‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 65 sur 78 · I. — TRAITEMENT · texte numérisé non relu

I. — TRAITEMENT

La thérapeutique ne dispose d’aucune intervention curative. Cette impuissance relative n'implique pas l’abandon du

malade. Il faut d’abord le surveiller; les chapitres qui précèdent ont montré la nécessité de cette surveillance (réactions diverses). Il faut aussi traiter les épisodes d’excitation ou de dépression. Contre la psychose elle-même on aura recours à un traitement moral prudent, qui, sans donner autre chose qu’un demi-succès, pourra néanmoins augmenter la durée des périodes de rémission et prévenir des . réactions dangereuses. On se gardera de heurter de front les conceptions erronées. Point de railleries, point de réfutation. L’important au début est de gagner la confiance de l’interprétateur, et pour cela il faut l’écouter patiemment sans argumenter avec lui, sans paraître suspecter la véracité de ses dires ni parler d’hallucinations (car il croirait à la mauvaise foi), mais sans davantage l’approuver. Ensuite le mieux est d’éviter toute conversation sur les idées délirantes, d’en feindre l’oubli. Une occasion favorable se présente-t-elle on essaye de lui faire toucher du doigt certaines contradictions; on profite d’une rémission pour l’amener à rejeter spontanément quelques-unes de ses interprétations ; mais) on n’opposera pas d’objections inutiles aux idées directrices, une discussion risquant de réveiller un délire assoupi ; il faudra renoncer, en temps opportun, à une psychothérapie qui irait à l’encontre du but poursuivi.

Le rôle du médecin et celui de l’entourage se réduit en somme à créer toutes les diversions possibles. Les travaux manuels et les travaux agricoles, qui ajoutent au repos du cerveau une fatigue musculaire salutaire, sont les meilleurs dérivatifs. Dans d’autres cas des travaux littéraires, artistiques, scientifiques, s’adaptent mieux aux goûts du sujet. Il est parfois indiqué de flatter certaines manies inoffensives et indépendantes du délire. Quelques malades

trouvent d’ailleurs d’eux-mêmes cet expédient contre l’invasion des interprétations : tel ce collectionneur que sa passion pour les œuvres d’art a, en partie, mis à l’abri des extravagances, ou celui qui, se croyant destiné à la papauté, réussit à apprendre les huit langues qui lui seront nécessaires une fois installé au Vatican. A d’autres on conseillera un changement de milieu, de profession, ouïes voyages dans des conditions déterminées, avec telles personnes qui ont leur confiance et qui sauront en même temps veiller discrètement sur eux. Le changement de milieu produit en effet maintes fois d’excellents résultats et détermine presque toujours des rémissions. Tanzi recommande d’enseigner au malade la dissimulation, à titre de conseil amical, et de lui en montrer les avantages pratiques. Assurément, par ces moyens, on ne guérit pas un délire d’interprétation, mais on peut en limiter l’extension et en atténuer les réactions.

Dans la plupart des maladies mentales, rinternement, et un internement précoce, est la première condition du traitement. Le délire d’interprétation fait exception à cette règle : l’internement n’est en général qu’un pisaller. L’asile n’est pas un milieu adapté à ces sujets; ils ont trop conscience de la distance considérable qui les sépare des autres aliénés. Certains interprôtateurs demeurent inoffensifs, développent leurs chimères sans réagir violemment. Pourquoi séquestrer ces résignés? ils n’en retireront aucun bénéfice; mais ils souffriront de la promiscuité de l’asile et de la privation de liberté, l^’autre part leur état mental n’a rien d’incompatible avec l’existence au dehors; ils restent lucides; leur conduite peut seulement être bizarre. Quelques-uns au contraire sans être

dangereux, se livrent à des extravagances ou bien, englobant leurs proches dans leur délire, sèment la discorde dans leur foyer. A ces derniers convient, non pas l’internement dans un asile fermé, mais le placement dans une famille étrangère, dans une colonie familiale, ou dans un asile-colonie avec large application de l’open-door : là, tout en étant soumis à une surveillance médicale quotidienne, ils pourront bénéficier d’une liberté plus ou moins grande. Nombre de ces sujets, qui, dans un asile fermé, réclament avec insistance leur sortie, s’adaptent assez bien à ces conditions nouvelles d’existence.

Bien différente est la situation, lorsque le malade, devenu agressif, désigne et menace l’auteur pi’étendu de ses persécutions. Il peut alors, au moindre prétexte, devenir dangereux, commettre .les pires attentats. L’internement s’impose donc, moins comme mode de traitement, que comme mesure de sécurité. L’asile ordinaire, qui tend à devenirun véritable hôpital pour les maladies mentales, convient-il à ces sujets? Ne vaudrait-il pas mieux les placer dans un asile spécial de sûreté pour aliénés dangereux ? Ici encore c’est une question d’espèce. L’indication première n’est pas de les diviser en deux classes suivant qu’ils ont ou non commis un crime ou un délit, mais de les observer d’abord, quels qu’ils soient, à l’asile ordinaire. Il suffit à quelquesuns d’entre eux d’être isolés du monde extérieur, à l’abri des causes d’excitation de la vie sociale, soumis à la discipline de l’établissement, pour que leur excitation s’atténue. Le séjour dans une section de tranquilles n’a alors aucun inconvénient; ces sujets ne conservent qu’un délire inoffensif et deviennent parfois d’excellents travailleurs.

Il n’en est pas de même pour d’autres dont les tendances

agressives, servies par une lucidité entière, deviennent rapidement une cause de désordre. Le traitement moral n’a sur eux aucune prise ou ne sert qu’à leur enseigner la dissimulation. Généralement ils n’ont qu’une seule préoccupation : s’évader, et, s’ils n’y réussissent pas, fatigués de réclamer en vain leur sortie, ils s’en prennent au personnel et aux médecins, et se livrent à des violences préméditées. Une de nos malades fit, dans l’asile où elle est actuellement internée, une tentative d’incendie. Un attentat commis naguère contre un médecin de Sainte- Anne, le fût précisément par un interprétateur. Que fait-on actuellement de ces sujets dangereux ? si leurs agressions deviennent trop violentes, on est obligé de les maintenir dans une chambre d’isolement. Mais il est difficile de séquestrer ainsi presque indéfiniment un malade lucide. Dans leur intérêt donc, aussi bien que pour la protection de leur entourage, il importe de pouvoir placer ces persécuteurs dans un asile de sûreté, où grâce à des dispositions mieux adaptées et à une surveillance spéciale, ils seront mis dans l’impossibilité,de nuire, sans souffrir d’un isolement rigoureux.

La durée de cet internement est subordonnée, non pas à la guérison de la psychose elle-même que nous savons incurable, mais à la quantité et à la qualité des réactions. A la longue celles-ci s’atténuent, ou encore les désirs de vengeance des malades perdent leur raison d’être, si, par exemple, la personne qu’ils poursuivent de leur haine vient à mourir. Dans ces divers cas la sortie peut être autorisée; mais il faut prévoir la substitution possible d’un nouveau persécuteur à celui qui a disparu. On aura toujours présente à 1 esprit la possibilité de la dissimulation, avant d’affirmer

une amélioration réelle. Un de nos malades (obs. V), alors qu’il paraissait très notablement amélioré, était hanté par ridée de jeter sa femme à l’eau au cours de ses promenades dans le parc de l’établissement, et de se noyer ensuite.

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