‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 4 sur 78 · Voir p. 52 et 54, deux écrits de cette malade · texte numérisé non relu

Voir p. 52 et 54, deux écrits de cette malade

maintiennent d’ordinaire dans le domaine du possible, du vraisemblable (taquineries, préjudices, vols, empoisonnements, etc...). On n’y voit pas intervenir des puissances surnaturelles.

La coordination de ces conceptions en un système s’effectue d’une manière très variable ; tantôt rapide, tantôt très lente, elle peut être précise et sûre ou rudimenlaire et hésitante, pauvre ou très complexe. Le défaut de systématisation provient tantôt de l’abondance des interprétations qui désorientent le malade, tantôt du caractère douteur de ce dernier. Dans certains cas, il s’agit moins de convictions délirantes proprement dites que de doutes délirants (Tanzi) : le fait invraisemblable étant considéré non comme certain, mais comme possible. On reviendra' sur ces différences superficielles en étudiant les carié té s et Vévolution du délire d’interprétation.

Ces conceptions délirantes restent souvent tenues secrètes. La dissimulation est si fréquente qu’on pourrait presque la considérer comme un symptôme. Observée parfois chez les sujets en liberté, elle devient pour ainsi dire. la règle chez les internés. L’interprétateur, se méfiant plus ou moins de l’entourage et du médecin , ne livre sa pensée qu’à travers des réticences et des sous-entendus. D’ordinaire au moment de l’internement il y a une période d’excitation avec une certaine loquacité, mais bientôt le malade,se renferme dans un demi-mutisme. Gomme d’autre part la conduite reste correcte, cette dissimulation devient pour le médecin la source de difficultés d’autant plus grandes qu’elle peut durer longtemps. Une femme a su taire pendant un an un délire de grandeur, que ses écrits ont fini par

SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNTERPRÉTATION

révéler. Un persécuté interprétateur de Séglas et Barbé ‘ n’a, pendant près de cinq ans, rien dévoilé de son délire, malgré des interprétations actives. La dissimulation des idées de grandeur est particulièrement fréquente. Parfois le malade se tait, non pour dissimuler, mais parce qu’il a conscience de l’invraisemblance de son délire : une mégalomane, ayant fini par s’avouer belle-sœur du roi d’Angleterre, ajoute : « Je n’en parle pas, on me prendrait pour folle ; c’est incroyable !»

B. — Interprétations délirantes.

Les interprétateurs n’inventent pas de toutes pièces des faits imaginaires ; il ne s’agit pas de fictions sans fondement ou de rêveries d’une fantaisie maladive. Ils se contentent de dénaturer, de travestir, d’amplifier des faits réels : leur délire s’appuie à peu près exclusivement sur les données exactes des sens et de la sensibilité interne. Un regard, un sourire, un geste, les cris et les chansons des enfants, la toux ou les sputations d’un voisin, les chuchotements des passants, les morceaux de papier trouvés dans la rue, une porte ouverte ou fermée, un rien 'sert de prétexte aux interprétations.

Plus le fait semble insignifiant aux yeux du vulgaire, plus pénétrante leur apparaît leur perspicacité. Là où d’autres ne voient que coïncidences, eux, grâce à leur clairvoyance interprétative, savent démêler la vérité et les rapports secrets des choses. Cette aptitude à deviner des allusions cachées, à comprendre les insinuations et les mots

1. Séglas et Barbé. Un aliéné réticent. Encéphale, juin 1907.

à double entente, à interpréter les s^^mboles, confirme le malade dans la bonne opinion qu’il a de sa subtilité ; « Je comprends, assure-t-il, ce que personne ne comprend ».

Deux malades de Régis sont, à ce point de vue, caractéristiques. « Je sens bien, dit la première, qu’avec cette pénétration dont ma mauvaise étoile m’a douée et qui me pousse toujours à gratter l’écorce pour voir ce qu’il y a dessous, il vaut mieux vivre seule au loin. » La seconde construit une histoire sur le moindre fait; les expressions « à ce qu’il semble, à ce que j’ai compris, ainsi que je l’ai deviné » reviennent à chaque instant dans sa conversation. « Il me suffit, déclare-t-elle, d’un mot, pour corn-, prendre toute l’idée que vous voulez développer. » Elle éprouve, le besoin de donner des explications à ses compagnes à propos de n’importe quoi, et de suite, interprète dans tel ou tel sens, même s’il n’y a rien qui puisse l’intéresser.

Si l’explication est cherchée en vain par le .malade cette . difficulté même suscite une nouvelle interprétation ; on veut l’embrouiller, on agit par des voies détournées ; sans « sa tête solide » il n’arriverait pas à s’y reconnaître. Cette tendance au symbolisme s’exagère parfois au point d’apparaître dans le langage et la conduite. Le sujet emploie alors des phrases à double sens, exprime sa pensée sous forme de calembours ou de rébus. Un persécuté, après avoir tiré un coup de révolver sur un individu, va placer devant la maison du blessé qu’il croj^ait mort, un « morceau » de « cerceau » pour indiquer par là : « Le mort était sot, c’est ainsi que je sers les sots » (Pactet).

Illimité est le champ des interprétations. L’analyse du délire serait incomplète si l’on ne. passait en revue les

SYMPTOMES DU DÉLIRE d’INTERPRÉTATION

principaux agents qui servent à l’établir, à le consolider, à l’amplifier. Nous examinerons 1° les interprétations exogènes, ayant pour point de départ les données fournies par les sens : le monde extérieur ; 2“ les interprétations ayant pour origine les sensations internés, la cénesthésie, ainsi que celles qui utilisent les modifications psychiques, les troubles fonctionnels du cerveau, les états de conscience [Interprétations endogènes).

1° Interprétations exogènes. — Les menus incidents de chaque jour servent aux recherches de Tinterprétafeur. Une bousculade dans; la rue est l’indice d’un guet-apens ; une tache sur ses habits, le plus évident des outrages. Ses pantalons, ses chaussures, ses cravates, sont déchirés, usés par des « procédés savants ». On refuse de lui serrer la main ou bien on la lui serre froidement, il reçoit « des coups de chapeau ironiques ». Rencontre-t-il sur sa route un tombereau d’ordures, c’est une allusion injurieuse. Rien n’échappe à son ingéniosité : que signifient chaque matin ces draps, ces couvertures rouges aux fenêtres voisines ? et ces éraillures qu’après un minutieux examen à la loupe il découvre sur ses photographies ; n’est-ce pas se moquer de scs rides? On parle à l’un de l’opération delà cataracte : on le prend donc pour un mari aveugle. Lui demande-t-on s’il y a du poisson dans la rivière de son pays, c’est pour insinuer qu’il est un « maquereau ». Pourquoi apprend-on au fils de ce fonctionnaire, qui a demandé un congé pour raison de santé, la fable du w Faux malade » ? Pourquoi ses collègues frappent-ils le sol de leur canne, ou parfois mettent-ils leur canne sur l’épaule? Une femme croit que son mari lui annonce l’intention -de

Page 1