‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 62 sur 78 · Soc. méd. psych., 3i oct · texte numérisé non relu

Soc. méd. psych., 3i oct

ESSAI NOSOGRAPHIQUE

ait englobé les interprétateurs dans la psychose des persécutés héréditaires. A vrai dire dans la thèse de Pottier nous trouvons quelques cas de délire d’interprétation, classés dans les persécuteurs raisonnants. Cette confusion provient de ce fait que, de la description si précise de Falret, on retint surtout, sinon uniquement, deux traits saillants : d’une part la lucidité, le développement des facultés syllogistiques, les tendances raisonnantes ; d’autre part la vivacité des réactions, la ténacité, l’acharnement des revendications. L’on fut ainsi amené à agrandir le cadre primitif pour y introduire les interprétateurs à tendances agressives. Sans doute on proclame bien haut la contingence des réactions ; n’empêche qu’en pratique c’est sur ces dernières avant tout que l’on s’appuie, et l’on ne s’aviserait pas, que nous sachions, de déclarer persécutépersécuteur un interprétateur résigné, de mœurs douces et paisibles. Et, si l’on critiquerait avec raison ceux qui prétendraient isoler une espèce clinique sur un symptôme unique — ce que personne n’a soutenu — combien plus regrettable de persister à décrire de pseudo-entités morbides en se basant sur la nature des réactions, lesquelles sont des manifestations individuelles et non spécifiques. Alors qu’on n’ose plus parler de folie des grandeurs ou de folie religieuse, on continue à englober sous le nom de folie des persécutés-persécuteurs, — comme jadis sous celui de folie raisonnante, — des faits disparates, des espèces irréductibles qui n’ont en commun que des traits sans valeur nosologique. Entre deux malades présentant les mêmes réactions persécutrices n’existe-t-il point une différence nosologique réelle, si l’un est un fanatique du droit, un revendicateur obsédé, et l’autre un délirant véri- Sériecx. • 2 i

table qui accumule interprétations sur interprétations*?

Le terme persécuté-persécuteur, n’ayant plus aujourd’hui qu’une valeur symptomatique, doit disparaître d’une classification nosographique. Certains auteurs cependant refusent d’accepter ce démembrement : les uns estiment que le délire de revendication n’a pas pour point de départ une idée obsédante, les autres assimilent l’idée directrice du délire d’interprétation à une idée obsédante. Les signes différentiels ont été discutés au chapitre Diagnostic ; on pourrait se dispenser d’une nouvellejustification. 11 importe néanmoins d’insister ici sur l’opinion des auteurs à ce point de vue, et de montrer que la plupart de ceux qui adoptent comme nous, sans l’agrandir, la conception de Falret sur les persécutés-raisonnants, reconnaissent d’une part le caractère obsédant de cette psychose réduite au délire de revendication et d’autre part l’absence d’idées à proprement parler délirantes.

Magnan a remarquablement mis en relief le rôle fondamental de l'idée obsédante. « Le persécuté-persécuteur,

1. Cet agrandissement du cadre des persécutés-persécuteurs, contraire à la description primitive de Falret, est dû à l’importance qu’involontairement on accorde aux réactions ; le fait est mis en relief par la comparaison des observations des thèses de l’ottier (1886) et de Raoul Leroy (1896). Dans la première il y a seulement deux ou trois observations pouvant être classées dans le délire d’interprétation ; dans la seconde — intéressante de tous points et qui déjà laisse entrevoir les distinctions que nous établissons — sur sept observations personnelles, on en trouve quatre ou cinq qui appartiennent au délire d’interprétation. La malade de l’obs. III en particulier, qui se croit fille d’une actrice et du prince de Galles, a évolué de manière qu’acluellement on ne songerait plus à l’appeler persécutée-persécutrice. C’est nettement un cas de délire d’interprétation à idées de grandeurs et de persécutions.

Il importe en outre de signaler que les persécutés-persécuteurs ne relèvent pas uniquement du délire d’interprétation ou du délire de revendication; chez certains il s’agit d’un étal passionnel morbide plus ou moins transitoire, ou d’un accès délirant qu’il faut classer dans la folie périodique des dégénérés, ou enfin d’un état prodromique de la démence précoce.

ESSAI NOSOGRAPHIQUE

dit-il, est caractérisé moins par le mode de ses réactions que par la forme intellectuelle et obsédante de son délire, et surtout par les caractères typiques de son état mental... Le délire du persécuté-persécuteur n’est pas un délire très nettement formulé. Il nous est apparu plutôt comme le rayonnement d’un état mental particulier sous l’impérieuse poussée d’une idée obsédante L »

Arnaud insiste sur ce fait que chez les persécuteurs raisonnants « il n’y a pas même le plus souvent d’idées délirantes proprement dites... la systématisation est immédiate et définitive ». Le trait essentiel de leur état mental « est un défaut d’équilibre général, dans l’ordre intellectuel comme dans l’ordre moral, défaut d’équilibre qui se traduit par des lacunes très apparentes, par une activité désordonnée et stérile, par un égoïsme féroce ». Si leur orgueil est incommensurable, ils ne vont pas jusqu’à s’attribuer une personnalité et des titres imaginaires

Gilbert Ballet, à propos des persécuteurs familiaux, qui, .eux, partent .d’une idée manifestement délirante — et qui doivent être classés dans le délire d'interprétation, — a montré la nécessité de mieux différencier la folie des persécutés-persécuteurs du délire systématisé des dégénérés®. Récemment il est revenu sur cette question : « Les processifs de Ivrafft-Ebing, les persécutés-persécuteurs de J. Falret, ne sont pas à proprement parler des délirants, mais

1 . L’idée obsédante du revendicateur et l’obsession-impulsion du dégénéré sont des phénomènes analogues. On a cependant critiqué l’emploi de l’expression « idée obsédante » pour désigner l’idée fixe dé revendication. A la vérité on peut ainsi différencier ces manifestations : le revendicateur lutte poM?’ le triomphe d’une idée qui est l’expression de ses tendances, de son idiosyncrasie morale, tandis que l’obsédé ordinaire lutte confî’e l’envahissement d'une idée toujours étrangère à la personnalité (arithmomanie, etc...), et souvent en conflit direct avec ses tendances affectives (obsession homicide). — Cétte distinction a-t-elle toute l’importance qu’on lui attribue ? Quoi qu'il en soit on peut se servir du mot idée prévalente pour l’idée fixe de revendication : Fobsession-impulsion s’imposant à l’esprit comme une idée parasite, étrangère au moi, l’idée prévalente n’étant que l’expression hypertrophiée des tendances de la personnalité.

2. Arnaud. Psychoses conslitutionnelles. Traité de Path. mentale de Gilbert Ballet, 1903.

3. Gilbert Ballet, Les persécuteurs familiaux, Bulletin médical, février 1893.

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des dégénérés à tendances perverties i. » Au contraire, personne, croyons-nous, ne soutiendra que les interprétateurs ne soient pas indiscutablement délirants. G. Ballet précise plus loin sa pensée en ces termes, en parlant des persécutés-persécuteurs fdélire de revendication) ; « Le délire de ces malades (si l’on peut appeler délire le trouble mental dont ils sont affectés), n’est que l’exagération pathologique, se produisant à une certaine époque de la vie, des dispositions cérébrales défectueuses qui constituent le fond de leur caractère. Ces persécutés n'ont pas à proprement parler de conceptions délirantes : ce sont des aliénés raisonnants, des/o^^s lucides. On les appelle quelquefois persécuteurs raisonnants... Leurs actes plus encore que leurs idées portent le cachet morbide. »

Jolfroy signale entre autres caractères différentiels que chez les persécutés-persécuteurs les déductions l’emportent sur les interprétations.

Régis considère le délire des persécutés-persécuteurs' comme « uniquement basé sur une idée fixe ». Leroy accepte la même manière de voir.

Dupré propose pour la folie des persécutés-persécuteurs. le terme de délire paranoïaque à idée prévalente.

Pour Forel, le délire processif « n’est pas un délire proprement dit, car il se meut dans le possible et part d’une base effective. ». y est « obsessif ». Forel définit encore cette psychose une anomalie mentale constitutionnelle héréditaire dont le trait le plus saillant est la combinaison spéciale d’obsessions persécutrices raisonnantes avec une exaltation ou hypertrophie maladive du moi. 11 y a, d’après lui, chez ces sujets une obsession maladive à se croire lésés dans leurs droits. « Cette obsession les pousse à poursuivre avec une ténacité inimaginable ce qu’ils considèrent comme leur droit... »

A l’étranger la thèse que nous soutenons avait déjà un certain nombre de partisans et aussi de détracteurs. En Allemagne, sous le nom de folie quérulante ou folie processive, la plupart des auteurs groupent uniquement les persécutés-

I. Gilbert Ballet, Les psychoses, in Trailé de médecine, 1905.

ESSAI NOSOGRAPHIQUE

persécuteurs, correspondant au délire de revendication, qui consacrent leur activité à obtenir la réparation d’un déni de justice.

MeschedeetThomsen rayent le terme « Querulanlenwahnsinn» et se contentent de dire : obsession des réclamations. Westphal établit également un lien entre la folie processive et la folie des obsessions.

Pour Schûle la folie processive se rattache à la folie héréditaire avec idées obsédantes : « le sentiment d’avoir subi une injustice devient une impulsion obsédante ».

D’après Neisser ^ la folie des quérulants ne peut être considérée comme un type dé paranoïa : il n’y a pas en effet de conceptions délirantes proprement dites- ; seule est maladive l’intensité des sentiments affectifs.

Selon Tiling, les quérulants ne sont pas des malades délirants et dès lors ne rentrent pas dans la paranoïa.' Des paranoïaques peuvent devenir quérulants, mais les vrais quérulants ne sont pas des paranoïaques. On ne constate pas chez eux l'évolution progressive de systèmes délirants compliqués. Le quérulant reste, sans modification, ce qu’il était antérieurement, son ancienne personnalité se propose seulement une tâche nouvelle. Il est à placer à côté du fanatique, qui, lui aussi, reste toujours le même homme, mais possédé par une idée tyrannique; il est atteint de fanatisme, non de délire L

Siefert, Willmanns ne i*egardent pas la psychose des quérulants comme un processus morbide simple, mais comme la manifestation, sous certaines influences extérieures, d’une personnalité pathologique^.

Pour Leppmann^ chez certains quérulants on ne relève ni débilité mentale caractérisée, ni généralisation manifestement paranoïaque des idées de persécution. Ces sujets sont tristes, se rendent compte qu’il vaudrait mieux pour eux

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