Centr. f. Neiu. u. Psychiat., 15 août
2. Tiling, Neisser Individ. u. Psychose. Centr. f. Nerv, u. Psych., fév. 1906.
■ 3. Centralbl. f. Nerv. u. Psych., 1®'’ juin 1907,
4. Leppmann, Querulantenwahn u. Zwangsvorstelianyen. Aertz. Sachverst. Zeit., 1903, n» 14.
LES FOLIES IIAISONNANTES
se taire ; ils cherchent à écarter de leur pensée leurs idées de revendication, mais ils succombent sous l’obsession. Ils disent avec résignation : « je ne puis faire autrement». Leppmann classe ces cas dans la folie avec représentations obsédantes.
Wernicke soutient qu’il y a tout un groupe de maladies psychiques partielles, les aiUopsychoses circonscrites, qui ont pour caractère le développement à'idées prévalentes [Die überwertigen Ideen) ou d’idées fixes, dans une conscience par ailleurs indemne ou relativement indemne.
<c II y a incontestablement, dit-il, des cas de folie quérulante dans lesquels il s’agit d’une maladie psychique tout à fait circonscrite. »
Hitzig reproche à Wei’nicke de vouloir restaurer les « idées fixes » et les monomanies. Pour lui la folie quérulante (et sous ce nom il paraît englober le délire d’interprétation, le délire de revendication et des états paranoïdes), loin d’être une psychose « circonscrite », est une maladie de toute la personnalité psychique. 11 n’y a pas seulement une idée prévalente isolée, mais de nombreuses idées délirantes (de persécution, de grandeur...), une extension progressive des associations délirantes, des troubles de l’intelligence portant surtout sur certains points, des anomalies de la mémoire, des altérations nombreuses et toujours manifestes des sentiments. Cette maladie ne se différencie pas dans ses éléments essentiels de la paranoïa. Elle se termine souvent par la démence « due probablement à des lésions anatomiques fines du cerveau ». — La divergence d’opinions entre Wernicke et Hitzig s’expliquerait en admettant que la thèse de Wernicke s’applique plutôt au délire de revendication et celle de Hitzig aux psychoses interprétatives.
Différents auteurs (Kôppen, Siemerling, Salgo, Weber), adoptant les vues de Hitzig, considèrent la folie quérulante comme une manifestation de débilité mentale ou d’affaiblissement psychique.
Kraepelin fait de la folie quérulante une variété typique de la paranoïa; il lui réserve une description spéciale. Comme dans la paranoïa, il admet le lent développement d’une conception délirante du monde par suite de l’élaboration patho-
ESSAI NOSOGRAPHIQUE
logique des événements de la vie ; cette psychose est relativement immuable et incurable. 11 distingue les vrais quérulants des pseudo-quérulants, sujets obstinés, querelleurs, ayant la passion de la chicane, mais différents néanmoins des vrais quérulants. Le délire de ces derniers en effet procède d’un point de départ unique, bien déterminé, sans cesse au premier plan, d’où il rayonne de plus en plus.
La conception de Kraepelin est attaquée par Heilbronner dont les idées semblent conformes à notre manière de voir. Heilbronner^ admet une différence fondamentale entre la genèse du délire des quérulants et celle de la paranoïa. Cette différence apparaît nettement, même en s’en tenant à la description de ceux qui englobent la folie quérulante dans la paranoïa et qui, proclamant le peu d’importance de la couleur du délire, caractérisent néanmoins la folie quérulante par l’existence de conceptions portant sur un préjudice juridique. Si l’on compare le développement d’une folie quérulante et celui d’une paranoïa, on arrive à cette conclusion que, dans la première*, manque pour ainsi dire le début, à savoir, cette période qui chez le paranoïaque précède-souvent de plusieurs années le développement du délire. On a l’impression que le quérulant commence par une idée fixe, tandis que le paranoïaque n’y arrive qu’après une longue maladie. Chez ce dernier cette idée fixe a pour but. d’expliquer une longue série de phénomènes morbides; chez le quérulant elle oriente l’interprétation de perceptions et de souvenirs normaux. La différence s’accuse encore dans un symptôme commun, l’interprétation. Chez le paranoïaque il y a un délire très diffus de « signification personnelle » des faits extérieurs ; chez le quérulant il y a un véritable délire de rapports dans le sens — et exclusivement dans le sens — d’une idée prévalente déterminée. Tandis que la paranoïa converge lentement vers un système délirant unique, dans la folie quérulante tout se groupe autour d’une idée délirante qui, dès le début, est au centre de la conscience. Aussi n’observe-t-on pas chez le quérulant de modification du thème délirant, fait qui peut survenir au contraire
i. Heilbronner, Hystérie u. Querulanlenwahn, €entralbl. f. Nerv. u. Psychiat., 13 oct. 1907.
chez le paranoïaque au cours des années. Enfin d’après Heilbronner (ainsi que pour Jolly, Siefert, Bonhoeffer) la folie quérulante est susceptible de guérir, avec ou sans reliquat. Il faut donc enlever tout le groupe de la folie quérulante de la paranoïa de Kraepelin qui elle est incurable, et qui dès le début a une évolution chronique progressive.
En résumé le délire de revendication, de par ses symptômes, son étiologie, sa pathogénie, son évolution, présente des traits caractéristiques qui justifient la place autonome, que nous avons cru devoir lui accorder au point de vue nosographique. En particulier il convient de distinguer cette psychose à base de représentations mentales exagérées ou obsédantes du délire à base d’interprétations. Que ces deux formes présentent des affinités, cela n’est pas douteux. Mais si dans les deux psychoses on peut déceler l’existence d’idées prévalentes, dans l’une (délire d’interprétation) l’idée prévalente, une fois installée à la faveur d’interprétations erronées multiples, devient le nojmu autour duquel s’organise un sj'stème délirant complexe; dans l’autre (délire de revendication) l’idée prévalente, ou obsédante, détermine un état affectif chronique et des réactions anormales.
II. — Nombre d’aliénistes, prenant pour type de délire systématisé les psychoses hallucinatoires chroniques, réunissent dans le même cadre ces formes sensorielles et le délire d’interprétation ; la genèse de ces deux états morbides leur apparaît identique, ils ne voient entre eux qu’une différence de degré. Nous allons essayer de montrer qu’il existe au contraire une différence de nature entre les psy-
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choses hallucinatoires, maladies accidentelles, et le délire d’interprétation, maladie constitutionnelle. Nous choisirons comme type de ces psychoses hallucinatoires chroniques, celles dont les caractères ont été déjà résumés au chapitre Diagnostic : le délire chronique de Magnan.
La première période du délire chronique, période interprétative, nous est apparue comme une manifestation du désarroi mental provoqué par une brusque rupture entre le passé et le présent, par « les modifications de l’activité mentale et les sentiments d’incomplétude qui en résultent » (Pierre Janet). Le malade, cherchant une explication à cet état de malaise, forge des interprétations qui ne le satisfont pas ; il reste dans une perpétuelle inquiétude, sans systématiser, parce que les acquisitions antérieures conservent pendant un certain temps leur pouvoir réducteur. Au début du délire d’interprétation, au contraire, cette lutte contre l’invasion de concepts déraisonnables ne se produit pas : l’idée délirante germe et fructifie dans un terrain préparé de longue date aux interprétations erronées.
La lésion du délire chronique s’étend de plus en plus, affaiblit progressivement l’auto-critique, et finit par atteindre les centres sensoriels. Alors T hallucination éclate et, coupant court à toute hésitation, fixe le délire que les interprétations restaient impuissantes à établir ; dorénavant celles-ci passent au second plan. —Chez l’homme normal, aussi bien que chez l’interprétateur, l’esprit constamment tendu vers la même idée et distrait de toute autre, finit quelquefois par objectiver la pensée prédominante sous forme d’une sensation : l’hallucination se traduit alors immédiatement par des termes correspondant aux préoccupations. Tel n’est pas le mode d’apparition et d’évolu-
tion de l’hallucination auditive du délirant chronique ; essentiellement liée à l’éréthisme cortical et à l’envahissement progressif du centre auditif, elle commence par des troubles élémentaires, des bruits sans signification ; une phrase articulée, extériorisant les ruminations du persécuté, n’apparait que grâce à la propagation de la lésion au centre verbal, et l’irritation de ce centre augmentant peu à peu, tout le délire finit par s’exprimer en dialogues hallucinatoires h
Les troubles sensoriels et cénesthésiques aussi bien que les interprétations prémonitoires du délire chronique révèlent l’existence d’une altération progressive de l’écorce cérébrale qui, d’abord irritative, ensuite destructive, conduit, très lentement parfois, le délire à la désagrégation, le malade à la démence ; l’évolution du délire d’interprétation est loin d’aboutir à un affaiblissement psychique analogue.
Qu’importe cette différence, répondent ceux qui prétendent maintenir le bloc des délires systématisés : on ne classe pas les maladies d’après leur terminaison ; songerait-on à séparer les fièvres typhoïdes qui guérissent de
1. La progression des troubles sensoriels dans le délire chronique ressemble singulièrement, abstraction faite de la durée, à celle des troubles d’origine toxique. Magnan décrit, dans le delirium tremens. d’abord des bourdonnements, des sifflements d’oreille, puis des bruits variés, des sons de .cloche, des voix confuses qui rapidement deviennent des injures et des menaces, enfin des voix connuès et des paroles bien articulées. « Grâce â l’agent toxique qui en raccourcit les phases nous pouvons assister chez le délirant alcoolique, en quelques jours ou en quelques heures, au développement d’un processus hallucinatoire qui, chez le délirant chronique, s’étendra sur une période de plusieurs années... Ces phénomènes nous apparaissent comme des moments successifs d’un seul et môme événement psychique qui a pour corrélatif physiologique l’irritation grandissante d’un même centre cortical et la diffusion de cette irritation à un territoire cérébral de plus en plus étendu. » (Marillier, Elude sur l’œuvre psyclwlorjique de Maqnan, Revue philosophique, oct. 1893.)
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celles qui aboutissent à la mort ? L’argument est plus spécieux que décisif ; il compare des faits dissemblables, et sa valeur, en tant qu’il s’agit de nosographie psychiatrique, demeure fort contestable. Nous manquons en effet, dans ce domaine, de données étiologiques et anatomiques précises. Cette lacune, regrettable certes, doit-elle obliger le clinicien à se contenter d’une simple nomenclature de symptômes ? Lui est-il interdit d’accorder quelque valeur à l’évolution des psychoses? Nullement. Et tant que ceux qui critiquent l’importance attribuée à l’évolution, ne. nous auront pas fait connaître des éléments d’appréciation plus sûrs, nous continuerons à penser avec J.-P. Falret que « la marche des maladies mentales est certainement la partie la plus importante de leur histoire » et à tenir, avec Lasègue, Magnan et Kraepelin, l’étude de l’évolution comme l’idée directrice de la psychiàtrie clinique. Et cette évolution il faut l’envisager tout entière, sans négliger la période terminale. Aussi bien ne sait-on pas qu’à l’origine les phénomènes d’excitation masquent souvent la nature réelle d’une lésion, définie seulement par les phénomènes tardifs de déficit L
1. « Aucun moyen, dit Kraepelin, ne peut, à un plus haut degré, aiguiser notre regard, pour nous faire discerner les caractères véritablement importants d’un processus morbide,-que l'étude de son évolution et de sa terminaison. La connaissance de la paralysie générale et de ses signes physiques n’a-t-elle pas été subordonnée à ce fait d’observation que tous les malades qui présentaient un trouble de la parole et des troubles de la motilité finissaient par succomber de la même façon. Si nous groupons ensemble une série de cas qui ont abouti à la môme terminaison, nous serons alors à même, souvent, de reconnaître dans le tableau clinique certaines particularités qui, désormais, nous permettront, dans des cas semblables, de prédire avec exactitude leur évolution future... Il va sans dire que dans la pratique nous tomberons quelquefois dans l’erreur, mais toujours l'histoire de chaque cas mettra la vérité en évidence et, en confirmant notre opinion ou en rectifiant notre erreur, elle nous conduira nécessairement.
Les psychoses systématisées hallucinatoir es apparaissent donc radicalement distinctes du délire d’interprétation et par leur genèse et par leur évolution. Alors que se révèlent des affinités entre le délire d’interprétation et le délire de revendication, dérivés tous deux d’une personnalité morbide, aucun lien ne rapproche ces psj^choses constitutionnelles et non démentielles des psychoses hallucinatoires chroniques, maladies acquises et démentielles. Cette division nosographique est conforme à celle de Magnan qui oppose le délire chronique, né chez de simples prédisposés, aux délires systématisés des dégénérés où rentre le délire d’interprétation. Elle se rapproche de celle de Kraepelin qui classe le délire.chronique dans la démence paranoïde, forme de démence précoce, et isole la paranoïa qui correspond exclusivement au délire d’interprétation et au délire de revendication.
On a objecté à Kraepelin d’une part que l’assimilation, au nom de l’analyse des troubles affectifs et volontaires et de l’évolution démentielle, des formes dites paranoïdes aux formes hébéphréniques et catatoniques de la démence précoce était discutable (Dupré) ‘, et d’autre part qu’il n’existe pas de barrière entre la paranoïa et la démence paranoïde. Il n’entre pas dans notre plan d’examiner la première objection que bien des auteurs croient fondée. Passons en revue les travaux consacrés à la seconde.
Sommer admet entre ces deux psychoses — paranoïa et démence précoce — une chaîne ininterrompue de formes cliniques. Bleuler n’établit pas entre elles une différence de
à travers l’accidentel et facce.ssoire, à la comprâhension toujours plus claire de l’essentiel. »
i. Dupré, l'rélace de la l^sTjchialrie clinique de KraeneVm, trad. franç. Deyaux et Merklen. '
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nature comparable à celle qui existe entre une psychose constitutionnelle et une psychose acquise'; un certain nombre de paranoïaques pourraient être des hébéphréniques chez lesquels le processus maladif n'a pas fait de progrès ; un certain nombre de délires systématisés hallucinatoires, éliminés par Kraepelin du cadre de la paranoïa, sont probablement identiques, en réalité, aux formes ordinaires de cette dernière psychose ; enfin certains types cliniques (dont l’un isolé par Kraepelin, le délire de préjudice présénile), pourraient servir de transition entre la paranoïa et la démence paranoïde.
Wernicke (1892-1906) n’adrnet pas la distinction entre la paranoïa hallucinatoire et « la paranoïa chronique simple » {non hallucinatoire^ 11 nie cette dernière forme, range la plupart des cas de paranoïa originelle dans riiébéphrénie, et se contente de grouper, sous le nom à’états paranoïdes, toutes les psychoses chroniques caractérisées par la prédominance des modifications du contenu de la conscience. Falsification du contenu de la conscience avec conservation de l’activité consciente, telle est la formule des « états paranoïdes ». Sous ce nom sont classées les « psychoses résiduelles » qui, leur évolution terminée, ont. laissé comme reliquat un déficit psychique, et aussi les « psychoses chroniques en voie d’évolution », avec conceptions délirantes explicatives (Erkldrungswahnideen).
Pour Schneider h ainsi que pour Wernicke, la paranoïa n’est pas une espèce clinique, mais un syndrome apparaissant sur le terrain d’autres maladies. Certains, cas de paranoïa, au sens de Kraepelin, appartiennent en réalité à la démence précoce. Il s’agit d’une démence précoce devenue « silencieuse » ou « guérie » qui aurait laissé comme reliquat un déficit du jugement sans avoir lésé gravement les autres facultés. De ces formes chroniques il rapproche le délire de jalousie des buveurs.
Heilbronner, après avoir éliminé de la paranoïa de Kraepelin la folie quérulante et les formes voisines, propose
1-. Schneider, Ein Beürag z. Lehre v. d. Paranoïa, Allg. Zeits. f. Psychiatr. 1903.
d’attribuer à un groupe de la démence paranoïde les cas de paranoïa proprement dite.
Levi Bianchini, rétrécissant à l’extrême le cadre de la paranoïa, n'y classe que les seuls mattoïdes (inventeurs, réformateurs, etc.). Il distingue les conceptions délirantes des conceptions absurdes. La conception délirante est « la plus haute expression d’un état de démence ». La conception absurde est « l'expression d’une intelligence défectueuse depuis la naissance ». La paranoïa est une « forme de phrénasthénie, de défaut mental, une imperfection congénitale de l’intelligence ». Tous les faux rois ou empereurs, les génies persécutés, les persécutés-persécuteurs ne seraient que des déments parano'ïdes. Contrairement à ces derniers qui sont souvent des êtres dangereux, les vrais paranoïaques, au sens de Biancliini, sont très sociables, ennuyeux sans doute, mais inofïensifsb
Pour Mac Donald-, aucun des principaux symptômes de la paranoïa de Kraepelin n'est suffisamment caractéristique. La lenteur du premier stade est souvent remplacée par un début plus ou moins aigu. La lucidité habituelle n’empêche pas des périodes de confusion, intimement liées à la maladie. Loin d’être rares, les hallucinations sont souvent prédominantes ; et d'ailleurs leur absence, dans certains cas, rapproche le délire de celui des débiles. La systématisation, peu précise et incomplète, est maintes fois voisine du polymorphisme. La fixité du délire n’est qu’apparente. Le langage et les écrits manifestent parfois l’incohérence de la pensée ; le raisonnement et la conduite prouvent un certain affaiblissement intellectuel ; il faut être dément pour formuler à tout moment des jugements erronés et s’y attacher obstinément malgré les témoignages les plus convaincants. Tous ces prétendus cas de paranoïa se réduiraient en fin de compte à la démence paranoïde.
Dercum expose des considérations analogues, mais en tire des conclusions différentes. Si, dit-il, le délire, dans la
1. Levi Bianchini, Ohserv. sur les tableaux cliniques de la paranoïa et de la démence paranoïde, in Rev. Neurologique, 3Ü juill, .19û6.
2. W. Mac Donald, L’état actuel de la paranoïa, Âmeric. Journ. of Insan., janv. 1904.
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paranoïa^ repose sur des interprétations plutôt que sur des hallucinations, d ailleurs parfois fréquentes (hallucinations psycho-motrices et cénesthésiques principalement), si les idées délirantes sont peut-être mieux définies et systématisées, cela ne suffit pas à établir une différence de nature entre la paranoïa et la démence précoce ; il ne s’agit que de simples variations de degré. Il y aurait donc une parenté essentielle entre toutes ces affections dégénératives commençant à riiébéphrénie et finissant à la paranoïa de Kraepelin et au délire des dégénérés de Magnan. Mais s’il n’est pas possible d’établir entre chacune d’ellés de barrières infranchissables, il n’en reste pas moins qu’aux deux extrémités les différences sont très notables : a vouloir trop étendre le domaine de la démence précoce, on risque d’en faire une maladie universelle. Dercum . divise donc son groupe héboïdo-paranoïde en cinq catégories : hébéphrénie — catatonie — paranoïa héboïde (délire d’emblée de Magnan, paranoïa aiguë) — paranoïa hallucinatoire (délire chronique de Magnan) — paranoïa simple (paranoïa de Kraepelin, délires systématisés des dégénérés de Magnan^).
Malgré ces discordances, la situation nosographique de la paranoïa et du délire d’interprétation, a été acceptée par un certain nombre ‘d’auteurs étrangers ou français, ainsi que nous l’avons déjà signalé au précédent chapitre.
ïanzi (1905) range la paranoïa parmi les anomalies mentales dégénéralives. Ce groupe d’états comprend « les véritables dégénérescences psychiques : ce ne sont ni des naufrages ou des infortunes accidentelles et réparables, mais des déviations, des paraphrénies, des anomalies de développement ». Ces anomalies se subdivisent ainsi : 1° Perversions sexuelles; 2“ Immoralité constitutionnelle ; 3° Paranoïa; 4’’ Débilité mentale. — La paranoïa se subdivise elle-même en : 1“ Paranoïaques avec délire égo-
1. Dercum, The heboid-paranoïd group, American Journal of Insan., avril 1906.
cenlrique : persécutés, ambitieux, érotiques, quérulants;
2o Paranoïaques avec délire abstrait ou mattoïdes.
G. Deny et P. Camus ont divisé (1906, loc. cit.) les délires paranoïaques en trois grandes catégories suivant la prépondérance des éléments constitutils tels que : représentations mentales exagérées; interprétations fausses et sans fondement; troubles de la perception. Ce sont ;
a) Les délires à base de représentations mentales exagérées ou obsédantes (type folie des persécutés-persécuteurs de Falret, Pottier, etc.) ;
b) Les délires à base d'interprétations erronées (type délire d’interprétations de Schüle, Kraepelin, Sérieux et Capgras).
e) Les délires à base de troubles perceptifs, qui se subdir ' visent en deux sous-variétés, suivant que les troubles de la perception intéressent d’une façon prédominante les sensations internes ou organiques, c’est-à-dire la cénesthésie, ou bien les sensations externes (sensibilité générale et organes des sens). Dans le premier cas le délire peut être dit à base de troubles cénesthésiques (folie systématisée primitive hypocondriaque de Séglas) ; dans le second le délire est à base de troubles sensitivo-sensoriels (délire chronique de Magnan, etc.).
Pour Deny et Camus, de ces quatre variétés de psychoses systématisées chroniques, il en est deux, le délire à base de représentations obsédantes (ou délire de revendication), et le délire à base d'interprétations qui appartiennent incontestablement à la paranoïa « ou constitution psychique particulière vraisemblablement liée à des anomalies morphologiques et structurales des neurones et des fibres d’association ». Elles sont en effet essentiellement intellectuelles. Il en serait de même pour les délires à base de' troubles cénesthésiques; mais il est très probable que les délires à base de troubles sensitivo-sensoriels doivent en être retranchés.
Régis, dans la troisième édition de son Précis de Psychiatrie (1906), décrit, dans le grand groupe àQS psychopathiesmaladies, ou psychoses, le délire systématisé progressif correspondant au délire de persécution de Lasègue, au
ESSAI NOSOGRAPHIQUE
délire chronique de Magnan, à la paranoïa chronique primitive tardive des Allemands.
Dans un autre groupe, les psychopathies-infirmités, ou infirmités psychiques, prennent place les psychoses délirantes des dégénérés :
1° Délire des persécutés auto-accusateurs et persécutés mélancoliques ;
2“ Délire d’auto-accusation systématisé primitif et délire hypocondriaque systématisé ;
3'^ Délire systématisé aigu ;
4“ Délire systématisé d’interprétation (Régis le considère comme un intermédiaire entre le délire systématisé progressif et le délire systématisé raisonnant);
S® Délire systématisé raisonnant, ou des persécutAs-per-sécateurs (« uniquement basé sur une idée fixe w).
Il convient enfin de citer la conception de la paranoïa émise récemment par Dupré {loc. cit.) ; « 11 me semble utile de réserver ce vocable de paranoïa, dont la psychiatrie allemande et italienne a tant abusé, à l’ensemble de ces états psychopathiques constitutionnels, dégénératifs, où l’orgueil et la méfiance, associés à la faiblesse et à la fausseté du jugement, aboutissent à l’édification de systèmes délirants interprétatifs, non hallucinatoires, dénaturé variable, surtout de persécution ou de grandeur, au cours desquels une idée fixe, prévalente, domine l’esprit et oriente la conduite du sujet, et finit dans son extension progressive, par accaparer toute son activité intellectuelle et pratique. » Mais Dupré ne croit pas devoir établir de distinction nosologique tranchée entre le délire des persécutés-persécuteurs et la psychose à base d’interprétations délirantes.
De cette revue se dégagent deux conclusions : 1° Certains auteurs, fixant leur attention sur quelques cas exceptionnels, tendent à englober, contrairement à Kraepelin, tous les délires systématisés dans la démence précoce, de même que, contrairement à Magnan, on a voulu les attribuer èn bloc à la dégénérescence mentale. Ces affections,
Sérieux. 22
gagnant ainsi en étendue ce qu’elles perdent en précision, seraient.bien près de s’identifier grâce à ces exagérations. Prenant pour guide la grande majorité des observations et des cas typiques, on doit, à notre sens, maintenir dans la nosologie des délires systématisés la distinction fondamentale entre les psychoses constitutionnelles et les psychoses acquises, entre celles ou persiste l’intégrité intellectuelle, et celles où apparaît une démence progressive.
2° La pathologie mentale, comme la biologie, n’affirme jamais l’indépendance absolue d’une espèce morbide; mais de l’existence de chaînons intermédiaires elle ne déduit pas l'inutilité ou l’arbitraire de toute discrimination. Sous cette réserve, il importe de reconnaître la réalité des cas de transition entre les psychoses que nous avons définies et la possibilité de formes mixtes ou combinées, de cas atypiques. On les trouvera surtout entre le délire d’interprétation et le délire de revendication en raison de leurs affinités. On peut voir par exemple — nous l’avons indiqué en étudiant l’évolution — un interprétateur se transformer épisodiquement en revendicateur. Il arrive encore qu’un délire de revendication s’accompagne d’interprétations peu nombreuses sans doute, mais dont le caractère nettement délirant donne l’impression d’une forme mixte.
Plus rares sont les formes intermédiaires entre le délire d’interprétation et les psychoses systématisées hallucinatoires. ‘ Néanmoins l’action d’une cause spéciale (toxique ou autre) peut donner naissance à une forme bâtarde d’un classement difficile. D’une part des troubles sensoriels très actifs et de longue durée peuvent transformer complète-
1. Pour Ziehen (1902) il y a toute une série de cas de transition entre ■la paranoïa non hallucinatoire et la paranoïa hallucinatoire.
ESSAI NOSOGRAPHIQUE
ment la physionomie d’un délire d’interprétation. D’autre part une folie systématisée avec prédominance des interprétations peut arriver progressivement à la démence.
En résumé on peut établir la gradation suivante dans les délires systématisés :