‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 5 sur 78 · I.ES FOLIES RAISONNANTES · texte numérisé non relu

I.ES FOLIES RAISONNANTES

se. séparer d’elle en collant sur une lettre deux timbres à cinq centimes au lieu d’un à dix (Ziehen). Pour un malade de Tanzi les escarpins vernis exposés à l’étalage d’un cordonnier signifient par leur coquetterie de mauvais goût : « tu es un pédéraste passif ». Cette autre voit dans chaque couleur un symbole ; le rose veut dire « un joli bébé » qu’elle aurait tué; le blanc fait allusion à son amant M. Blan... Les vêtements des voisines, pantoufles, fichus : railleries manifestes ! Un bout de chiffon, un fil est « pièce à conviction »,

Les attitudes, les gestes, la mimique d’autrui ou d’euxmémes jouent un rôle considérable. « Pourquoi, dit l’un, les gens se tapent-ils sur l’œil sinon pour me dire que je suis aveugle: pourquoi ma femme, mon frère et moi-même regardions-nous en l'air ? sans doute pour me prouver que je n’y voyais pas clair. » Pourquoi a-t-il parfois les 3 ’eux révulsés : on l’hypnotise. « En voyant l’expression de la physionomie deM”*’ A... écrit celle-ci (obs. VI), et surtout son geste de se mettre le doigt dans le nez, de la manière que l’on s’y prend pour enfoncer un tire-bouchon dans une bouteille, je me suis demandé de qui elle était l’instrument inconscient, mais vindicatif arbitrairement. Y avait-il préméditation, je l’ignore... M™' B... me ûxe à table, me dévisage au salon, m’accompagne au jardin et, chose incompréhensible, partout où je vais, à l’improviste elle se présente, me lance un regard et, affectant de ne pas s’occuper de moi, s’éloigne, » Pour celle-là, les bras croisés signifient que son enfant est vivant ; si on se gratte le front on fait allusion à M. X... ; si on se touche la nuque il s’agit de M. Y...; bâiller, tambouriner avec les doigts sur la table ou sur les vitres sont autant d’actes pro-

SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNÏERPRÉTATION 31

vocateurs ; une quinte de toux, deux quintes, trois quintes représentent telle ou telle chose : de la sorte on reproduit continuellement par des « simagrées » des scènes de sa vie. Une malade de Deny et Camus a appris par cœur un petit livre analogue à la Clef des songes^ dans lequel une signification particulière est attribuée à tous les objets usuels ; épingle égale injure : parapluie, protection ; balai, changement, etc. ; elle a forgé ainsi un langage symbolique.

Les plus faibles indices entraînent des conclusions extraordinaires : une jeune fille se croit regardée à diverses reprises par une actrice; elle se persuade qu’elle est la fille de cette actrice. Certains, délires systématisés érotiques reposent presque exclusivement sur la prétendue signification de mouvements de physionomie ; plusieurs amoureux d’artistes lyriques interprètent ainsi à leur profit le jeu scénique.

On le voit, il s’agit d’un véritable délire de signification personnelle : « tua res agitur » telle pourrait, a-t-on dit, être la devise de l’interprétateur.

Les investigations des malades s’étendent quelquefois à des événements importants : chagrins domestiques,, deuils, mauvaises affaires. Ils attribuent la mort d’un parent à un empoisonnement ou à un crime. La spécialité de quelquesuns est la grande actualité : leurs lettres aux ministres et aux souverains ont une influence décisive sur la diplomatie ; grâce à leurs conseils la paix est signée entre la Russie et le Japon ; pour leur venir en aide le roi d’Angleterre entreprend différents voyages ; la puissance de leur crédit a fait couvrir plusieurs fois tel emprunt. Une persécutée ambitieuse de Joffroy est, à ce point de vue, intéressante. Son délire, depuis nombre d’années, ne roule que sur les

événements contemporains : guerres, catastrophes, discussions politiques, procès sensationnels. L’affaire Dreyfus, l’affaire Humbert, c’est toujours la sienne plaidée sous des noms conventionnels ; la, guerre anglo-boër, la guerre russo-japonaise, la question des congrégations, la séparation des Églises et de l’État, les crises ministérielles, tout parodie ses querellesL

Il n’est pas de signe symbolique plus important que le mot pour ces sujets ; la parole et l’écriture sont une des sources intarissables du « délire d’extrospection ». Souvent l’interprétateur se contente de s’approprier les cris de la rue : « Eh l’enflammé!... », « A la moule!... », « Charenton-Vincennes... » Joffroy a maintes fois insisté sur ce point : aux questions posées ces malades répondent souvent ; « on me l’a dit », et c’est exact. Que l’on se garde bien de laisser entrevoir qu’on les tient pour hallucinés^ rien ne les indigne autant, rien ne leur fait plus douter de la bonne foi du médecin.

Une phrase, si anodine soit-elle, suffit à faire naître les suppositions les plus hardies. « Il faut bien qu’elle le connaisse » dit-on à l’une, en lui montrant un portrait : celui de son père assurément, un puissant monarque. Un autre entend dans la rue une femme dire à un enfant « tu es bien coiffé » ; dans un magasin un employé demande « il n’y a pas d’araignées au plafond » : autant d’allusions à sa prétendue folie. Se promenant avec sa fiancée, il surprend dans la conversation de deux individus ces mots bien significatifs : « Elle ne sera pas pour toi ». « Vogue et chavire » chante-t-on devant lui. Des dialogues entiers,

1. Observation publiée par Guiard et de Glérambault (loc. cit.).

SYMPTOMES DU DÉLIRE d'iNTERPRÉTATION 33

détournés de leur sens, provoquent des conceptions délirantes. Une malade écoute sa mère et son oncle chuchoter ceci : « Nous sommes arrivés -trop tard, le testament était fait — Oui, si elle ne meurt pas,... c’est une mauvaise affaire pour nous... » Ces paroles se gravent dans sa mémoire ; les rapprochant de la mort récente d’un évêque, ‘ elle conclut que, fille de cet évêque, ses prétendus parents veulent la faire mourir pour dérober son héritage.

Parfois l’expression perçue prend un sens emblématique : de véritables jeux de mots constituent autant d’arguments aux yeux de l’interprétateur. Coç signifie orgueilleux; poire, imbécile; on lui présente une brosse, « il peut se brosser » ; on lui offre du riz, « on se rit de lui » ; on lui tend un mètre ; serait-il le maître ? Parle-t-on de peau ou de gruyère : sa femme est « une peau, une grue d’hier » ; unindividunommé La/ay s’asseoit à côté de lui : l’accuse-ton d’un crime? {il Va fait). Une malade prétend qu’une infirmière est payée pour la faire disparaître, elle et une autre pensionnaire : elle l’entend en effet fredonner la «.chanson du roi de Thulé. » (tue-les).

Ces interprétations basées sur des similitudes de sons, sur des à-peu-près, des calembours, sont assez caractéristiques. Elles utilisent jusqu’aux noms propres des personnes de l’entourage. Une de nos pensionnaires, femme intelligente (obs, I), nous parle un jour de « rapprochements bien intéressants ». « A l’époque, dit-elle, du viol (prétendu) de ma fille, j’ai souvent répété le nom de celle-ci ; Marie. Or en arrivant à la maison de santé, j’apprends qu’une infirmière s’appelle Marie Potin » : allusion aux potins qu’on lui reprochait de faire à propos de sa fille. « Autres faits curieux, ajoute-t-elle, ma belle-mère causait un jour dans

Sériel'x. 3

une chambre voisine avec mon mari ; je l’ai entendue dire ;

« mon fils, elle devient dangereuse, je compte sur son internement » et elle le répéta trois fois. Or il y a une surveillante qui s’appelle « M“*® Conté ». Enfin mon mari me disait souvent que j’avais des « voix », et j’apprends qu’une infirmière est originaire de la Savoie. .Le D’’ Mauclaire vient l’examiner: encore un nom significatif : sa situation n’est pas claire !

L’écriture manuscrite sert également de point de départ à maintes interprétations. La tournure des phrases, les jambages des lettres, un mot souligné, les fautes d’orthographe, la ponctuation, le paraphe de la signature, un rien éveille les soupçons. « A la fin du nom de mon fils, dit l’une, on dirait un u et non un n; jamais il n’écrirait ainsi » ; elle conclut qu’on lui envoie une correspondance truquée. Une autre croit reconnaître deux écritures sur l’enveloppe : donc on la mystifie. Une troisième trouve un point trop gros à la fin d’une phrase : cela équivaut à une négation- '(point), à la rétractation de la phrase bienveillante.

La lecture des journaux fournit des données innombrables. Les malades découvrent dans les articles des allusions sur leur compte ; les faits-divers, les feuilletons narrent leur propre histoire ; quelques-uns croient entretenir une correspondance par les annonces. Les illustrés publient sous de faux noms les portraits de leurs ennemis : un de nos pensionnaires prend les portraits du roi et de la reine d’Italie pour ceux de sa femme et d’un prétendu amant. Chez une femme cultivée (obs. 1) le Matin joue ainsi un rôle important comme cause provocatrice d’interprétations : manchettes sensationnelles, gravures, programmes des théâtres, bulletin météorologique, tout sert à alimenter son délire :

SYMPTOMES DU DEL [RE d’iNTERPRÉTATION 35

l’administration du journal, au courant des infamies et des faux commis par ses ennemis, cherche à faire chanter ces derniers. La triple manchette « il faut des otages, il faut... il faut... » signifie que ses persécuteurs ont commis a trois faux ». Les titres d’article : Le faux familial,... Protecteurs de la fraude,... La traite des blanches,... En flagrant délit dé mensonge,... Trahison, vol et vente, de documents,... Le pavillon de l’éternité,... Le secret du gain, etc... sont autant d’allusions à sa famille, au médecin, à la maison de santé. Un périodique illustré reproduit une mosquée avec trois portes, ce qui indique les trois sorties de la malade de divers établissements. On lui envoie une carte postale représentant deux chaumières et une guirlande de violettes pour lui rappeler les deux viols de sa fille.

Enfin pour quelques-uns la chose se complique : la lecture desjournaux ou des lettres sert à déchiffrer des énigmes très complexes, de « véritables rébus », des « hiéroglyphes intéressants ». Ils expliquent, commentent, traduisent en langage clair des formules cryptographiques. Ce déchiffrement semble réalisé par un procédé analogue à celui des g'rilles cryptographiques qui, appliquéessurun texte, cachent certains mots et ne laissent voir dans les parties à jour que ceux qui servent à composer la phrase secrète. Notre malade (obs. I) isole ainsi dans un article quelconque des mots, des syllabes, des lettres au moyen desquels elle prétend reconstituer le sens caché du texte. Par exemple dans la phrase suivante d’une lettre de sa mère « tu n’aimes pas qu’on te parle du temps, mais on ne peut faire autrement. Bans cette saison oîi on devrait sortir sans crainte... » eUe lit en groupant les mots soulignés : « Dans cette

maison (de santé) où on devrait sortir ». A la deuxième page de la lettre on lit « ma pauvre petite » ; à la troisième il est question d’une ombrelle déchirée et, quelques lignes au-dessous, de M““ Y... : elle rapproche ainsi ces mots « ma pauvre petite ^Mademoiselle déchirée » (sa fille qu’elle croit avoir été violée par son mari). Au bulleliu météorologique d’un journal : veni d’oiiQsi » signifie que le médecin est « vendu » (par combinaison des lettres quelle souligne). Quand sa mère (par laquelle elle se croit persécutée) lui écrit : « Tu oublies toi même... », elle conclut que sa mère lui conseille de se suicider : « tue-toi ! » Elle relève sur une carte postale les mots suivants : Union postale (en imprimé), amitiés... bien... avec... B..., et elle forme la phrase suivante, en faisant remarquer que l’s d’amitiés, anormalement grosse, équivaut à est-ce : « Est-ce bien avec B..., que tu voulais t’unir ? » Dans les renseignement financiers, la phrase : « la hausse va s’accen?î/er, on doublera son capital... » veut dire qu’on doublera la somme'promise à celui qui la tuera... Les motsTiroZ... Fénclie signifient que X..., qui revient du Tirol, est « vérolé ».

Certains interprétateurs vont même jusqu’à soutenir qu’on imprime pour eux un numéro spécial de tel journal : « En juin 1900, écrit un malade de Legrain, bien qu’abonné au Matin, j’ai reçu tout à coup une suite de numéros où l’on me disait clairement que j’étais empereur d’Allemagne. Plus tard j’ai été au Matin pour retrouver ces numéros. J’ai compulsé toute la collection. Or il m’a été impossible de retrouver ces articles. D’où j’ai conclu qu’on avait imprimé un numéro spécial pour moi ». Deux de nos pensionnaires font une supposition analogue : l’une parle des

SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNTERPRÉTATION 37

journaux « affolants » et tirés spécialement pour elle, qu’on lui met sous les yeux (obs. I) ; l’autre, recherchant en vain un numéro qui a attiré son attention, assure qu’on a prémédité de n’en vendre qu’un petit nombre d’exemplaires (obs. V).-

2° Interprétations endogènes. — a) Interprétatiom tirées de Vétat organique. — Aux innombrables causes provocatrices émanées du monde extérieur viennent encore s’ajouter les sensations internés. L’introspection somatique (Vaschide et Vurpas) n’est parfois que l’expression d’un délire d’interprétation.

Souvent le malade n’appuie ses déductions sur aucun trouble morbide, mais uniquement, comme le remarquent les auteurs précédents, sur l’observation minutieuse de son organisme « qui lui fait considérer comme pathologiques certaines constatations qu’il n’avait pas faites jusqu’ici, simplement parce qu’il ne les avait pas cherchées ». Des phénomèrfes physiologiques (fatigue, érection...) servent de point de départ aux interprétations. Un de nos persécutés impute à l’intervention du médecin les « picotements » ou « les mouvements désordonnés » qu’il ressent dans les membres; si, après avoir lu son journal, il est fatigué, c’est qu’on l’hypnotise ; ses pollutions nocturnes proviennent des ingrédients qu’on lui fait absorber à son insu, etc. Une femme explique les crises clitoridiennes quelle éprouve par une influence étrangère occulte; elle accuse diverses personnes d’agir à distance sur ses organes génitaux.

Certains attribuent à un empoisonnement des troubles provoqués par la neurasthénie, la tuberculose, la dyspepsie.

l’entéro-colite, etc... A l’occasion d’un embarras gastrique, celui-ci se dit « imbibé d’arsenic ». « La nuit parfois, écrit cette autre (obs. VI), je suis réveillée par une sensation indéfinissable, comme le courant d’un fluide qui se serait acharné à me frapper sur le front, les tempes, le sommet du cerveau ; le résultat de cette sensation des plus pénibles se résume par des élancements torturants et d’insupportables bourdonnements d’oreille... Du plomb fondu ou de la chaux vive répandus liquides dans les veines pourraient V0U5 définir ce martyre. C’est surtout en sortant de table ou bien le matin que- les actes de cruauté implacable' s’acharnent. » Secousses musculaires, frissons, crampes sont mis sur le compte de courants électriques. L’insomnie ou un sommeil profond, la somnolence après les repas sont causés par des drogues. A l’occasion d’une angine, un malade' écrit : « Je suis en ce moment victime des procédés les plus violents dans la gorge, sur les amygdales ; elles sont gonflées savamment. » Et il ajoute : « On fait tomber mes cheveux, lorsque je me peigne ; le coiffeur m’a écorché quatre fois la figure ce matin et m’a arraché des poils : c’est, paraît-il, afin de me vieillir ; mes cheveux sont gris comme ceux d’un vieillard; on me rend les dents piolles afin de m’empêcher de mastiquer; le sangest vicié et des eczémas surviennent à la suite de ces manoeuvres infâmes... C’est grâce à la science personnelle que je déploie et à la robustesse de ma constitution que je réussis à conserver intactes mes forces physiques et intellectuelles. »

Les femmes expliquent leurs troubles menstruels; les accidents de la ménopause par l’intervention de leurs ennemis. Voici une pensionnaire qui, arrivée à l’âge cri-

■ SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNTERPRÉTAÏION 39

tique, attribue ses bouffées de chaleur, ses alternatives de rougeur et de pâleur à des jets de fluide, « On lui ride la peau, on la rend jaune, on déforme ses joues, on lui pique les yeux. » Les trois points douloureux de sa névralgie faciale sont dus a trois grains de plomb lancés là pendant son sommeil.

Observation II. — M. Célestine, soixante ans, entrée à la maison de santé en 1900. Dyspepsie et migraines depuis l’âge de vingt-cinq ans. Caractère jaloux et querelleur. Vers l’âge, de quarante ans, elle manifeste quelques idées de persécution : une bande de drôlesses est à sa suite ; l’une se gratte la tête, l’autre croise les bras, celle-ci fait des grimaces, cellelà se noircit le cou. Au moment de la ménopause elle s’étonne de.neplus avoir ses règles : c’est l’effet d’un poison. Quelques années après, son frère meurt subitement ; elle croit à un empoisonnement et dépose une plainte au parquet. Des difficultés survenant dans le règlement de la succession, elle suppose qu’on veut lui dérober cet héritage. Elle devient de plus en plus acrimonieuse et méfiante ; la mort de sa mère, des revers de fortune aggravent son délire qui se systématise définitivement. Ce sont les magistrats, les officiers et les prêtres qui la poursuivent, dirigés par le commandant G... et deux abbés avec la complicité de son mari. Elle les accuse de crimes et d’attentats anarchistes lus dans les journaux. Tous les jours, le Petit Journal s’occupe d’elle. Les journaux illustrés publient des gravures qui ont trait à quelque fait personnel. Elle habite successivement cinq localités : partout les voisins deviennent rapidement ses ennemis.

A la maison de santé elle englobe dans son délire le personnel et les malades, s’excite, injurie ses compagnes, les menace et parle quelquefois de se suicider. La plupart de ses interprétations sont provoquées par des troubles de la sensibilité. Elle accuse ses voisins de faire naître des rides sur sa figure, de lui lancer un fluide tantôt chaud, tantôt froid, surtout après les repas. Tous les gestes qu’on fait devant elle ne servent qu’aux jets de fluide. Se mouche-ton, tousse-t-on, c’est une « douche de saletés » sur son

visage. On emploie les procédés les plus bizarres. Ses voisins mettent à la fenêtre une serviette, un chiffon, un édredon rouge et, à chaque signal, elle éprouve une commotion dans tout le corps, sa figure s’empourpre et se gonfle. 11 y a non loin de chez elle une machine qui lui lance comme des grains de blé à la face. Elle sent comme trois petits pois sous la peau, (localisés au point d’élection de la névralgie du trijumeau). Toutes sortes de petites bêtes pénètrent dans sa peau et l’excorient. A certains moments on dirait que des marionettes jouent sur sa figure. Il se produit des sortes de petites poches sous ses paupières. On la rend tantôt jaune, tantôt rouge. On lui pique les yeux, on la fait pleurer, on lui ride le Iront, on enfonce sa joue sous ses dents ; sa bouche devient irrégulière et grimaçante, on lui cause des démangeaisons sous le riienton, on met des « cassures à ses petites veines (couperose), des marbrures à ses cuisses ». Il est aisé de reconnaître dans ces plaintes l’interprétation des symptômes soit de sa sénilité commençante, soit de sa névralgie faciale.

Elle emploie de nombreux procé.dés de défense. Elle introduit dans le sillon gingival des morceaux de liège, des zestes d’orange pour effacer les rides. Elle porte constamment un bandeau qui couvre la moitié du visage atteinte de névralgie, afin de se protéger contre les jets de fluide. Elle garnit de mastic les rainures du parquet où se trouve un « dépôt de petites bêtes ». Elle surveille avec soin le moindre repli de sa figure ; à chaque instant elle se regarde à la glace avec un lorgnon et compte ses rides. Elle examine à la loupe ses photographies et si elle aperçoit une line éraillure, elle la retrouve aussitôt au même point de son visage.

Ses ennemis imaginent mille façons d’annoncer leurs machinations. Le charbonnier dissimule sous une poussière noire les rides qu’il lui lance. On lui envoie une boîte avec l’étiquette fendillée pour lui dire qu’il en arrivera autant à sa peau. On lui présente des catalogues d’orthopédie pour lui prédire une paralysie prochaine. Les annonces sur le traitement de l’eczéma la menacent de cette maladie.

Le but de toutes ces persécutions est de l’enlaidir, de la rendre repoussante pour ses parents et son mari. On ne l’in-

SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNTERPRÉTATION 41

jurie pas, mais tous ces tourments ne sont-ils pas dix fois pires que des injures !

b) Interpt'étations tirées de l’état mental. — Certains états de conscience, certains troubles fonctionnels psychiques servent d’aliment aux interprétations (délire par introspection mentale de Vaschide et Vurpas). Quelques malades s’étonnent d’être assaillis par des pensées inaccoutumées, ou bien ils voient une relation entre ces pensées et les faits concomitants. L’un d’eux pensait au maréchal de Biron, un traître né dans son pays, quand au même instant son frère entre : c’est donc que son frère le trahit, est l’amant de sa femme. « Gomment, dit-il encore, ai-je pu raconter toute ma vie à ma femme comme à un confesseur? C’est bizarre, on cherche à me rendre fou. » Un autre s’étonne des aveux extraordinaires qu’il fait à ses parents ; il faut que par des « procédés raffinés » on l’oblige à « dévoiler son état d’âme ». Certains cherchent une cause même à leurs sentiments : tel d’entre eux, surpris de n’éprouver aucune affection pour sa mère, en conclut qu’il n’est pas son fds: Les actes répréhensibles commis antérieurement sont attribués à des suggestions.

Il n’est pas jusqu’aux manifestatiems dues aux émotions, à la fat.gue, à l’épuisement nerveux qui ne soient interprétées. Un de nos malades remarque que chaque fois qu’il est examiné par un magistrat, il perd tous ses moyens, balbutie, n’arrive pas à s’expliquer : que lui fait-on prendre dans ce but ? Veut-on le faire passer pour atteint de paralysie générale? Un autre ne peut concevoir sa pusillanimité; on doit projeter sur lui des rayons spéciaux qui ont la propriété de donner l’illusion de la peur. « Pourquoi suis-je

LIÎS FOLIES RAISONNANTES

nerveux, irascible, excité ; ou bien ahuri, hébété, incapable de rien dire ? Comment se fait-il que certains jours j’écrive avec difficulté, comme si on me retenait la main ? Parfois, moi instituteur, je fais des fautes d’orthographe ! Est-ce l’hypnotisme, la suggestion ? D’autres fois, je ne puis détacher mon regard des lampes électriques. Pourquoi ai-je un jour tourné autour d’un puits et me sentais-je poussé à m’y jeter? Magnétisme, assurément! » Divers interprètent des troubles neurasthéniques ou psychasthéniques. Marandon de Montyel a publié ‘ une observation qui paraît être un cas de délire d’interprétation 'édifié sur des troubles neurasthéniques, que le malade croit occasionnés par des individus soudoyés pour l’empoisonner, le troubler dans ses études et ses travaux.

Dans d’autres cas les épisodes délirants aigus (états de dépression, accès hallucinatoires, etc.) apparaissant parfois au cours du délire d’interprétation, sont bien considérés par le sujet lui-même comme des accès de folie, mais il les attribue à un empoisonnement ou à des suggestions.

Certains vont jusqu’à interpréter leur délire rétrospectif : il n’est pas naturel de se remémorer ainsi les moindres faits passés ; on agit sur eux pour qu’ils puissent se souvenir des plus petites peccadilles.

Enfin un certain nombre de conceptions délirantes empruntent aux rêves du sommeil normal des chimères acceptées sans modification ou dénaturées. Un mystique justifie son appel à la tiare par les terreurs nocturnes de son enfance ; il prédit les événements politiques pour les avoir vus en songe. Une allèmande, nommée Katzian, eût

1. Marandon de Montyel. Une aberration de la personnalité physique. Annal., méd. psychol., 1.878.

SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNTERPRÉTATION kZ

ainsi la révélation quelle n’était pas une Katzian : elle vit dans un rêve son père nourricier en prison, ayant à sa droite un chien, symbole de la fidélité, à sa gauche un chat, symbole de la fausseté ; elle est donc une fausse Katzian chat en allemand).

Interprétation des souvenirs. — L’observation du moment présent, l’interprétation des faits actuels ne suffit pas aux malades. Poussés par le besoin de trouver de nouveaux motifs à leurs malheurs, ou de mieux satisfaire leur orgueil, ils fouillent dans l’arrière-fond de la mémoire ; la reviviscence de souvenirs anciens fournit ample matière à des erreurs de jugement {délire rétrospectif). L’un d’eux se demande si c’est « pour avoir gardé, comme malgré lui, des timbres il y a vingt-quatre ans, qu’on pourra l’embêter toute sa vie.? » Certaines phrases insignifiantes, prononcées il y a longtemps, viennent confirmer les propos d’aujourd’hui, éclairer les sous-entendus, Piéflexions puériles de l’enfance, petits compliments, caresses ou réprimandes prennent tout à coup une signification précise. Le jour de sa première communion l’un déclare : c< Je veux être pape », inspiration divine certes et qui prouve ses droits à la tiare.

Dans cette investigation rétrospective, l’interprétation joue , encore un rôle prédominant, mais n’est pas seule en cause. Les illusions, la falsification des souvenirs doivent entrer en ligne de compte. Sans doute la trame de ce délire rétrospectif comporte quelques faits exacts, mais la broderie est en grande partie œuvre de l’imagination. Un paranoïaque de Bleuler a bâti son délire uniquement sur des illusions de la mémoire : celles-ci ne se produisaient qu’assez longtemps, un an même, après le fait réel. Un

malade de Kraepelin dessinait avec détails le château de son père qu’il affirmait avoir été ministre des Finances du Hanovre ; lorsqu’on lui eût prouvé qu’il n’y avait jamais eu de ministre portant son nom, il prétendit qu’on avait détruit par malveillance toutes les archives du Hanovre et fait imprimer, pour les remplacer, de faux documents.

Transformation DU monde extérieur. — Entraînés durant des années à cette gymnastique spéciale de l’esprit, les malades font des progrès surprenants dans Fart d’interpréter ; leur perspicacité s’aiguise et acquiert une pénétration singulière. Enfin, par la déformation systématique des faits, ils arrivent à une conception délirante du monde extérieur. L’interprétateur ne voit plus rien sous l’angle habituel; tout lui paraît étrange, il vit dans un milieu factice d’où les explications naturelles sont bannies. « C’est le monde renversé » dit-il, « c’est un labyrinthe de sous-entendus ; quelle vaste comédie, comme chacun joue bien son rôle; il faut avoir la tête solide pour ne pas devenir fou I » Tout ce qui se fait autour de lui est apprêté, artificiel, illusoire ; même le calendrier devient trompeur. Alors se produisent des erreurs de personnalité, de fréquentes fausses reconnaissances : l’entourage est affublé de noms d’emprunt réels ou fictifs. Une fille croit retrouver sa mère dans uqe de ses compagnes. Une mère ne reconnaît plus sa fille qu’elle affirme avoir été coupée en morceaux

Voici une observation de délire de persécution à base d’interprétations où les fausses reconnaissances, fréquentes,

d. Des exemples intéressants d’illusions de fausse reconnaissance dans le délire d interprétation ont été récemment publiés par Albès et par Damaye (Zoe. ciA).

SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNTERPRÉTATION 45

contrastent, par leur caractère de certitude, avec les doutes délirants habituels de la malade.

Observation III.— G... Hortense a été internée à quarantehuit ans, pour un accès mélancolique qui dura un mois environ. Cet accès n’était qu’un épisode au cours d’une vie délirante déjà ancienne ; la malade d’ailleurs l’apprécie exactement.

Son délire de persécution paraît avoir débuté douze ans auparavant, peu après l’abandon de son mari et son divorce. On la suit dans la rue, on fait des allusions sur son compte. Un soi-disant tailleur se livre en face d’elle à toutes sortes d’excentricités et d’obscénités. Des gardiens de la paix disent en passant à ses côtés : « On va la coffrer ce soir ». On pousse son fds à se marier malgré elle, à épouser la fille d’une espèce de magnétiseuse. Une jeune fille la bouscule dans l’escalier, puis elle apprend que cette même personne, hypnotisée, s’est jetée par la fenêtre. Il se passe dans sa maison des choses atroces. On finit par lui faire perdre la tête, si bien quelle sort plusieurs fois sans savoir où elle va. Elle craint d’être empoisonnée, et s’alimente très peu. Alors survient l’accès de dépression au cours duquel elle aurait eu quelques hallucinations de l’ouïe.

Son délire est faiblement systématisé. Elle ne désigne pas formellement un persécuteur. C’est peut-être son oncle (il scandalisait les gens en lui parlant sur un ton méchant) ; peut-être un jeune homme qui l’a autrefois demandée en mariage et a lancé un mauvais regard à son fils sûr le boulevard. Peut-être est-ce une femme qui, pour l’attirer dans un gueUapens, lui donna rendez-vous un soir? Youlait-on l’empêcher de se remarier? Un homme la protégeait pourtant et désirait l’épouser. Elle l’a compris à mille indices : il'était toujours à sa fenêtre quand elle passait dans la rue ; il dit un jour à son fils : « C’est bien triste de ne pas avoir de père », offrant ainsi de lui en rendre un ; il est allé jusqu’à lui dire : « Donnez-moi la main. »

Durant son séjour à la colonie de Dun, où elle a été transférée en 1902, son délire reste imprécis, sans hallucinations, mais enrichi par de fréquentes interprétations ; plusieurs

personnes de la localité y sont englobées. Dès son arrivée elle a entendu quelqu’un dire : « Le médecin voulait se payer la petite vache » ; il s’agissait d’elle. Ce même médecin, à qui elle se plaignait d’avoir des pertes, lui a proposé de la visiter; peut-on admettre pareil outrage? Pourquoi fabriquet-on tant de lettres ici ; pourquoi cherche-t-on à imiter telle ou telle écriture? On ne cesse de la tourmenter ; ses nourricières prononcent continuellement des mots àdouble'sens. A l’aspect des aliments elle comprend qu’on y met de l’acide borique, de l’arsenic, d’où ses fréquentes coliques. La nuit on lui travaille les dents. On l’accuse de se montrer toute nue ; les enfants lui tirent la langue. Quelques interprétations rétrospectives : son père lui disait quand elle était petite ; « tu parles chinois » ; donc on agissait déjà sur elle ; un jour elle eût peur de se jeter dans un puits : donc on la magnétisait.

Fausses reconnaissances multiples : elle a très bien reconnu ici le soi-disant tailleur ; il se dissimulait derrière un arbre. A deux reprises elle a^vu son oncle : la première fois il se cachait derrière une dame ; la seconde, il avait un costume bizarre et plus d’embonpoint. Elle a vu aussi Pi... et M. X... ; celui-ci avait mis une fausse barbe. Elle a rencontré M. Y... qui a ri en la regardant puis a pris une direction opposée à la sienne ; néanmoins, chose étrange, elle l’a de nouveau croisé faisant le moulinet avec sa canne, d’un air menaçant. Une nourricière n’est autre que la femme qui essaya de l’attirer dans un guet-apens ; celle-ci a habité Aubusson et lui parle sans cesse d’Aubusson ; or le jeune homme qu’elle a refusé d’épouser et dont son père disait : « il t’en voudra toute la vie », travaillait pour les tapisseries d’Aubusson : bizarre coïncidence. De plus elle a vu dans un dictionnaire une tète de dictateur qui ressemble singulièrement à cet individu. Elle est certaine aussi d’avoir rencontré son fils, errant dans les rues. Et quand celui-ci vient la voir, elle se demande si c’est bien lui ; n’est-ce pas simplement un garçon qui lui ressemble? pourquoi a-t-il un tricot rose, alors qu’il n’aime que le bleu? Les lettres qu’il lui envoie, pure comédie : ce n’est pas sa signature, il y a un M à la place d’un n ; d’ailleurs le format du papier est identique à celui qu’on a dans les bureaux de la colonie ;

SYMPTOMES DU DÉLIRE d’iNTERPRÉTATION 47

en outre les plis sont trop peu marqués pour que la lettre soit arrivée par la poste ; enfin l’adresse indiquée est fausse : son fils n’a jamais habité là. Elle répond à une adresse imaginaire; ses lettres lui sont retournées : nouvelle preuve qu’on la mystifie.

Le défaut de systématisation se traduit dans sa manière habituelle d’interroger et de s’exprimer : « C’est un mystère qui dure trop longtemps... je cherche le pourquoi sans le trouver... il y a des choses que je ne comprend pas. » G... n’a rien d’une mélancolique, ni dépression, ni douleur morale ; pas d’idées d’humilité, mais au contraire une satisfaction marquée : elle compose des paésies boiteuses dont elle est très fière. Sa terme est correcte, sa conversation normale en dehors du délire.

Page 1