II. — MÉDECINE LÉGALE
Nombre de malades atteints de délire d’interprétation se livrent à des actes qui les exposent à des poursuites judiciaires et nécessitent des expertises. Tout porte à croire que parmi les aliénés méconnus et condamnés on trouverait une proportion notable d’interprétateurs, l’erreur étant facilitée par les caractères et de Tétat mental des sujets (lucidité, absence d’hallucinations) — et de l’acte criminel (préméditation).' Nous avons déjà cité plusieurs exemples de crimes ou délits contre les personnes et contre la propriété : chantage, diffamations, dénonciations, escroqueries, vols, effractions, incendies, tentatives d’empoisonnement, coups et blessures, assassinats. Au délire d’interprétation appartiennent la malade qui tua l’abbé de Broglie, celle qui, après avoir tiré des coups de revolver sur son mari, le frappa quelques mois plus tard de plusieurs coups de hache (obs. I) ; une persécutrice familiale qui tira un coup de revolver sur son père (obs. XV), une autre qui, jalouse d’une amie de sa fille, tenta de l’assassiner, un dernier qui, persécuté par la police, tira sur le chef de la sûreté. Un interprétateur, présenté par Joffroy, se croit persécuté par les cochers ; il comprend qu’ils en veulent à sa fille : pour soustraire celle-ci à leurs convoitises, il attend un soir qu’elle soit endormie et il la tue d’un coup de revolver.
Blanche et Motet ont publié un rapport médico-légal sur un cas de délire de persécution acec tentative de meurtre • il s’agit d’un délire d’interprétation \
Observation XX. — Une femme de 48 ans est, depuis une quinzaine d’années, persécutée par les prêtres : « Sa vie n'est plus qu’un martyre » ; elle trouve aux faits les plus simples, de son existence une interprétation fausse. Condamnée il y a seize ans à cinq ans de prison pour vol, elle s’aperçoit à sa sortie que tout le monde sait quelle a volé : ! ce sont les prêtres qui, par intérêt, ont « divulgué sa cause ». Im chaire, les prédicateurs parlent d'elle en employant le masculin; ils disent : forçat, galérien, en la montrant. Le curé parle dans son sermon de « l'or de Carthage » ; ce qui signifie qu'elle est une voleuse, car on dit que les Carthaginois étaient des voleurs. A l’atelier il y a des huées, des gestes. Les élèves d’un pensionnat la regardent à l'église pendant le sermon : elles avaient Y air de dire : « C’est pour vous qu’on parle. » Puis elles la laissent tranquille,. Elles avaient Yair de dire : « Puisqu’il ne faut pas la regarder, laissons-la ». Le suisse dresse son chien à courir après elle. Elle comprend, d'après le mouvement des lèvres, que la* chaisièi’e dit : « Huez-la donc ». Un vicaire la conspue dans l’église ; il fait Pschitle ! en signe de mépris ; un autre se met à côté d’elle et fait semblant de cracher. Un voisin ameute tout le quartier contre elle : on chuchote, on la montre au doigt; on la taquine, on la guette, on fait des saletés devant sa porte, mais on ne lui parle pas. Exaspérée, elle finit par tirer deux coups de revolver sur le curé de Montmartre pendant la messe. Elle ne voulait pas tuer, mais passer en Cour d’assises et faire connaître à la presse l’acharnement avec lequel les curés la poursuivent. Les experts remarquent qu'il ne semble pas y avoir eu d’hallucinations : « II y a toujours un fait extérieur dénaturé, interprété dans le sens de son délire, qui sert de point de départ à ses déterminations. »