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I. — DÉLIRE DE REVENDICATION

Le délire de revendication peut être défini une psA'chose systématisée chronique caractérisée par la prédomi-

1. Lachaux, De la dissimulation des idées de grandeur, Th. Paris,

2. A cette psychose conviendrait mieux la dénomination de délire à base de représentations mentales exagérées ou obsédantes employée par Deny et Camus, ou celle de délire paranoïaque à idées prévalentes adoptée par Dupré. A cause de sa brièveté nous conservons néanmoins le terme délire de revendication. Cette expression a été employée par Sêglas (1890, loc. oit.), puis par Cullerre (1897, Une forme de délire systématisé des persécutés-persécuteurs; Le délire de revendication. Annales médico-psychol.) ; Régis remarque avec raison quon peut 1 appliquer à tous les délires des persécutés-persécuteurs.

e dernier vocable nous paraît ambigu, groupant arbitrairement des tormes cliniques différentes telles que le délire d’interprétation et le

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nance exclusive d’une idée fixe qui s’impose à l’esprit d’une façon obsédante, oriente seule l’activité ■ tout entière dans un sens manifestement pathologique et l’exalte en raison même des obstacles rencontrés. Cet état de monoïdéisme, deprévalence morbide, se développe chez des sujets dégénérés; il n’aboutit pas à la démence.

Dans cette forme prennent place des esprits exaltés, raisonneurs et outranciers, des fanatiques qui sacrifient tout au triomphe d’une idée dominatrice. Mais le délire de revendication, d’une part n’englobe pas tous les malades aj^ant des réactions persécutrices, et, d’autre part comprend certains sujets qui n’ont aucune tendance persécutrice. On peut en distinguer deux variétés d’après un caractère de l’idée obsédante qui donne aux revendicateurs un aspect spécial : 1° le délire de revendication égocentrique ^ 2'’ le délire de revendication altruiste: le môme individu évolue d’ailleurs quelquefois de l’un vers l’autre ou les présente combinés.

Dans les cas types de la première variété, à la base de la psychose se trouve un fait déterminé, soit un dommage réel, soit une prétention sans fondement ; le malade ne vise qu’à la satisfaction de ses désirs égoïstes, à la défense de ses propres intérêts. Il est généralement l’ennemi d’une personnalité par laquelle il se croit lésé ou de la Société qui ne donne pas satisfaction à ses revendications (processifs, certains artistes ou littérateurs incompris, certains persécuteurs hypocondriaques, amoureux, etc.).

La variété altruiste repose au contraire sur une idée

délire de revendication (voir Nosographie). — Avant d’exposer le diagnostic différentiel avec le délire d'interprétation, et pour éviter toute équivoque, nous décrirons sommairement le délire de revendication, d’après notre conception.

abstraite et se traduit par des théories impersonnelles concernant les sciences, la philosophie, la politique, la religion, etc. (inventeurs, réformateurs, prophètes, thaumaturges,..) A Tinverse des précédents qui sont toujours des persécuteurs en conflit avec autrui, ceux-ci, dominés par des préoccupations altruistes, sont parfois des rêveurs inoffensifs, ou même des philanthropes généreux, nuisibles seulement à eux-mêmes et à leur famille qu’ils ruinent : ils sacrifient leur fortune à l’impression de leurs nombreux écrits, à la préparation de leurs expériences, à l’ardeur de leur prosélytisme. Souvent, il est vrai, leur exaltation, leur attachement à des utopies que, par tous les moyens, ils cherchent à réaliser, les rend dangereux (fanatiques de toutes sortes, mystiques, anarchistes, régicides et magnicides).

L’un de nous a observé, dans le service de Magnan, uji malade qui, d’abord inventeur, réformateur, puis poète, pamphlétaire, finit magnicide dans des circonstances singulières ; il s’agit d’Aub..., le meurtrier de Jules Ferry, Ce cas servira de base clinique à notre description du délire de revendication.

Aub... est un type de revendicateur : il en a l’instabilité mentale, l’orgueil démesuré, les lacunes morales, l’activité aussi désordonnée que stérile, l’égoïsme profond. D’une intelligence d’ailleurs développée, il fait des dupes,^ vit d’expédients, se lance dans les entreprises les plus diverses, tantôt fabricant de limes, tantôt s’occupant de modes il prend une quarantaine de brevets d’invention ; il trouve, dit-il, plus d’un procédé nouveau, entre autres un perfectionnement dans la fabrication des vitraux. Plus lard, s’improvisant chimiste, il invente une substance explosible à laquelle il n’est pas de forteresse qoi puisse résister. Il

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s’occupe également de questions sociales, travaille à un dictionnaire des synonymes, compose des pièces de vers, des pamphlets. Malgré cette suractivité intellectuelle que son instabilité rend inféconde, il mène une vie misérable. 11 entend alors rendre responsables ceux qui sont à la tête du gouvernement des échecs qui ne sont imputables qu’à son organisation mentale défectueuse.

En 1887, condamné à un mois de prison, il s’écrie : « On entendra parler de moi » et, réagissant comme il avait vécu, en déséquilibré, il se transforme en justicier : il veut faire un exemple éclatant. 11 profère des menaces de mort contre les juges qui l’ont condamné, et bientôt, entraîné par les vives polémiques de presse de cette époque, il se lance dans la politique. Il rêve une vengeance retentissante ; tous ceux dont il croit avoir à se plaindre, tous ceux que ses, convictions lui désignent comme nuisibles au bien du pays doivent.être punis. Il dresse une liste de 19 coupables et, pesant la responsabilité de chacun, il établit quatre catégories de victimes : 3 sont condamnées à mort (2 victimes politiques et 1 personnelle) ; 4 recevront des blessures très graves, 7 des blessures plus ou moins graves et enfin, o des blessures légères. Comme une seule victime doit payer pour toutes, il fait une loterie dans laquelle il donne à chacun un nombre de numéros en rapport avec le degré de culpabilité qu’il lui attribue. 11 prépare ainsi 122 bulletins ; Jules Ferry en a 18.

Son journal, rédigé dans cette période d’excitation, est des plus curieux et donne une idée très nette de son état mental: « Je condamne le misérable D..., le faux témoin, le voleur, le faussaire à avoir les deux pattes cassées au genou, et le W... recéleur, faussaire et calomniateur ingrat, à subir la même peine, avec huit numéros au chapeau pour D... et six numéros pour W... Les filles L... et la M... étant d’un autre sexe, je les méprise. »

Pour légitimer ces jugements sommaires, il entreprend un travail étrange : il fait la biographie de chaque coupable, et termine chacune d’elles par la condamnation dont il le frappe : magistrats, avocats, avoués, notaires, députés, ministres, tous comparaissent à son tribunal ; il pèse et con-

damne; il n'y a que lui d’honnête et de juste. 11 explique avec complaisance les avantages de ce qu'il appelle sa justice sommaire : « Et vous ne trouvez pas que cette loterie ainsi combinée ne soit cent fois plus salutaire, plus logique, plus morale et plus réconfortante, plus juste et autrement expéditive et efficace que la justice si souvent boiteuse et injuste ! »

Le 17 novembre, il écrit : « J’ai tiré aujourd’hui ma loterie, c’est Jules Ferry qui a gagné. J’en suis enchanté, il est sorti; c’est la mouche venimeuse, le frelon chrysalide du choléra-morbus, prêt à se transformer et à s’envoler, reine d’un essaim d’aigrefins prêt à fondre sur notre pauvre France. Et dire qu’il va felloir que ce soit moi, le pauvre inventeur ridiculisé, moi tant de fois conspué, pillé, calomnié, diffamé; failli, ruiné, condamné à la prison pour chantage, moi Pygmée, dire que c’est à moi que vient d’échoir la noble tâche de supprimer Jules Ferry le fléau, d’en délivrer la France ! ! J’ai sorti son numéro de mon chapeau, c’est vraiment trop de chance après tant de gros malheurs immérités et ma vie peut bien payer une telle récompense ! » Au moment de l’élection présidentielle son exaltation va en grandissant : il cherche à se rendre à Versailles, afin de tuer Jules Ferry si celui-ci est élu. Il raconte volontiers la scène de la tentative d’homicide du Palais Bourbon : « Le

10 décembre le moment psychologique était venu : j’avais préparé mon petit piège, la carte d’H..., j’arrive à la Chambre, je lui pose mon lapin et je tire dessus. J’étais plein de sang-froid, je ne bronche pas. Je tire un second coup, quelqu’un me saute dessus; je lui dis : « Est-ce que je tire sur les comparses, crétin ! » Un journaliste était là qui prétendait avoir sauvé le bandit, je lui ai crié : « vous êtes une oie, vous n’avez rien sauvé du tout! » Au cours de l’interrogatoire, Aub... fut pris au Dépôt d’un accès hallucinatoire qui dura cinq jours et disparut sans laisser de traces. — Pendant son séjour à Mazas, il est préoccupé avant tout par les travaux importants qu’il a en tête ; il a besoin de compléter sa série d’ouvrages. Il faut pour lui que la question politique et la question humanitaire soient résolues ensemble.

11 traitera successivement de l’éducation des garçons, de

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l’éducation des filles, sujet bien autrement important à son avis et enfin du père et de la mère. Pour cela il lui faut du temps ; « Faites-moi condamner, demande-t-il. J’ai besoin de dix ans de travail. Si un jury imbécile m’acquittait, je recommencerais. J’ai agi avec préméditation, et puis d’ailleurs il est nécessaire que je sois enfermé pour que mon pamphlet fasse son chemin sans que le gouvernement se trouve compromis. Si j’étais libre quand il sera publié, il y aurait une question Aub... ; il ne faut pas qu’on m’acquitte, ni pour moi (je commence par moi, je suis égoïste), ni pour eux, ni pour la société. »

A l’asile il est tranquille, s'occupe à rédiger des pamphlets contre Bismarck auquel sa, haine s’est actuellement attachée, travaille sans relâche à la solution des questions scientifiques, politiques, sociales, humanitaires les plus diverses; il veut proposer de nouvelles armes, de nouveaux plans stratégiques, etc.

L’activité intellectuelle du sujet, sa lucidité d’esprit, l’habileté avec laquelle il a prémédité et accompli sa tentative d’homicide auraient pu en imposer pour un état passionnel. Mais l’examen approfondi de cette existence dont tous les actes révèlent un déséquilibré, ses oppositions et ses contradictions incessantes;cette obsession de vengeance qui le poursuit, cette liste de victimes qu’il dresse, en mettant le nom d’un homme d.’Étàt à côté de celui de l’expert en écriture qui l’a déclaré insolvable, de l’avocat qui a plaidé contre lui, du magistrat qui l’a reconnu coupable, de l’ouvrier typographe qui l’a poursuivi, de sa belle-mère dont il prétend avoir à se plaindre ; ces verdicts qu’il rend, cette échelle de peines, cette loterie, ce choix de la victime laissé au hasard, dénotent bien les troubles profonds de son intelligence et le caractère maladif de ses revendications, tout en le séparant de la façon la plus tranchée de l’interprétateur à convictions manifestement délirantes.

Malgré leur diversité apparente, — qui tient uniquement aux modes différents de réactions — tous les revendicateurs sont identiques ; leur psychose est caractérisée par deux

signes constants : l’idée prévalente, l’exaltation intellectuelle. 11 n’existe à ce point de vue aucune différénce fondamentale entre un processif acharné à obtenir la réparation d’un déni de justice, prétendu ou réel, et tel chercheur de pierre philosophale qui dépense son énergie et sa fortune à poursuivre de vains travaux de laboratoire, ou tel rêveur sociologue dont la combativité s’emploie à propager ses théories et à en poursuivre la réalisation. Nous prendrons pour type de notre description les revendicateurs processifs ‘.

Tous ces malades sont des dégénérés; ils en ont les stigmates physiques et mentaux : déséquilibration des facultés, obsessions, impulsions, perversions sexuelles, préoccupations hypocondriaques. Leur défaut de jugement, leur instabilité les font se lancer dans des entreprises téméraires, dilapider leur fortune, s’enthousiasmer de' projets ou d’inventions chimériques. Quelques-uns témoignent pourtant d’aptitudes remarquables : imagination brillante, mémoire sûre, raisonnements habiles. Nombre d’entre eux enfin, surtout parmi les revendicateurs égocentriques, sont dénués de toute notion du bien et du mal : ils commettent des indélicatesses, des abus de confiance, des escroqueries, tout en ayant sans cesse à la bouche les mots de probité, de conscience et d’honneur. Un malade de Kraepelin trouvait extrêmement préjudiciable le retard d’une carte postale, tandis qu’un inceste, le détournement d’une somme d’argent n’étaient que peccadilles. Les plus violents se plaisent à vanter leur douceur et tel qui a

1. Dans cette description, nous avons fait de nombreux emprunts à 1 article de Magnan et Sérieux. Les aliénés persécuteurs. Revue générale des sciences pures et appliquées, 15 décembre 1891, et in Magnan Rech. s. l. centres nerv. 2» sôr., 1893, p. 383.

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commis une tentative de meurtre s’étonne que l’on relève un si futile épisode dans une vie toute de bonté et de charité ! Cette folie morale n’est pourtant pas un caractère intrinsèque du délire de revendication ; manifestation de tendances individuelles, elle peut manquer et se trouve même remplacée, chez certains revendicateurs altruistes, par des sentiments éthiques très développés. — Survienne un incident quelconque et la psychose apparaît : chez celuici l’idée fixe d’obtenir justice s’installe d’une façon irrévocable ; chez celui-là le désir impérieux d’accomplir sa mission dirige seul l’activité dévoyée.

Le délire de revendication est caractérisé par deux symptômes : 1° l’idée obsédante; 2° l’exaltation maniaque.

1° Les revendicateurs sont des obsédés. — Condamnés une première fois à la suite d’actes extravagants, déboutés de demandes fondées ou non, ils exigent des indemnités et la proclamation de l’erreur judiciaire. « La lutte pour le droit » telle est leur devise. L’idée qui les tyrannise ne leur laisse plus un instant de repos ; ils veulent « accomplir leur tâche jusqu’au bout. » Si au début leurs discours et leurs démarches semblent ne tenir que de la passion, à mesure qu’ils s’exaltent, le désir de faire triompher leur cause n’a plus de frein et les subjugue complètement ; le caractère morbide devient évident. Il s’agit là, non pas d’un simple état passionnel, non pas d’une revendication légitime de droits injustement lésés, mais bien d’une « haine maladive » (Morel), d’une obsession de jour en jourplus tyrannique et pour la satisfaction de laquelle le revendicateur, négligeant sa profession, sans souci de l’avenir et de ses véritables intérêts, tout entier à sa soif de ven-

geance, n’hésite pas à sacrifier sa fortune, sa famille,, sa liberté et sa vie même.

Toute résistance extérieure détermine une lutte, parfois angoissante, comparable à celle que provoque la résistance intérieure dans les crises d’obsessions-impulsions. Une malade, à la suite d’un jugement prétendu injuste,, resta obsédée et angoissée durant trois mois, puis finit « pour se .soulager du poids épouvantable qui étouffait sa poitrine » par se livrer à des voies de fait sur le juge. Ce caractère obsédant, Lamartine l’a nettement indiqué chez Louvel, l’assassin du duc de Berry ; il montre ce fanatique « roulant dans une tête étroite une pensée mal comprise et souffrant jusqu’à ce que sa main fatale l’ait déchargé par un crime du poids et du mart^^e de son idée ».

Régis, qui a tait une étude approfondie des « magni-, cides^ », les définit « des dégénérés à tempérament mystique qui, égarés par un délire politique ou religieux, compliqué parfois d’hallucinations, se croient appelés au double rôle de justiciers et de martyrs, et, sous l’empire d’une obsession à laquelle ils ne sont pas libres de résister, en arrivent à tuer un grand de la terre au nom de Dieu, de la patrie, de la liberté ou de l’anarchie. » Forel, dans son étude .sur Luccheni, l’assassin de l’impératrice d’Autriche, nous montre un tempérament héréditaire, éminemment impulsif, un instable exaspéré dans sa vanité et ses espérances et qui, suggéré, fanatisé, devient anarchiste, s’insurge contre la Société « pour venger sa vie^. »

Non moins caractéristique que l’irrésistibilité de l’idée obsédante est le sentiment de soulagement qui suit sa

•1. Régis, Les Régicides dans l’hisloire et dans le présent, Bibl. de criminolog., Paris, 1890.

2. Forel et Mahaim, Crime et anomalies mentales constilutionnelles Pans, P. Alcan, 1902.

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satisfaction. Le persécuteur homicide « en voyant sa victime à terre, goûte un sentiment de triomphe et retrouve le calme de l’esprit au moins pour un certain temps ». (R. Leroy).

Aveuglés par le fanatisme du droit, égarés par de grossiers sophismes, en proie à une excitation émotionnelle' intensè, les revendicateurs demeurent incapables de raisonner sur ce qui a trait à leur idée fixe. Ils acceptent uniquement les jugements d’autrui conformes à leur état affectif; ils déclarent faux et tiennent 'pour inexistants tous les autres. Ils ont une « conception unilatérale du droit. » « Un homme intelligent, dit un malade de Forel. faitlui-méme sa loi ».

Il serait surprenant qu’un sujet lucide, en conflit avec le monde extérieur, n’interprétât pas à sa façon, sous l’influence de sa passion, les événements qui le. touchent. Des erreurs de jugement apparaissent donc chez les revendicateurs (parfois de rares hallucinations). Mais ces interprétations relèvent plus de la passion que du délire ; les juges sont des vendus, leurs propres avocats sont payés par leurs adversaires, les témoins ont accumulé mensonges sur mensonges, on a violé la loi ; c’est une comédie indigne de la justice... Dans certains cas, ces accusations portées contre les juges ou l’entourage proviennent, non pas d’erreurs de jugement, mais de la mauvaise foi : Sandon en est un exemple célèbre L

2“ Les revendicateurs sont des maniaques raisonnants. — Les faits et gestes de ces sujets ne sauraient êtrè exclusi- -vement considérés comme le mode de réaction aux concep-

1. Lire l’observation de Sandon in Legrand du Saulie, Les signes physiques des folies raisonnantes, Paris, 1878.

lions qui les subjuguent. Les anomalies de leur conduite ont une autre cause ; « leurs pensées et leurs sentiments sont poussés par une force maniaque » dit Schüle, et c’est également l’opinion de Magnan. Le besoin de dispute est un des mobiles de leurs actes. L’excitation intellectuelle reste à peu près permanente chez eux, avec des épisodes paroxystiques ; bien rares les moments de calme ou de dépression. Animé par une vanité insensée, par un esprit d’opposition systématique, avide de satisfaire son activité morbide même au prix du scandale, le revendicateur se multiplie de tous côtés, aborde mille entreprises, écrit aux personnages en vue, consulte des avocats, demande des audiences, passe ses nuits à rédiger de volumineux mémoires, dépose des plaintes, cherche à gagner à sa cause la Presse, fait parvenir des pétitions au Parlement. La moindre discussion l’irrite : il s’emporte en de violentes colères contre son interlocuteur ; « il a un besoin insatiable de briser tout ce qui s’oppose à lui. » Echecs, condamnations, autant d’iniquités nouvelles qui exaltent sa combativité agressive ; lutter est devenu pour lui, non plus un moyen, mais le seul but de sa vie.

Leur excitation croissant, les revendicateurs cherchent par tous les moyens à attirer sur eux l’attention : l’un s’affuble d’un costume étrange, l’autre tire un coup de révolver en l’air au passage du chef de l’État (faux régicides de Régis) ; quelques-uns posent leur candidature aux élections. Certains se font arrêter, dans le but de comparaître devant un tribunal, ou cherchent à s’introduire auprès du Président de la République. Ils en viennent aux écrits et aux placards diffamatoires; ils impriment eux-mêmes des affiches pour demander « la nullité de jugements entachés

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de dol, rendus contre eux en secret et en abus de loi », ils font distribuer sur la voie publique des mémoires justificatifs. L’aspect de ces factums est parfois à lui seul caractéristique : allégations suivies des termes « dont témoignages... preuves... sic », phrases soulignées deux, trois et quatre fois ; mots écrits en caractères spéciaux ou à l’encre rouge, etc... Ils en arrivent enfin aux tentatives de chantage, aux injures, aux menaces, aux actes de violence, et parfois, s’érigeant en justiciers, ils organisent un guetapens et frappent mortellement celui qu’ils ont condamné.

Cette activité démesurée et continue ne peut donc être assimilée à une réaction secondaire et accessoire; seuls sont contingents les modes variables par lesquels elle se manifeste ; mais en elle-même elle reste une des expressions essentielles de la psychose.

L’évolution du délire de revendication est étroitement liée d’une part à l’irrésistibilité de l’idée dominatrice, d’autre part à la persistance de l’activité morbide. Sous cette double influence les malades agrandissent le cercle de leurs revendications et de leurs accusations : sans perdre de vue la réparation qu’ils exigent, ils marchent de procès en procès et plus on les déboute de leurs demandes, plus celles-ci prennent de l’ampleur; les injustices s’accumulent, le nombre de juges vénaux, d’avocats indignes, de faux témoins ne cesse d’augmenter. Leur accorde-t-oh un secours, c’est une preuve de plus qu’ils sont dans leur droit, qu’on les craint, et ils poursuivent leur campagne. Quelquefois l’excitation permanente se met au service d’idées obsédantes successives. Des réclamations nouvelles viennent se greffer sur les anciennés; le revendicateur oublie le fait réel qui a servi de base à son obsession pour Sérieux. 17

LES FOLIES BAISONNANTES

s’attacher à des prétentions imaginaires qu’il défend avec la même énergie. Parfois même ce n’est plus un dommage personnel qui le préoccupe, mais l’injustice en général. 11 se pose en champion du droit, en défenseur des opprimés; son délire égocentrique se transforme en un délire altruiste. Ce rôle désintéressé qu’il s’attribue lui donne alors une idée encore plus haute de sa personnalité ; il se croit un instrument de la Providence, se proclame « le martyr de la vérité ». Mais si les idées d’orgueil atteignent avec le temps à un degré extrême, jamais cependant elles n’aboutissent, comme chez les interprétateurs, à de véritables conceptions délirantes, à la mégalomanie.

L’internement ne fait en général qu’augmenter l’excitation des revendicateurs. Ils envoient des protestations de tous côtés, menacent les médecins qu’ils englobent parmi leurs ennemis, et parfois ils trouvent des défenseurs dans la Presse et même au Parlement. Le délire de revendication en effet, type de folie convaincante, peut s’étendre à tout l’entourage.-Un malade de Forel, un médecin, fut élu député ; on écrivit un roman sur son affaire ; et des pétitions en sa faveur se couvrirent de milliers de signatures.

Gomment se termine le délire de revendication ? On le considère habituellement comme un état chronique qui ne guérit jamais, et qui n’aboutit jamais à la démence. Le plus souvent en effet, la psychose, intimement liée au caractère de l’individu, ne disparaît que sous l’influence de la sénilité ; faire l’histoire de la maladie, a-t-on dit, c’est faire celle du malade. Le délire de revendication est moins un « délire » que la manifestation d’une personnalité psychopathique. — Certains auteurs cependant (Wernicke, Ziehen) admettent la possibilité d’une guérison; il nous

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paraît exact que la combativité exaspérée de ces sujets peut finir par s’atténuer et même s’éteindre.

Après cet exposé succint, abordons le diagnostic avec le délire d’interprétatiôn. L’examen des antécédents fournit des indications — à vrai dire insuffisantes — mais néanmoins appréciables. Ces deux variétés de dégénérés, interprétateurs et revendicateurs, ne se ressemblent ni par le degré, ni par la nature de leurs tares : stigmates physiques et mentaux, lacunes morales sont beaucoup plus marqués chez les derniers ; la dégénérescence, chez les premiers, ne se manifeste souvent que par une hyperesthésie affective èt des tendances paralogiques.

Le début diffère dans les deux psychoses. Le délire de ,revendication a pour point de départ une idée fixe ; le délire d’interprétation n’arrive à l’idée fixe qu’après une longue phase préparatoire. Dès l’origine le revendicateur a son système établi, son but unique est de faire triompher son idée obsédante. ' L’inlerprétatéur au contraire commence par émettre des jugements faux sans plan arrêté et ne les coordonne que secondairement autour d’une idée principale.

Plus tard les différences s’accusent, à ce point que dans certains cas le diagnostic n’offre aucune difficulté. -Il devient plus épineux, d’une part lorsque des jugements erronés surgissent en plus ou moins grand norhbre au cours du délire de revendication, d’autre part, surtout, lorsque le délire d’interprétation s’accompagne de réactions épisodiques, d’apparence identiques à celles des reven-' dicateurs. En pareille circonstance on arrive à établir le diagnostic si l’on connaît les caractères des interprétations

et des réactions dans chacune des deux psychoses. Dans Tune comme dans l’autre, les interprétations se subordonnent à une idée directrice, mais les caractères de ces idées ne se ressemblent nullement.

Dans le délire de revendication c’est un grief expressément formulé, un fait initial auquel le malade revient toujours dans ses raisonnements ou ses écrits et dont il tire toutes ses déductions : c’est un dommage subi, une condamnation injuste, une mission déterminée... — Dans le délire d’interprétation, au contraire, on ne trouve pas ce fait initial, cette formule concise qui obsède le revendicateur. L’idée prévalente ne se traduit pas, au début, d’une manière concrète; c’est plus une tournure d’esprit qu’une idée : le malade a une tendance prédominante aux idées de persécution, ou aux idées de grandeur, ou aux idées mystiques..., mais il ne l’exprime que d’une manière imprécise. Dans la suite seulement, et en général grâce à une interprétation rétrospective, il trouve les faits décisi.fs qui sont la base de son système.

Bien différentes sont les interprétations. Celles du revendicateur se manifestent uniquement par des déductions que lui dicte sa passion. Chez certains fanatiques ou réformateurs, les erreurs de jugement, ne s’appliquant qu’à des idées abstraites, se formulent en théories plus ou moins étranges, produit de l’imagination ou des rêves. Pour le processif, sa conviction étant acquise primitivement et appuyée sur un solide faisceau de preuves, il ne cherche pas à grouper autour d’elle, en une sorte de roman délirant, de multiples interprétations ; celles-ci n’interviennent que pour expliquer ses déboires, et ne dépassent pas cette limite. A l’occasion d’un procès perdu il accuse bien juges

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et avocats de partialité ou de corruption, et, à la sortie du tribunal, il pourra mal apprécier les gestes ou les paroles des auditeurs, mais il ne s’empare pas du moindre fait, d’un geste ou d’un incident minime, d’un cri des passants ou de chansons d’enfant pour édifier un délire complexe; il n’attribue pas aux maléfices de ses ennemis tous les malaises organiques qu’il peut ressentir : il ignore les persécutions physiques. Et jamais il n’éprouve le besoin de bâtir un délire rétrospectif, jamais il n’aboutit à une conception délirante du monde extérieur, jamais il n’atteint à la mégalomanie systématique : il ne modifie pas son nom, ne s’affuble pas de titres imaginaires, ne renie pas sa famille, ne s’octroie pas des richesses colossales, ne se proclame pas roi.

Chez l’interprétateur au contraire, les interprétations fausses se multiplient d’une façon parfois prodigieuse : on assiste à l’édification de délires véritables, construits sur de faux jugements portés à l’occasion des plus insignifiantes impressions sensorielles, sensitives ou cénesthésiques, actuelles ou passées. Un exemple, la lecture des journaux ; le revendicateur se contente de souligner et de collectionner des nouvelles judiciaires, des articles se rapportant de près ou de loin à son affaire; et, sans les déformer, il se les approprie comme autant d’arguments en sa faveur ; —l’interpréta teur, lui, ne se soucie nullement de la signification réelle de ses lectures car il se fait un jeu de les dénaturer ; c est un fait-divers anodin, une annonce, un passage quelconque, un terme banal qui fixe son attention, et parfois il rassemble, en une phrase énigmatique pour tout autre que lui, des mots épars, choisis dans plusieurs colonnes. De telles différences semblent bien démontrer qu’on est en pré-

sence de deux catégories de malades foncièrement distinctes. L’examen des réactions confirme cette manière de voir.

Sous l’influence d’une interprétation délirante, apparaît parfois chez l’interprétateur prédisposé à ce mode de réaction, une combativité paroxystique; mais sa conduite reste étroitement subordonnée au délire. Il réagit comme l’halluT ciné qui croyant entendre une injure, y répond par une menace; ainsi que ce dernier, il peut s’acharner contre ses prétendus ennemis, devenir persécuteur. Mais il obéit alors à un mobile puissant : il défend son honneur, sa liberté, sa vie qu’il croit attaqués. C’est pour une cause futile au contraire que le revendicateur se dépense en efforts multipliés, qu’il sacrifie son honneur, sa liberté, sa vie. Les réactions de l’interprétateur sont toujours transitoires, parfois très passagères; celles du revendicateur, témoignant d’une activité pervertie, restent sans cesse au premier plan, sont partie intrinsèque de son anomalie. La réaction du premier est, dans une certaine mesure, proportionnées son excitant imaginaire, très différente, en cela^ de celle du second : chez ce dernier un dommage minime, mais quelquefois réel, a un retentissement exagéré, parce qu’il s’y ajoute une excitation spontanée, indépendante de ce mobile.

En résumé, le délire d’interprétation est une psychose dans laquelle la prolifération d’interprétations multiples èt le rayonnement progressif d’une conception prédominante déterminent l’organisation d’un roman délirant compliqué, susceptible d’entraîner des réactions transitoires. Le délire de revendication est un « état morbide continu du caractère » (Arnaud) qui, sous l’impulsion d’une idée obsédante, se traduit par une excitation permanente, une suractivité

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anormale, indépendante de tout système véritablement délirant. Ces caractères différentiels sont indiqués dans le tableau synoptique suivant :

délire d’interprétation

État délirant chronique..

Interprétations délirantes multiples et diverses, primitives et prédominantes.

Goneéptions délirantes variées.

Idée directrice secondaire.

Chez les interprétateurs persécutés ; idées de persécution très, actives.

Chez les interprétateurs mégalomanes ; idées de grandeur systématisées.

Fausseté et parfois invraisemblance flagrante du roman délirant.

Activité normale.

Réactions en rapport avec leurs mobiles.

Stigmates de dégénérescence peu accentués et électifs.

Conservation du sens moral.

•Extension progressive du délire.

Transformation du milieu extérieur.

Incurabilité.

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