIGNÉE
Celte variété contraste avec la variété persécutrice. La psychose reste identique; seul le mode de réaction de l’interprétateur diffère. La cause en est dans la personnalité psychique du sujet, son caractère passif, sa tendance à la résignation. Ces interprétateurs sont rarement observés dans les asiles, puisque le malade s’isole, se résigne, fuit ses ennemis et, par suite, n’est pas interné.
Jean-Jacques Rousseau peut être cité comme exemple de la variété résignée : les idées de persécution qui se développèrent chez lui entre 40 et 45 ans et durèrent jusqu’à 66 ans, âge de sa mort, relèvent en effet du délire d’inter-
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prétation. Il en a présenté tous les symptômes : multiplicité des interprétations, vraisemblables au début, fantaisistes à la fin ‘ ; absence de troubles sensoriels ; évolution progressive (de l’inimitié réelle des Encyclopédistes il arrive peu à peu à la conviction d’une ligue universelle) ; persistance de la puissance intellectuelle (ses chefs-d’œuvre datent les uns de la période initiale, les autres de la période terminale de la psj^chose). Mais ce délire ne s’accompagna jamais de réaction agressive : la fuite, la recherche de la solitude étaient ses moyens habituels de défense ; il ne protestait que par des lettres parfois acerbes, ou des « billets circulaires » contre les accusations dont il se croyait l’objet. C’est pour se justifier qu’il écrivit les Confessions. Il eût, par intervalles, des paroxysmes d’affolement et des idées de suicide ; il- finit dans une résignation complète, désespérant même du jugement de la postérité. Ces caractères ont conduit Régis, qui les a analysés avec beaucoup de pénétration, à considérer Rousseau comme un persécuté mélancolique ; mais il faut remarquer que Jean-Jacques n’a aucun des symptômes essentiels des mélancoliques, tandis qu’on retrouve chez lui tous ceux des interprétateurs résignés.
•i. Ses contemporains ne s’y trompaient pas. « Il partait toujours d’un principe fruit de son imagination blessée ; principe qu’il ne pouvait examiner sensément, mais les conséquences qu'il en tirait étaient toutes dans les règles de la plus saine logique, de. façon qu’on ne pouvait qu’être infiniment étonné de le voir sur le même fait si sage ensemble et si fou » (Corancez 1778). « L’homme le plus juste, dit-il iui-même, quand il est ulcéré, voit rarement les choses comme elles sont ». C’est aussi l’opinion de critiques modernes : « Déformation des choses par la sensibilité et généralisation hâtive, tel est le cas de Rousseau » (J. Lemaître). « Jean-Jacques est un romanesque, un visionnaire, à qui les événements ne servent que de point de départ pour tirer des conséquences, former des chimères et s’escrimer contre des fantômes » (Lanson).
Le délire d’interprétation de Jean Jacques Rousseau i.
Rousseau offrait un terrain propice à l’éclosion du délire d’interprétation que de nombreuses causes occasionnelles favorisèrent. Sa constitution, nettement psychopathique, fut le facteur fondamental. Nous laisserons de côté ici tout ce qui a trait à sa déséquilibration constitutionnelle ; rappelons seulement son instabilité, sa « fureur des voyages», ses tendances hypocondriaques,, ses anomalies sexuelles, ses troubles psychasthéniques, sa timidité pathologique, ses tendances au scrupule, à la mythomanie. Insistons davantage sur son émotivité morbide. Rousseau se définit lui-même :
« Une âme paresseuse, qui s’effraie de tout soin, un tempéi-ament bilieux, facile à s’affecter et sensible à l’excès à tout ce qui,l’affecte... Deux choses presque inalliabless’unissent en moi : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses et des idées lentes à naître, embarrassées et qui ne se présentent jamais qu’après coup. On dirait que mon cœur et ma tête n’appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l’éclair, vient remplir mon âme ; mais au lieu de m’éclairer, il me brûle, il m’éblouit. Jé sens tout et je ne vois rien- ». Parlant de la « bile noire qui ronge son cœur » il déclare que « cette agitation a son principe dans une imagination déréglée, prête à s’effaroucher surtout, et à porter tout à l’e-xtrême ». Ses commentateurs reconnaissent, chez lui, la subordination étroite du jugement à une sensibilité morbide exclusive de l’esprit critique.
De bonne heure il manifeste des tendances à la misanthropie, à la méfiance et aussi à l’orgueil. « L’orgueil est dans Rousseau le virus originel ® » (Brédifp A 20 ans, il
1. Régis, Étude médicale sur J.-J. Rousseau. Chronique niéclic. fév.juill., 1900. — Mt'bius, J.-J. Rousseau’s Krankheitsrjeschichle Leipzig, 1889. — Brédif, Du caractère intellectuel et moral de J.-J. Rousseau, HacJhette, 1906. — Lemaître, J.-J. Rousseau, C. Lévy, 1907.
2. « Rousseau, dit Hume, n’a fait que sentir toute sa vie durant, et sous ce rapport sa sensibilité s’élève à un degré dont ie n’ai Jamais vu d’exemple. »
3. Rousseau se flatte en plusieurs circonstances d’avoir prédit l’avenir ; « J’avais, dit-il, de longue main une grande vocation pour être sorcier ». « Je suis très assuré, écrit Hume en 1703, qu’à certains
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craint d’être regardé comme un espion àLausanne. A 28 ans, il écrit ces vers :
Mes maux se comptent par mes jours,
Imprudent quelquefois, persécuté toujours.
Marmontel nous le montre, à l’âge de 38 ans, susceptible et méfiant : « Son regard en dessous observait tout avec une ombrageuse attention... on lui connaissait un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser ». Vers la même époque, Duclos dit qu’il « a de l’humeur comme un dogue ».
Vers l’âge de 40 ans, des malheurs et des • inimitiés réels, une vie d’inquiétude font sentir leur influence sur un. cerveau ainsi prédisposé. Humiliations, injures, calomnies, flétrissures, rien ne fut épargné à cette âme d’une sensibilité hyperesthésiée, qui (c avait besoin d’aimer et d’être aimée». De là, comme il le dit lui-même, « son humeur aigrie et portée à la défiance et aux ombrages par des malheurs continuels». Les griefs de Rousseau contre Grimm, Diderot, d’Holbach, Voltaire, d’Alembert, Hume, Choiseul, etc., ne sont.-pas sans fondement : méconnu par les uns, raillé par les autres, il fut haï et attaqué par beaucoup. Ces persécutions réelles contribuèrent à exagérer ses tendances interprétatives et le conduisirent à imaginer l’existence d’un complot, d’une ligue universelle. Expulsé de plusieurs endroits par des décrets ou par l’hostilité de quelques gens, il finit par se croire sans cesse entouré de pièges, et, pour y échapper, il devint, « voyageur perpétuel », un persécuté migrateur.
Le délire d’interprétation de Jean-Jacques se développa très lentement peu après la quarantaine. Comme chez tous ces malades, il est malaisé de fixer avec précision la date du début des troubles psychiques. Dans les Confessions, il place en l’année 17o2 — il avait alors 40 ans — « l’origine de l’odieuse trame »•, à propos d’une « petite mais mémorable aventure » qu’il eut avec Grimm. Mais sa conviction ne se formula qu’ultérieurement ; il n’avait alors, semble-t-il, que
moments M. Rousseau croit avoir des inspirations par suite d’une communication immédiate avec la divinité. » ’
de vagues inquiétudes qui fixaient dans sa mémoire certains incidents dont l’interprétation ne se précisa que plus tard.
Il déclare en effet que c’est en « repensant dam la suite » à l’aventure en question, qu’il en a conclu que Grimm « couvait dès lors, au fond de son cœur, le complot qu’il a exécuté depuis avec un si prodigieux succès ». De même, à l’époque de la composition du Discours sur VInégalité (17o3 ; 41 ans) :
« Je n’avais, écrit Rousseau, encore aucun soupçon du grand complot de Diderot et de Grimm ; sans quoi j’aurais aisément reconnu combien le premier abusait de ma confiance pour donner à mes écrits ce ton dur et cet air noir qu’ils n’eurent plus quand il cessa de me diriger. » •
Cependant quelques-unes des interprétations se rapportant ài cette période furent peut-être entrevues vers 1753. Depuis le succès du Devin du village (oct. 1732), « je ne remarque plus ni dans Grimm, ni dans Diderot, ni dans presque aucun des gens de lettres de ma connaissance, cette cordialité, cette franchise, ce plaisir de me voir que j’avais cru trouver en eux jusqu’alors. Dès que je paraissais chez le baron, la conversation cessait d’être générale. On se rassemblait par petits pelotons, on se chuchotait à l’oreille, et je restais seul sans savoir avec qui parler ». Des coïncidences étonnantes l’induisent à se demander si on a l’intention de faire courir le bruit qu’il n’est pas l’auteur du . Devin : en effet le baron d’Holbach l’a obligé, par ses instances, à insérer dans cet opéra un divertissement pris dans ses cahiers de musique et qu’il promet de ne jamais montrer; or un jour chez Grimm, Rousseau voit du monde autour du clavecin, on jouait précisément ce morceau; quelque temps après il voit encore ce même recueil de d’Holbach chez d’Épinay. Effectivement dans la suite, assure-t-il, on l’accuse de plagiat.
Il publie, bientôt après, sa Lettre sur la musique qui « souleva toute la nation » contre lui, détournant les esprits de la grande querelle du Parlement et du clergé, si bien que « cette brochure a peut-être empêché une révolution dans lÉtat». Sa vie fut en danger, l’orchestre de l’Opéra complota de l’assassiner, le prévôt des marchands lui fit refuser publiquement ses entrées au spectacle. Cette singulière
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anecdote, exacte en partie, dévoile les exagérations habituelles de Jean-Jacques.
C’est, dit Rousseau, le 1" juin 1754 — il avait 42 ans — qu’il dut dépouiller son caractère confiant. Mais « la manie soupçonneuse », les idées de persécution, les interprétations fausses ne commencent à se fixer que vers l’âge de 45 ans, durant son séjour à l’Ermitage de l'756 àl7o8, « cette époque de sa vie ayant eu sur la suite une influence qui s’étendra jusqu’à son dernier jour ». Alors surviennent ses premières brouilles avec Grimm et Diderot ; alors aussi le D’’ Tronchin et d’Épinay commencent, sous ses auspices, « les liaisons qu’ils resserrèrent ensuite à ses dépens ». Dès cette époque son entourage reconnaît en lui un malade. M“® d’Epinay écrit à Grimm : « Sa tête fermente, il est malheureux... il accuse jusqu’à ses amis... Il voit partout des chagrins, des dangers, des complots ». Lui-même, dans sa Correspondance, se plaint des airs de tyrannie et d’intrigue qui l’environnent, du ton équivoque et soupçonneux qu’on emploie, des lettres très dangereuses qu’on lui envoie et dans lesquelles on lui tend visiblement des pièges, on médite sourdement un mauvais coup ; il reproche à d’Épinay de chercher à le réduire en servitude ou à l’employer selon de secrètes vues ; Diderot lui écrit un billet extravagant, lui parle sur un ton impérieux et pédagogue ; la phrase du Fils natui'el:ccl\ n’y a que le méchant qui soit seul », est une allusion perfide contre laquelle il proteste de toutes ses forces.
Grimm associé à Diderot et au baron d’Holbach commença en 1758 « par élever autour de moi un édifice de ténèbres qu’il me fut impossible de percer pour éclairer ses manœuvres et pour le démasquer... Je sentis les premiers effets de ce système par les sourdes accusations de la coterie holbachique, sans qu’il me fût possible de savoir ni de conjecturer même en quoi consistaient ces accusations. Deleyre me disait dans ses lettres qu’on m’imputait des noirceurs : Diderot me disait plus mystérieusement la même chose... Je sentais un refroidissement graduel dans les lettres de M“'®d’Houdetot... J’entrevoyais mille choses cruelles sans rien voir distinctement. J’étais dans la position la plus insupportable pour un homme dont l’ima-
gination s’allume aisément ». — « Grand Dieu ! s’écrie-t-il, suis-je un scélérat? un scélérat, moi ! je l’apprends bien tard.’ C’est M. Grimm, c’est mon ancien ami, c’est celui qui me doit tous les amis qu’il m’ôte, qui a fait cette belle découverte et •qui la publie. »
De 1738 à 1762 le délire ne progresse pas sensiblement. Quelques personnalités s’y ajoutent : Marmontel devient son ennemi t furieux et implacable ». C’est la période la plus féconde de travail : Nouvelle Héloïse, Contrat social, Emile. En 1761 l’impression de VEmile fut un moment suspendue. Rousseau, tourmenté de ces retards, apprend qu’un jésuite a parlé de l’ouvrage. Aussitôt il se figure que les jésuites, prévoyant sa mort prochaine, veulent retarder l’impression jusqu’alors, dans le dessein de tronquer, d’altérer son ouvrage. Mais, son sens critique n’étant pas encore annihilé, il se rend aux raisonnements de Malesherbes et reconnaît son erreur. Lui-mème, à cette occasion, nous révèle l’acuité de ses tendances interprétatives ; « Il est étonnant quelle foiile de faits et de circonstances vint dans mon esprit se calquer sur cette folie et lui donner un air de vraisemblance ; que dis-je ? m’y montrer l’évidence et la démonstration. » 11 a, en effet, alors une certaine conscience de son état : « Je ne sais quel aveuglement, quelle sombre humeur... m’a fait inventer, pour en noircir ma vie et l’honneur d’autrui, ce tissu d’horreurs dont le soupçon, changé dans mon esprit prévenu presque en certitude, n’a pas mieux été déguisé à d’autres qu’à vous... Le délire de la douleur rn’a fait perdre la raison avant la vie. » (A Moultou, 23 déc. 1761.)
Les condamnations de VÉmile à Paris et à Genève, l’expulsion de Jean-Jacques du territoire de Berne, sont un nouvel incitant pour son imagination et sa sensibilité. De Alotiers il écrit en 1762 à la maréchale de Luxembourg : « C’est le polichinelle Voltaire et le compère ïronchin qui, tout doucement, et derrière la toile, ont mis en jeu toutes les autres marionnettes de Genève et de Berne; celles de Paris sont menées aussi, mais plus adroitement encore, par un autre arlequin que vous connaissez bien. Reste à savoir s’il y a aussi des marionnettes à Berlin. Je vous demande pardon de mes folies ; mais dans l’état où je suis, il faut s’égayer ou s’égorger. » Il eut alors quelques idées de suicide. Cette même année 1762 où « commence l’œuvre de ténèbres dans lequel il se trouve enseveli», Rousseau, âgé de 50 ans, entreprend
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les Confessions qu’il préparait depuis deux ans. « Je savais, dit-il, qu’on me peignait dans le public sous des traits si difformes que, malgré le mal dont je ne voulais rien taire, je ne pouvais que gagner encore à me montrer tel que j’étais. »
Au début de son séjour à Motiers, sa correspondance contient surtout des réponses éloquentes, acerbes ou plaisantes aux chansons- et aux libelles dirigés contre lui. Pourtant il vit dans l’inquiétude : il sent une sourde hostilité autour de sa personne; on excite sous main le pasteur Montmollin contre lui ; on envoie des étrangers dans le pays, tout exprès pour l’attirer dans quelque piège ; il n’entend parler que de projets de l’enlever. Mais il est davantage obsédé par ses préoccupations hypocondriaques et ses troubles urinaires qui lui font prendre l’habit arménien ; il croit sa mort prochaine.
En 176S, une série d’événements s’acharnent contre Jean- Jacques, âgé de 53 ans, et fortifient ses soupçons. 11 perd nombre de ses amis, les gamins l’insultent dans les rues de Motiers, « des assassins » cassent à coups de pierres les vitres de samaison; « ce cuistre de Montmollin se fait ouvertement capitaine de coupe-jarrets ». 11 quitte Motiers, va à Neufchàtel, puis à l’île Saint-Pierre d’où on l’expulse, à Bienne d’où il est encore expulsé ; il se rend à Strasbourg, puis à Paris, et enfin en janvier 1766 il accepte les offres de Hume et part pour l’Angleterre. Cette année 1766 marque le début de la période d’état de sa psychose Dès lors s’organise peu à peu un délire rétrospectif ; les interprétations vont se succéder, presque sans arrêt, jusqu’à sa mort.
Le 31 mars 1766 il écrit à M. d’Ivernois : « Je vous écrivis avant-hier, mon ami, et je reçus le même soir votre lettre du 15. Elle avait été ouverte et recachetée. Elle me vint par M. Hume... Plusieurs faits me. rendent tout suspect de sa part, jusqu’à son zèle. Je ne puis voir encore quelles sont ses intentions, mais je ne puis m’empêcher de les croire
1. La remarque de Rousseau que « sa stupide et aveugle confiance au milieu de tous les traitements qui devaient le plus le désabuser n’a cessé qu’à son retour à Paris en 1770 », cette remarque est en désaccord avec l’histoire de la maladie, dont le début est bien antérieur à
sinistres... » « Rien de plus fantastique, dit Jules Souryque les griefs imaginaires de Jean-Jacques... Il faut entendre Rousseau lui-même raconter, avec son admirable éloquence, ces incroyables hallucinations de la fièvre ou du délire. » Les voici telles qu’il les énumère pour la première fois le 9 avril à la comtesse de Boufflers.
« C’est à regret, madame, que je vais affliger votre bon cœur; mais il faut absolument que vous connaissiez ce David Hume, à qui vous m’avez livré, comptant me procurer un sort tranquille.
« Depuis notre arrivée en Angleterre, où je ne connais personne que lui, quelqu’un qui est très au fait, et fait toutes mes affaires, travaille en secret, mais sans relâche, à m’y déshonorer, et réussit avec un succès qui m’étonne. Tout ce qui vient de m’arriver en Suisse a été déguisé, mon dernier voyage de Paris et l’accueil que j’y ai reçu ont été falsifiés. On a fait entendre que j’étais généralement méprisé et décrié en France pour ma mauvaise conduite, et que c’est pour cela principalement que je n’osais m’y montrer. On a mis dans les papiers publics que, sans la protection de M. Hume, je n’aurais osé dernièrement traverser la France pour m’embarquer à Calais, mais qu’il m’avait obtenu le passeport dont je m’étais servi. On a traduit et imprimé comme authentique la fausse lettre du roi de Prusse, fabriquée par d’Alembert, et répandue à Paris par leur ami commun Walpole. On a pris à tâche de me présenter â Londres avec Le Vasseur dans tous les jours qui pouvaient jeter sur moi du ridicule... Dans moins de six semaines, tous les papiers publics, qui d’abord ne parlaient de moi qu’avec honneur, ont changé de langage, et n’en ont plus parlé qu’avec mépris.
« La cour et le public ont de même rapidement changé sur mon compte; et les gens surtout avec qui M. Hume a le plus de liaisons sont ceux qui se distinguent par le mépris le plus marqué... Durant le voyage il m’avait parlé du jongleur Tronchin comme d’un homme dont il était fondé â se défier ; il se trouve cependant qu’il loge à Londres avec le fils dudit jongleur, vit avec lui dans la plus grande intimité et vient de le placer auprès de M. Michel, ministre â Berlin, où ce jeune homme va, sans doute, chargé d’instructions qui me regardent.
1. Jules Soury. Bréviaire de l’hisloire du matérialisme, Paris, 1881, p. S18.
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J’ai eu le malheur de loger deux jours chez M. Hume dans cette même maison. Je ne puis vous exprimer à quel point la haine et le dédain se sont manifestés contre moi dans les hôtesses et les servantes et de quel accueil infâme on y a régalé Le Vasseur. Enfin je suis presque assuré de reconnaître au ton haineux et méprisant tous les gens avec qui M. Hume vient d’avoir des conférences ; et je l’ai vu cent fois, même en ma présence, tenir indirectement les propos qui pouvaient le plus indisposer contre moi ceux à qui il parlait. Deviner quel est son but,, c’est ce qui m’est difficile, d’autant plus qu’étant à sa discrétion et dans un pays dont j’ignore la langue, toutes mes lettres ont passé jusqu’ici par ses mains; qu’il a toujours été très avide de les voir et de les avoir ; que, de celles que j’ai écrites, peu sont parvenues, que presque toutes celles que j’ai reçues avaient été ouvertes ; et celles d’où j’aurais pu tirer quelque éclaircissement, probablement supprimées. Je ne dois pas oublier deux petites remarques : l’une, que le premier soir depuis notre départ de Paris, étant couchés tous trois dans la même chambre, j’entendis au milieu de la nuit David Hume s’écrier plusieurs fois à pleine voix : « Je tiens J.-J. Rousseau ! » ce que je ne pus alors interpréter que favorablement; cependant il y avait dans lé ton je ne sais quoi d’effrayant et de sinistre que je n’oublierai jamais. La seconde remarque vient d’une espèce d’épanchement que j’eus avec lui après une autre occasion de lettre que je vais vous dire. J’avais écrit le soir sur sa table à M“® de Chenonceaux. Il était très inquiet de savoir ce que j’écrivais, et ne pouvait presque s’abstenir d’y lire. Je ferme ma lettre sans la lui montrer: il la demande avidement, disant qu’il l’enverra le lendemain par la poste; il faut bien la donner ; elle reste sur sa table. Lord Newnham arrive. David sort un moment, je ne sais pourquoi. Je reprends ma lettre en disant que j’aurai le temps de l’envoyer le lendemain : milord Newnham s’offre de l’envoyer par le paquet de l’ambassadeur de France; j’accepte. David rentre ; tandis que lord Newnham fait son enveloppe il tire son cachet; David offre le sien avec tant d’empressement qu’il faut s’en servir par préférence. On sonne, lord Newnham donne la lettre au domestique pour l’envoyer sur-le-champ chez l’ambassadeur. Je me dis en moimême :« Je suis sûr que David va suivre le domestique. » Il n’y manqua pas, et je parierais tout au monde que ma lettre n’a pas été rendue, ou qu’elle avait été décachetée.
« A souper, il fixait alternativement sur Le Vasseur et sur moi des regards qui m’effrayèrent... Quand elle fut mon-
tée pour s’aller coucher dans le chenil qu’on lui avait destiné, nous restâmes quelque temps sans rien dire ; il me fixa de nouveau du même air ; je voulus essayer de le fixer à mon tour, il me fut impossible de soutenir son affreux regard. Je sentis mon âme se troubler, j’étais dans une émotion horrible. Enfin le remords de mal juger d’un si grand homme sur des apparences prévalut; je me précipitai dans ses bras tout en larihes en m’écriant : « Non, David Hume n’est pas un traître, cela n’est pas possible et, s’il n’était pas le meilleur des hommes, il faudrait qu’il en fût le plus noir. » A cela mon homme, au lieu de s’attendrir avec moi, ou de se mettre en colère, au lieu de me demander des explications, reste tranquille, répond â mes transports par quelques caresses froides, en me frappant de petits coups sur le dos, et s’écriant plusieurs fois : « Mon cher monsieur ! Quoi donc mon cher monsieur? » J’avoue que cette manière de recevoir mon épanchement me frappa plus que tout le reste. Je partis le lendemain pour cette province, où j’ai rassemblé de nouveaux faits, réfléchi, combiné et conclu, en attendant que je meure.
« J’ai toutes mes facultés dans un bouleversement qui ne me permet pas de vous parler d’autre chose... »
Il considère alors le « triumvirat de Voltaire,' de d’Alembert et de Hume comme une chose certaine ». Le 23 juin il écrit à Hume : « Je vous connais. Monsieur, et vous ne l’ignorez pas... vous m’avez amené en Angleterre, en apparence pour m’y procurer un asile et en effet pour m’y déshonorer », et le 10 juillet il lui envoie une lette de quinze pages où il répète ses mêmes interprétations du mois de mars. A la suite de ces incidents. Hume « incline tout à fait à croire que Rousseau est une de ces têtes faibles qui flottent continuellement entre la raison et la folie; » plus tard il le qualifie de real and complété madman. Pour Diderot, Jean- Jacques est un « forcené »; pour Voltaire il est «: mentis non compos ». M”® de Boufflers reproche, avec raison’ à Hume, d avoir divulgué sa querelle avec « un malheureux que les passions et son humeur atrabilaire égarent. Votre méprise aura achevé de l’aigrir et de lui renverser la raison. »
Convaincu que ses ennemis veulent lui ôter toute communication avec le continent, et le faire mourir, accusant un de ses cousins « d.’être en secret l’âme damnée du bon
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David », suspectant même Thérèse, Rousseau reste sur un qui vive permanent à Wootton, jusqu’en mai 1767. « On o-uette ses papiers (les Confessions) avec une grande vigilance; c’est une des principales raisons pourquoi il est si soigneusement surveillé. » Enfin il s’enfuit affolé, sans argent, sans bagages, se trompant de direction.
A Douvres il écrit au général Conway : « Je veux sortir de l'Angleterre ou de la vie : et je sens bien que je n’ai pas le choix. Les manœuvres sinistres que je vois m'annoncent le sort qui m’attend, si je feins seulement de.vouloir m’embarquer. » — « Arrivé au port les vents étaient contraires : il ne voit dans cet événement si ordinaire qu’un complot et des ordres supérieurs pour retarder le départ. Quoiqu’il ne parlât pas la langue, il se met cependant sur une élévation et harangue le peuple qui ne comprenait pas un mot de son discours. Enfin le vent le permet et l’on part » (Régis).
Rentré en France, « craignant que son nom ne le suive à la piste » Rousseau prend celui de xM. Jacques. Il accepte l’invitation de M..de iMirabeau à Fleury-sous-Meudon, « malgré le ton bizarre et les tournures singulières des lettres que celui-ci lui adressait à Wootton » ; mais s’apercevant bientôt qu’on « cherche à lui ôter la connaissance de tout ce qui se passe autour de lui », il quitte rapidement cet asile et va s’installer en juin 1767 à Trye, près Gisors, chez le prince deConti, dans le plus strict incognito, espérant dépister ses persécuteurs. Il y prend le pseudonyme de Renou et recommande à ses correspondants de ne faire’ figurer en aucune façon le nom de Rousseau dans leurs lettres. Mais « où ses ennemis ne l’atteindraient-ils pas? » Dès les premiers jours de son arrivée, on « suscite contre lui toute la maison du prince, les prêtres, les paysans, tout le pays » ; on le prend pour un espion ; il est bientôt cc submergé dans des mers d’indignités et d’iniquités ». Un employé du château étant mort subitement, Rousseau supplie le prince de Conti de le faire « ouvrir » pour prévenir les soupçons à son adresse. Il s’imagine qu’on l’accuse d’avoir voulu empoisonner aussi son ami du Peyrou, tombé malade chez lui. Par intervalles, il semble avoir encore conscience de son trouble mental : « Je commence à craindre, après tant de malheurs réels,.
d’eii'voir quelquefois d’imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau » (mars 1768). Mais les interprétations persistent aussi actives. L’intendant Manoury, '« ce sacripant, que le maître avait chargé de le protéger, devient l’exécuteur du projet des gens qui disposent de lui ; par ses tracasseries il le prive de la seule diversion à ses ennuis, l’herborisation; il lâche sur lui la populace des villages voisins. » Jean-Jacques en vient à douter de son meilleur ami, du Peyrou : « Depuis la singulière façon dont je vous ai vu traiter en toute chose avec celui qui n’avait que vous d’ami sur la terre, qui n’avait de confiance qu’en vous seul... je vous avoue qu’en résumant tout cela, je me trouve forcé de conclure de deux choses l’une, ou que dans tous les temps j’ai mal connu votre cœur, ou qu’il s’est fait de terribles changements dans votre tête » (avril 1768). Enfin les manœuvres des domestiques du château l’obligent à fuir ; « un coquin de son espèce ne peut rester parmi ces honnêtes gens ! » En juin 1768 il se dirige de la Normandie vers la Suisse, « d’autant plus effrayé de ce qui vient de lui arriver à Trye qu’il en voit la suite et l’effet à Grenoble ».
« Depuis mon départ de ïrye, écrit-il en juillet à Thérèse S j’ai des preuves de jour en jour plus certaines que l’œil vigilant de la malveillance ne me quitte pas d’un pas, et m’attend principalement sur la frontière... Que mes ennemis jouent enfin de leur reste, car vivre sans cesse entouré de leurs satellites flagorneurs et fourbes est un état pour moi pire que la mort. » — « Ne pensez pas que je conserve le fol espoir de trouver un asile paisible où je sois à l’abri des pièges secrets, des insultes et des affronts. Non, je n’àttends plus ni pitié, ni commisération de personne... Je renonce puisqu’ils le veulent aux charmes du repos, aux amusements de la botanique. Puisqu’ils veulent que je sois tourmenté, autant que je me tourmente à courir le monde que de leur laisser tendre leurs embûches à leur aise dans les lieux où ils verraient que je veux me fixer. J’irai sans cesse errant d’un lieu à l’autre... j’irai mendiant mon pain et
1. Il se pourrait que Thérèse ait contribué à fortifier les convictions délirantes de Rousseau (folie à deux?). Voici en effet ce qu’il dit d’elle ; « Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce que je ne voyais pas moi-môme; .. elle m’a tiré des dangers où je me précipitais aveuglément. »
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mourrai sans regret quand je n’en trouverai plus » (A M. Servan, 21 août 1768).
« Après diverses courses qui achèvent de le convaincre qu’on est bien déterminé à ne lui laisser nulle part la tranquillité, il prend le parti, rendu de fatigue, de s’arrêter » à Boui’goin (septembre 1768). 11 reste en Dauphiné, soit à Bourgoin, soit à Monquin, jusqu’en 1770. On ne cesse de l’y harceler, car ses ennemis dressent d’avance leurs batteries partout où il doit habher. Dans le but de le faire passer pour un fripon, les intrigues des Anglais, des gens de lettres et d’autres venues de plus haut, lui suscitent une affaire avec un sieur Thevenin, vil imposteur, qui prétend lui avoir prêté de l’argent. Le 3 septembre 1768, il conte ceci ;
«Ayant été malade ici dans le fort de mes chagrins, je m’amusai à tracer, derrière une porte, quelques lignes au rapide trait du crayon, qu’ensuite j’oubliai d’effacer en quittant ma chambre. Despassans malintentionnés, à ce qu’il m’a paru, ont trouvé ce barbouillage, y ont effacé des mots en ont ajouté d’autres, et l’ont transcrit pour en faire je ne sais quel usage. Je vous envoie une copie exacte de ces lignes, afin que MM. vos frères puissent et veuillent bien constater les falsifications qu’on y peut faire, en cas qu’elles se répandent.
Sentiment du public sur mon compte, dam les divers états qui le composent.
«... Les magistrats me haïssent à cause du mal qu’ils m’ont fait.
« Les philosophes, que j’ai démasqués, veulent à tout prix me perdre; ils y réussiront...
« Les prêtres, vendus aux philosophes, aboient après moi pour faire leur cour. -
« Les beaux esprits se vengent, en m’insultant, de ma supériorité qu’ils sentent.
« Le peuple, qui fut mon idole, ne voit en moi qu’une perruque mal peignée et un homme décrépit.
« Des femmes, dupes de deux p.. froids, qui les méprisent, trahissent l’homme qui mérita le mieux d’elles...
« Les auteurs me pillent et me blâment, les fripons me maudissent, et la canaille me hue...
« Voltaire, que j’empêche de dormir, parodiera ces lignes.
Sérieu.'c. 13
Ses grossières injures sont un hommage qu’il est forcé de me rendre malgré lui. »
Traqué dans toute l’Europe, il désirerait finir ses jours en Amérique ou dans les îles de l’Archipel, espérant qu’on voudrait bien l’y laisser tranquille, « en quoi, ajoute-t-il, je crois bien que je me flattais trop ». Il demande un passe-port, mais on le lui fait attendre, pour se donner le temps de machiner à l’aise. Un instant il se demande s’il ne ferait pas bien de retourner en Angleterre, « où, pour le coup, il ne serait pas attendu ». Il hésite ensuite à se rendre dans les Gévennes. Il reste enfin à Bourgoin dans une inquiétude presque perpétuelle, n’oubliant ses malheurs qu’en herborisant. Ses interprétations sont de jour en jour plus actives. On imprime de faux écrits qu’on lui attribue, on vole ses lettres et ses manuscrits ; on y choisit les pièces les plus plates et l’on insère « ces chiffons, ces torche-cul » dans le recueil de ses œuvres (février 1769). On écarte de lui toute encre lisible et celle qu’on lui laisse devient blanche sur le papier. On les livre, sa femme et lui, à un bandit en cotillon qui les abreuve d’outrages atroces. On cherche à l’acculer au suicide. 11 accuse son ami Moultou de vaciller dans des sentiments qu’il avait crus jusque-là inébranlables. Il soupçonne même Thérèse : a Vous êtes à votre aise avec tout le monde hors avec moi, lui écrit-il, tous ceux qui vous entourent sont dans vos secrets excepté moi. Je ne vous parle point de beaucoup d’autres choses» (août 1769). L’histoire d’une excursion au mont Pila où, comme étant le Sancho de la troupe, on l’a pompeusement gratifié, pour lit, d’un matelas rembourré de puces, court les quatre coins de la France et remplirabientôt l’Europe de son risible fracas (octobre 1769).
Depuis le 9 février 1770, il date la plupart de ses lettres d’une façon singulière ^17 lo'j et les commence par ce quatrain ;
Pauvres aveugles que nous sommes !
Ciel démasque les imposteurs Et force leurs barbares cœurs A s’ouvrir aux regards des hommes.
VARnÎTÉS
C’est le 17 février 1770, à l’âge de o8 ans, qu’il écrit à M. de Saint-Germain l’éloquente lettre de vingt pages où se développe la systématisation de son délire ; en voici des extraits :
« Quoique ma pénétration, naturellement très mousse, mais aio’uisée à force de s’exercer dans les ténèbres, me fasse deviner assez juste des multitudes de choses qu’on s’applique à me cacher, ce noir mystère est encore enveloppé pour moi d'un voile impénétrable ; mais à force d’indices combinés, comparés ; à force de demi-mots échappés, et saisis à la volée ; à force de souvenirs effacés, qui par hasard me reviennent, je présume Grimm et Diderot les premiers auteurs de toute la trame. Je leur ai vu commencer, il y a plus de dix-huit ans, des menées auxquelles je ne comprenois rien, mais que je voyois certainement couvrir quelque mystère dont je ne m’inquiétois pas beaucoup, parce que, les aimant de tout mon cœur, je comptois qu’ils m’aimoient de même. A quoi ont aboutÇces menées? autre énigme non moins obscure. Tout ce que je puis supposer le plus raisonnablement est qu’ils auront fabriqué quelques écrits abominables qu’ils m’aurontattribués. Cependant, comme il est peu naturel qu’on les en ait crus sur leur parole, il aura fallu qu’ils aient accumulé des vraisemblances, sans oublier d’imiter le style et la main...
,« Les holbachiens fii’ent jouer leurs machines par d’Alembert... 11 est aisé d’imaginer comment M. de Cboiseul s’associa pour cette affaire particulière avec la ligué, et s’en fit le chef ; ce qui rendit dès lors le succès immanquable, au moyen des manœuvres souterraines dont Grimm avoit probablement fourni le plan. Ce complot a pu se tramer de toute autre manière; mais voilà celle où les indices, dans ce que j’ai vu, se rapportent le mieux. Il falloit, avant de rien tenter du côté du public, m’éloigner au préalable, sans quoi le complot risquoit à chaque instant d’être découvert, et son auteur confondu. L’Emile qn fournit les moyens, et l’on disposa tout pour m’effrayer par un décret comminatoire, auquel on n’en vouloit cependant venir que quand j’aurois pris le parti de fuir... 11 paroît que dès lors le projet étoit arrangé entre M”’® de Boufflers et M. Hume pour disposer de moi. Elle n’épargna rien pour m’envoyer en Angletei’re. Je tins bon, et voulus passer en Suisse. Ce n’étoit pas là le compte de la ligue, qui, par ses manœuvres, parvint avec peine à m’en chasser. Nouvelles sollicitations plus vives pour l’Angleterre, nouvelle résistance de
ma part. Je pars pour aller joindre milord maréchal à Berlin. La ligue vit l’instant où j’allois lui échapper. Son complot s’en alloit peut-être en fumée, si l’on ne m’eût tendu tant de pièges ' à Strasbourg, qu’enfin j’y tombai, me laissai livrer à Hume, et partis avec lui pour l’Angleterre, où j’étois attendu depuis si longtemps. Dès ce moment ils m’ont tenu ; je ne leur échapperai plus.
« Les seize mois que j’y passai ne furent pas perdus pour la ligue : à mon retour je trouvai la France et l’Europe totalement changées à mon égard ; et ma prévention, ma stupidité, furent telles, que, trop frappé des manœuvres de David Hume et de ses associés, je m’obstinais à chercher à Londres la cause des indignités que j’essuyais à Trye...
« Enfin ce complot, conduit avec tant d’art et de mystère, est en pleine exécution. Que dis-je ? il est déjà consommé : me voilà devenu le mépris, la dérision, l’horreur de cette même nation dont j’avais, il y a dix ans, l’estime, la bienveillance, j’oserais dire la considération ; et ce changement prodigieux, quoique opéré sur un homme du peuple, sera pourtant la plus grande œuvre du ministère de M. de Choiseul...
« Pour mieux assouvir sa vengeance, il n’a voulu ni ma mort qui finissoit mes malheurs, ni ma captivité qui m’eût du moins donné le repos. Il a conçu que le plus grand supplice d’une âme fière et brûlante d’amour pour la gloire étoit le mépris et l’opprobre, et qu’il n’y avoit point pour moi de pire tourment que celui d’itre haï ; c’est sur ce double objet qu’il a dirigé son plan. Il s’est appliqué à me travestir en monstre effroyable ; il a concerté dans le secret l’œuvre de ma diffamation; il m’a fait enlacer de toutes parts par ses satellites ; il m’a fait traîner par eux dans la fange ; il m’a rendu la fable du peuple et le jouet de la canaille. Pour m’accabler encore mieux de la haine publique, il a pris soin de la faire sortir par les moqueuses caresses des fourbes dont il me faisoit entourer ; et, pour dernier raffinement, il a fait en sorte que partout les égards et les attentions paroissent me suivre, afin que quand, trop sensible aux outrages, j’exhalerois quelques plaintes, j’eusse l’air d’un homme qui n’est pas à son aise avec lui-mème, et qui se plaint des autres parce qu’il est mécontent de lui...
« Rien n’a été omis pour l’exécution de cette noble entreprise : toute la puissance d’un grand royaume, tous les talents d’un ministre intrigant, toutes les ruses de ses satellites, toute la vigilance de ses espions, la plume des auteurs, la langue des clabaudeurs, la séduction de mes amis, l’encouragement de
VARIÉTÉS
mes ennemis, les malignes recherches sur ma vie pour la souiller, sur mes propos pour les empoisonner, sur mes écrits pour les falsifier; Fart de dénaturer, si facile à la puissance, celui de me rendre odieux à tous les ordres, de me diffamer dans tous les pays...
« Enfin nulle attention n’a été omise pour m'y défigurer de tout point jusqu’à celle qu’on n’imagineroit pas, de faire disparoître les portraits de moi qui me ressemblent, et d’en répandre un à très grand bruit qui me donne un air farouche et une mine de cyclope. A ce gracieux portrait on a mis pour pendant celui de David Hume, qui réellement a la tête d’un cyclope, et à qui l’on donne un air charmant. Comme ils peignent nos figures, ainsi peignent-ils nos âmes avec la même fidélité. En un mot, les détails qu’embrasse l’exécution du plan qui me regarde sont immenses, inconcevables...
« Parvenu une fois à ce point, tout le reste va de lui-même et sans la moindre difficulté. Les gens chargés de disposer de moi ne trouvent plus d’obstacles. Les essaims d’espions malveillans et vigilans dont je suis entouré savent comment ils ont à faire leur cour. S’il y a du bien, ils se garderont de le dire, ou prendront grand soin de le travestir ; s’il y a du mal, ils l’aggraveront; s’il n’y en a pas, ils l’inventeront. Ils peuvent me charger tout à leur aise ; ils n’ont pas peur de me trouver là pour les démentir. Chacun veut prendre part à la fête, et présenter le plus beau bouquet. Dés qu’il est convenu que je suis un homme noir c’est à qui me controuvera le plus de crimes. Quiconque en a fait un peut en faire cent, et vous verrez que bientôt j’irai violant, brûlant, empoisonnant, assassinant à droite et à gauche pour mes menus plaisirs, sans m’embarrasser des foules de surveillans qui me guettent, sans songer que les planchers sous lesquels je suis ont des yeux, que les murs qui m’entourent ont des oreilles, que je ne fais pas un pas qui ne soit compté, pas un mouvement de doigt qui ne soit noté, et sans que, durant tout ce temps-là, personne ait la charité de pourvoir à la sûreté publique en m’empêchant de continuer toutes ces horreurs, dont ils se contentent de tenir tranquillement le registre. Mais n’importe, dès qu’il s’agira de m’imputer des forfaits, je vous réponds que le bon M. de Choiseulsera coulant sur les preuves, et qu’après ma mort toutes ces inepties deviendront autant de faits incontestables, parce que M. l’un, et M. l’autre, et M™® celle-ci, et M“e celle-là, tous gens de la plus haute probité, les auront attestés, et que je ne ressusciterai pas pour y répondi’e.
LES FOLIES HAISONNANTES
« Non, je ne serai point accusé, point arrêté, point jugé, point puni, en apparence; maison s’attachera, sans qu’il y paroisse, à me rendre la vie odieuse, insupportable, pire cent fois que • la mort; on me fera garder à vue; je ne ferai pas un pas sans être suivi ; on m’ôtera tous moyens de rien savoir et de ce qui me regarde et de ce qui ne me regarde pas ; les nouvelles publiques les plus indifférentes, les gazettes même me seront interdites ; on ne laissera courir mes lettres et paquets que pour ceux qui me trahissent, on coupera ma correspondance avec tout autre ; la réponse universelle à toutes mes questions sera toujours qu’on ne sait pas; tout se taira dans toute assemblée à mon arrivée ; les femmes n’auront plus de langue, les barbiers seront discrets et silencieux ; je vivrai dans le le sein de la nation la plus loquace comme chez unpeuple de muets. Si je voyage, on préparera tout d’avance pour disposer de moi partout où je veux aller ; on me consignera aux passagers, aux cochers, aux cabaretiers : à peine trouverai-je à manger avec quelqu’un dans les auberges, à* peine trouverai-je un logement qui ne soit pas isolé ; enfin l’on aura soin de répandre une telle horreur de moi sur ma route, qu’à chaque pas que je ferai, à chaque objet que je verrai, mon âme soit déchirée : ce qui n’empêchera pas que, traité comme Sancho, je ne reçoive partout cent courbettes moqueuses, avec autant de complimens de respect et d’admiration : ce sont de ces politesses de tigres qui semblent vous sourire au moment qu’ils vont vous déchirer... »
Rousseau en juillet 1770, quitte la campagne où il est « livré sans ressourcés aux manœuvres des gens qui disposent de lui », et revient à Paris « pour vivre sous les yeux d’un magistrat intègre et vigilant » (M. de Sartine) ; il y reprend son nom. Pendant les premiers mois on l’y laisse tranquille et il commence ses lettres par la devise : « Post tenebraslux ». Mais bientôt retombe sur lui « le sombre voile du complot inouï dont il est enveloppé ». Il donne alors lecture de ses Confessions « pour découvrir et déconcerter la grande conspiration ». S imaginant qu’on les « guette avec une grande vigilance » dans le but de les détruire, il permet aux auditeurs d’en envoyer des extraits aux feuilles publiques. Il distribue à diverses personnes une circulaire dans laquelle il « déclare tous les livres anciens ou nouveaux qu’on imprime ou imprimera désormais sous son nom, en quelque lieu que
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ce soit, ou faux ou altérés, mutilés et falsifiés avec la plus cruelle malignité par ses persécuteurs ». A une comtesse qui demande à le voir il répond : « Quiconque ne veut voir que le rhinocéros doit aller, s’il veut, à la foire, et non pas chez moi ; et tout le persiflage dont on assaisonne cette insultante curiosité n’est qu’un outrage de plus. » Il dénature même les succès de ses œuvres : l’enthousiasme du public à la reprise du Devin sert à prouver que « cette pièce a été volée en entier par celui qui se l’attribue ». Il est « enfoncé tout vivant dans un cercueil ». Il déplore la mort de Louis XV : les Français avaient deux haines, ils vont les concentrer en une seule à ses dépens. « Pour parler de sa destinée, il faudrait un vocabulaire tout nouveau, qui n’eût été composé que pour lui. »
Les Dialogues, écrits de 1773 à 1777 (de 61 ans à 65 ans), sorte de plaidoyer justificatif, et qui, par la beauté de la formé et l’élévation des idées, témoignent que la puissante intelligence de Pvousseau conserve sa vigueur, ces Dialogues sont remplis d’idées délirantes, d’interprétations étranges nombre de fois répétées. Les horreurs, que Jean-Jacques prévoyait dans sa lettre à M. de Saint-Germain, se sont réalisées. « Il est l’objet du mépris, de la dérision publique, dans toute l’Europe on le représente comme le plus crapuleux, le plus vil débauché qui puisse exister, pourri de vérole, voleur, empoisonneur, assassin; le nom de scélérat n’est pas assez abject pour ce monstre, celui de coquin exprime mieux la bassesse et l’indignité de son âme... Il est si bien connu pour un satyre plein d’impudence que dans les maisons mêmes où l’on tâchait de l’attirer à son arrivée à Paris, on faisait, dès qu’il paraissait, retirer la fille de la maison pour ne pas l’exposer à la brutalité de ses propos et de ses manières ». Ses ennemis « ont trouvé le moyen de gagner successivement tous les individus dont ils avaient besoin : les grands, les auteurs, les médecins (cela n’était pas difficile), tous les hommes puissants, toutes les femmes galantes, tous les corps accrédités, tous ceux qui disposent de l’administration, tous ceux qui gouvernent les opinions publiques '». On prend un soin particulier de propager dans la jeunesse une « haine envenimée » pour Jean-Jacques. « La
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police elle-même trempe dans le complot pour abuser le public. »
(c Tous les événements de sa vie, écrit-il, qui paraissent accidentels et fortuits, ne sont que de successifs'développements concertés d’avance et tellement ordonnés que tout ce qui lui doit arriver dans la suite a déjà sa place dans le tableau et ne doit avoir son effet qu’au moment marqué. »
Plus loin Jean-Jacques parle de la façon dont on le dévisage en public. « L’air seul dont il est regardé passant dans les rues montre évidemment cette disposition qui se gêne et se contraint quelquefois dans ceux qui le rencontrent, mais qui perce et se laisse apercevoir malgré eux. A l’empressement grossier et badaud de s’arrêter, de se retourner, de le fixer, de le suivre, au chuchotement ricaneur qui dirige sur lui le concours de leurs impudents regards, on les prendrait moins pour d’honnêtes gens qui ont le malheur de rencontrer un monstre effrayant, que pour des tas de bandits, tout joyeux de tenir leur proie, et qui se font un amusement digne d’eux d’insulter à son malheur. Voyez-le entrant au spectacle, entouré dans l’instant d’une étroite enceinte de bras tendus et de cannes, dans laquelle vous pouvez penser comme il est à son aise ! A quoi sert cette barrière ? S’il veut la forcer, résistera-t-elle ? Non, sans doute. A quoi sert-elle donc ? Uniquement à se donner l’amusement de le voir enfermé dans cette cage, et à lui faire bien sentir que tous ceux qui l’entourent se font un plaisir d’être, à son égard, autant d'argousins et d’archers. Est-ce aussi par bonté qu’on ne manque pas de cracher sur lui, toutes les fois qu’il passe à portée, et qu’on le peut sans être aperçu de lui ? Envoyer le vin d’honneur au même homme sur qui l’on crache, c’est rendre l’honneur encore plus cruel que l’outrage. Tous les signes de haine, de mépris, de fureur même, qu’on peut tacitement donner à un homme, sans y joindre une insulte ouverte et directe, lui sont prodigués de toutes parts.
« A force d’outrages sanglants, mais tacites, à force d’attroupements, de chuchotements, de ricanements, de regards cruels et farouches, ou insultants et moqueurs, ils sont parvenus à le chasser de toute assemblée, de tout spectacle,
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des cafés, des promenades publiques ; leur projet est de le chasser enfin des rues, de le renfermer chez lui, de l’y tenir investi par leurs satellites et de lui rendre enfin la vie si douloureuse qu’il ne la puisse endurer f »
Il interprète les moindres faits : « Dès qu’il s’établit quelque part, ce qu’on sait toujours d’avance, les murs, les planchers, les serrures, tout est disposé autour de lui pour la fin qu’on se propose, et l’on n’oublie pas de l’envoisiner convenablement, c’est-à-dire de mouches venimeuses, de fourbes adroits et de filles accortes à qui l’on a bien fait leur leçon... On tient note de tous ceux qui demandent à le voir; on a mis pbur cela dans la rue un marchand de tableaux tout vis-à-vis de sa porte, et à cette porte, qu’on tient fermée, un secret, afin que tous ceux qui voudront entrer chez lui soient forcés de s’adresser aux voisins qui ont leurs instructions et leurs ordres... S’il entre en quelque lieu public, il y est regardé et traité comme un pestiféré : tout le monde l’entoure et le fixe, mais en s’écartant de lui et sans lui parler, seulement pour lui servir de barrière ; et s’il ose parler lui-même et qu’on daigne lui répondre, c’est toujours ou par un mensonge ou en éludant ses questions d’un ton si rude et si méprisant, qu’il perde envie d’en faire. Au parterre on a grand soin de le recommander à ceux qui l’entourent, et de placer toujours à ses côtés un garde ou un sergent qui parle ainsi fort clairement de lui sans rien dire. On l’a montré, signalé, recommandé partout aux facteurs, aux commis, aux gardes, aux mouches, aux savoyards, dans tous les spectacles, dans tous les cafés, aux barbiers, aux marchands, àux colporteurs, aux libraires. S’il cherchait un livre, un almanach, un roman, il n’y en aurait plus dans tout Paris ; le seul désir manifesté de trouver une chose telle qu’elle soit estpour lui l’infaillible moyen de la faire disparaître. A'son arrivé à Paris il cherchait douze chansonnettes italiennes qu’il y fit graver il y a une vingtaine d’années ; mais le recueil, les airs, les planches, tout disparut, tout fut anéanti dès l’instant,
1- « Presque toutes ses persécutions, dit J. Lemaître, s’expliquent par la curiosité du public à son endroit et le soin que prenait la police de le protéger contre cette curiosité. »
sans qu’il en ait pu recouvrer jamais un seul exemplaire.
«On est parvenu, à force de petites attentions multipliées, à le tenir dans cette ville immense toujours sous les yeux de la populace, qui le voit avec horreur. Veut-il passer l’eau visà-vis les Quatre-Nations, on ne passera point pour lui, même en payant la voiture entière. Veut-il se faire décrotter, les décrotteurs, surtout ceux du Temple et du Palais-Royal, lui refuseront avec mépris leurs services. Entre-t-il aux Tuileries ou au Luxembourg, ceux qui distribuent des billets imprimés à la porte ont ordre de le passer avec la plus outrageante affectation et même de lui en refuser net, s’il se présente pour en avoir, et tout cela, non pour l’importance de la chose, mais pour le faire remarquer, connaître et abhorrer de plus en plus... Aucun chiffon, ni petit, ni grand, pas un billet de deux lignes ne peut sortir de ses mains, sans tomber à l’instant même, dans celles des gens établis pour tout recueillir... On s’informe des lieux où il se pourvoit des ■denrées nécessaires à sa subsistance, et l’on a soin qu’au même prix on les lui fournisse de meilleure qualité et par ■conséquent plus chèresL.. sa bassesse et la générosité de nos messieurs circulent ainsi parmi le peuple, et l’on parvient de cette manière à l’y rendre abject et méprisable en paraissant ne songer qu’à son bien-être et à le rendre heureux malgré lui. S’il fait une erreur de compte,'c’est toujours à dessein : est-elle à son avantage, c’est une friponnerie ; est-elle à son préjudice, c’est une ruse... » Si l’on cherche à lui assurer le nécessaire et mêttie les douceurs de la vie, <c on veut qu’il soit rassasié du pain de l’ignominie et de la coupe de l’opprobre... on lui fait boire les affronts comme l’eau ». A Amiens on lui offrait le vin d’honneur ; au Temple le prince de Gonti lui envoyait sa musique au lever; à Londres les tambours des gardes devaient venir battre à sa porte : « attentions moqueuses et dérisoires », respects destinés à le rendre « encore plus ridicule aux yeux de la populace ». « Chargé depuis quinze ans d’indignités inouïes jus-
1. « Souvenir déformé d’une attention délicate de M'»» de Luxembourg qui avait recommandé à l’épicier de Montmorency de lui diminuer ses mémoires, se chargeant delà différence » (J.' Lemaître).
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qu’ici par les humains, il demande des juges; on lui refuse toute explication ».
Quand il eut terminé les Dialogues, Rousseau, se méfiant des libraires, résolut d’en déposer une copie dans une église sur un autel. Pour combiner plus sûrement sa démarche, il alla plusieurs fois examiner la disposition du chœur de Notre-Dame, puis enveloppa son manuscrit, y mit cette inscription : « Dépôt remis à la Providence » et se rendit à Notre-Dame. Ses yeux furent aussitôt frappés d’une grille, qu’il n’avait jamais remarquée, entourant le chœur; cette grille était fermée. A cette vue il fut saisi d’un vertige : bouleversé il se demanda si le ciel même ne concourait pas à l’œuvre d’iniquité des hommes. Revenu de ce saisissement, il recopie son manuscrit, le porte à un homme de lettres de ses amis, puis en fait une troisième copie pour un Anglais, mais il n’arrive pas à trouver un dépositaire qui ne lui devienne bientôt suspect. Alors il écrit un libelle : A tout Français aimant encore la justice et la vérité », en fait plusieurs copies et tente de les distribuer, aux promenades et dans les rues, aux inconnus dont la physionomie lui plaît; mais presque personne ne l’accepte.
Dans les deux dernières années de sa vie, la psychose s’atténue, sans disparaître, sous l'influence de l’involution sénile. Régis a bien mis en évidence ces modifications apportées au délire parl’artério-sclérose ; «Nous avons, ditRégisS dans l’auto-observation laissée par Rousseau sur ce point le tableau frappant d’une phase de régression morbide du cerveau : « Mon imagination, déjà .moins vive, ne s’enflamme plus comme autrefois à la contemplation de l’objet qui l’anime ; je m’enivre moins du délire de la rêverie ; il y a plus de réminiscence que de création dans ce qu’elle produit désormais; un tiède alanguissement énerve toutes mes facultés ; l’esprit de vie s’éteint en moi par degrés ; mon âme ne s’élance plus qu’avec peine hors de sa caduque enveloppe, et sans l’espérance de l’état auquel j’aspire, parce que je m’y sens avoir droit, je n’existerais plus que par des souvenirs f »
1. Régis, La phase de présénilité chez J.-J. Rousseau, Congr. de Genève, août 1907.
Malgré cette décadence présénile, Rousseau écrit Les Rêveries « le plus beau (avec les Confessions), le plus original de ses livres». On y retrouve les mêmes préoccupations pénibles, et de ci de là, de nouvelles interprétations. Dans ses promenades, Jean-Jacques avait plaisir à regarder les laboureurs au travail, les femmes sur leur porte avec leurs enfants : « J'ignore, remarque-t-il, si l’on m’a vu sensible à ce petit plaisir et si l’on a voulu me l’ôter encore ; mais au . changement que j’aperçois sur les physionomies, à l’air dont je suis regardé, je suis bien forcé de comprendre qu’on a pris grand soin de m’ôter cet incognito. » Un jour il se disposait à aller parler au père d’un enfant qu’il s’amusait à faire jaser, quand un homme à mauvaise mine, une de ces mouches sans cesse à ses trousses, le devança et aussitôt le père fixa sur lui un regard peu amical. De même les invalides avec lesquels il aimait causer « ont reçu les instructions communes » ; ils ne le saluent plus : « un air repoussant, un regard farouche avaient succédé à leur première urbanité... ils me montrent la plus violente haine ».
Rousseau ne conserve plus maintenant aucune espérance. , Quand il écrivit les Dialogues, il avait foi dans les générations futures ; il n’a plus d’illusions aujourd'hui. « Il se passe bien peu de jours, dit-il, que de nouvelles réflexions ne me confirment combien j’étais dans l’erreur de compter sur le retour du public, même dans un autre âge, puisqu’il est conduit, dans ce qui me regarde, par des guides qui se renouvellent sans cesse dans les corps qui m’ont pris en aversion. »
Jean Jacques Rousseau meurt à 66 ans passés, sans doute à la suite d’un ictus apoplectique.
Il est possible de distinguer dans l’histoire du délire d’interprétation de Rousseau, trois périodes, surtout au point de vue des réactions (variété résignée). Ces réactions, Jean* Jacques le dit lui-même, ne sont que la manifestation de son caractère antérieur doux et bon. « Pour peu qu’il y eût quelque mauvais levain dans la mienne (son âme), elle (l’adversité) l’eût fait fermenter à l’excès, elle m’eût rendu frénétique ; mais elle ne m’a rendu que nul. »
Dans la première période, période d’élaboration (1752-
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1766, 40 à 54 ans), Rousseau ne peut réprimer « le bouillonnement d’un cœur fier qui s’indigne ». Ses ripostes à ses ennemis; éloquentes et vigoureuses, sont maintes fois acerbes. Une craint pas de faire face à ses adversaires, il avoue même avoir parfois des accès de fureur : il crache et piétine sur un billet de Voltaire; il déchire avec ses dents une lettre de Diderot. S’il n’est jamais agressif dans sa conduite, il est violent dans ses propos ; au moindre prétexte il traite les gens de bandits, de brigands, de bêtes féroces. « Sa force n’est pas dans l’action, mais dans la résistance. » Ses ennemis « trouveront à qui parler ». « Ils pourront me faire assassiner, dit-il à Motiers, ils ne me feront pas fuir. »
■ La deuxième période s’étend de 1766 à 1770 (54 à 58 ans); c’est celle de la systématisation délirante. Sa défense n’est plus courageuse comme la précédente; il devient un persécuté migrateur. Rousseau a peur de ses ennemis ; ils sont devenus trop puissants et trop nombreux; il a parfois des crises d’affolement, de panophobie, désespérant d’échapper aux assassins qui le guettent, se demandant si l’on ne veut pas le contraindre au suicide. Il fuit, il erre de province en province, et partout s’entoure de précautions pour faire perdre sa trace à ceux qui le poursuivent. Si par instants il attaque encore dans sa correspondance, le plus souvent, effrayé par tous les crimes qu’on lui impute, il éprouve le besoin de se justifier. Mais tous ses efforts sont vains ; le complot est trop bien ourdi, il finit par accepter son sort.
On arrive ainsi à la troisième période (1770 à 1778, 58 à 66 ans). Rousseau ne cherche plus à défendre que sa mémoire, et encore y renonce-t-il à la fin. Il ne fuit plus, il reste à Paris à la merci de ses ennemis ; il n’a plus pour eux ni haine ni mépris; ils sont nuis à ses yeux : « ce sont des habitants de la lune ». C’est la période de rayonnement du délire : il redoute non seulement les philosophes et les magistrats, mais encore les jésuites, les jansénistes, les médecins, les oratoriens ; la ligue devient universelle, elle se poursuit de génération en génération. C’est aussi la période de « l’impassibilité sublime », de la résignation. « Céder désormais à ma destinée, ne plus m’obstiner à lutter contre elle, laisser mes persécuteurs disposer à leur gré
de leur proie, rester leur jouet sans aucune résistance durant le reste de mes vieux et tristes jours, leur abandonner l’honneur de mon nom et ma réputation dans l’avenir, s’il plaît au ciel qu’ils en disposent, sans plus m’affecter de rien quoi qu’il arrive : c’est ma dernière résolution. »
La maladie a duré vingt-cinq ans environ ; elle repose exclusivement sur des interprétations fausses ; on ne trouve pas trace de phénomène hallucinatoire ; la psychose n’a pas entraîné d’affaiblissement intellectuel.