‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 67 sur 78 · Annales médic. psycliolog., mars · texte numérisé non relu

Annales médic. psycliolog., mars

Les persécutés raisonnants, fait remarquer Vallon, ne sont dangereux que pour quelques personnes, souvent pour une seule personne, tandis que les persécutés hallucinés sont toujours dangereux pour tout le monde. « Chez les persécutés raisonnants les actes agressifs sont conditionnés par l’événement qui a été le point de départ de leur délire et s’adressent aux personnes qui ont été mêlées à cet événement ou à des faits connexes ; chez les persécutés hallucinés, les violences sont surtout conditionnées par les hallucinations du moment. » Cette observation, très exacte pour les revendicateurs, s’applique également à certains interprétateurs, mais pas à tous. Nous avons signalé en effet les violences impulsives commandées par une interprétation subite ; un regard, un geste, un mot désignent soudainement au malade Fauteur d’une injure ; il le frappe aussitôt. L’étrangeté de l’acte est alors une indication pour l’expert qui ne se laissera pas tromper par la lucidité et les réticences du sujet, non plus que par l’absence de troubles sensoriels.

Quand il y a préméditation manifeste, la tâche devient plus délicate. Tel crime dont le plan fut froidement conçu et longuement préparé, dont l’exécution eut lieu au grand jour, et s’accompagna d’un sentiment de satisfaction anormal, ne semble-t-il pas uniquement dicté par la jalousie, la haine, la vengeance ou le fanatisme ? ne relève-t-il pas d’un état passionnel plutôt que d’un état vésanique? La lucidité de l’inculpé reste entière, sa conduite fut toujours correcte, et lui-même, dissimulant maintes fois la majeure partie de son délire, attribue son acte à un juste ressentiment. Si l’on ajoute enfin que le système délirant repose souvent sur une base réelle, qu’il ne renferme pas d’impossibilité maté-

riellc, on comprendra qu’il soit difficile de faire admettre l’irresponsabilité. Parfois même le contraste paradoxal entre la vigueur intellectuelle du prévenu et l’extravagance des interprétations laissera soupçonner la simulation .

En présence d’un cas de délire d’interprétation, aucune hésitation n’est possible ; l’expert conclut à l’irresponsabilité. Mais si l’irresponsabilité absolue s’impose pour tous les actes commis sous rinfluence de la maladie, en est-il de même quand celte relation ne semble pas exister? On admettait autrefois, dans ce dernier cas, l’existence d’une responsabilité partielle. Pour Legrand du Saulle le persécuté doit « répondre dans une mesure restreinte de ceux de ses actes notoirement accomplis en dehors des conceptions délirantes habituelles. » Bail, Charpentier concluent également à la responsabilité partielle s’il n’y a aucun rapport entre le délit et l’idée délirante. Ziehen, Kornfeld admettent aussi la capacité d’imputation chez ces sujets quand on ne peut établir un rapport de causalité entre le fait incriminé et les idées de persécution. En théorie on a peut-être raison de considérer comme responsable un per- .sécuté qui commet, par exemple, une escroquerie, quand il est bien démontré que cet acte ne touche ni de près ni de loin aux conceptions délirantes; en pratique il serait vraiment téméraire de prétendre établir le départ exact de ce qui relève du délire et de ce qui en demeure indépendant. Pareille discrimination nous paraît d’ailleurs n’avoir qu’un intérêt purement spéculatif, car, comme le fait observer Delbrück, les actes délictueux du paranoïaque dont on ne peut affirmer le rapport avec l’état délirant, relèvent souvent de la dégéné-

rescence mentale, sur laquelle se développe la paranoïa*.

Si nous refusons pour ces malades de nous rallier à la doctrine de la responsabilité partielle, nous n’admettons pas davantage celle de la responsabilité atténuée que l’on pourrait être tenté d’appliquer à certains interprétateurs

La capacité civile ne saurait être mise en doute dans nombre de cas. Ces sujets conservent parfois, on le sait, une rectitude de jugement' suffisante dans la conduite de leurs affaires et dirigent avec habileté leurs entreprises. L’interdiction ne doit donc être prononcée que dans des cas déterminés, en raison des particularités du système délirant, par exemple lorsque le malade se livre à des dilapidations.

L’exhérédation est la réaction habituelle dans quelques formes de délire d’interprétation. Certains testaments contestés qui nécessitent l’intervention du médecin-expert, peuvent donc être l’œuvre d’interprétateurs Pour dépouiller ses héritiers naturels, en lesquels il voit d’odieux persécuteurs,, le malade emploie son patrimoine à des libéralités, à des fondations'humanitaires. Ces dispositions testamentaires peuvent paraître dictées par les plus nobles sentiments de bienfaisance ; ce ne sont en réalité que les manifestations d’un cerveau hanté par des idées délirantes,

Page 1