I. — LE DÉLIRE D’INTERPRÉTATION DANS L’OEUVRE DE STRINDBERG
La description que nous avons donnée du délire d’interprétation resterait incomplète si nous terminions ce livre sans rappeler l’analyse psychologique perspicace qu’un grand éc’rivain contemporain, Strindberg, à donnée de cette psychose. Cette analyse présente d’autant plus d’intérêt que parmi les types anormaux ou morbides étudiés par les romanciers ou les auteurs dramatiques, il est exceptionnel de trouver des interprétateurs véritables! Avec une prédilection marquée, Strindberg s’est attaché à faire vivre sous nos yeux un interprétateur jaloux et persécuté dont — avec un rare talent et une singulière pénétration — il décrit les doutes et les convictions, les craintes et les espérances, les investigations et les déductions marquées au coin de la paralogique. Il n’existe pas, crOyonsnous, dans la littérature contemporaine, de document qui donne .plus l’impression d’une œuvre « vécue » et qui puisse, plus légitimement, être utilisée par la psychiatrie. C’est une véritable « observation », prise par un maître écrivain, admirablement informé sur l’état d’âme des interprétateurs. On peut à maints égards comparer les études de Strindberg, dont la sincérité clinique apparaît incontestable, à certaines parties de l’œuvre de J.-J. Rousseau.
Deux de ses livres, dont il existe une traduction française, méritent à ce point de vue de retenir l’attention. L’un. Le Plaidoyer d’un fou, écrit à 38 ans, est l’étude très fouillée d’un cas de délire de jalousie. L’autre, Inferno, que Strindbei’g termina à l’âge de 48 ans, est plus remarquable encore par la multiplicité et la subtilité des interprétations ; celles-ci, que des emprunts aux sciences occultes revêtent de couleurs fantastiques, se coordonnent en un système où prédominent les idées d'invention, les idées de persécution et les idées mystiques L
Le Plaidoyer d’üx foüL — Le héros X... s’éprend à 27 ans d’une femme mariée et, après qu’elle a divorcé, il devient
1. Auguste Strindberg, né à Stockholm en 1849, a été appelé ITbsen suédois. « Son œuvre considérable et géniale est remplie de paradoxes et de contradictions : éternel révolté, insociable, il demeure le plus puissant artiste de la Suède contemporaine dont, merveilleux écrivain, il a su renouveler la langue litttéraire » (Maury, d’Upsal). Sa fécondité est prodigieuse. Que n’a-t-il pas écrit? des drames historiques, psychologiques ou fantastiques, des romans naturalistes, des nouvelles, des satires, des poèmes, des études sociologiques, des ouvrages , scientifiques, des recherches sur les littératures d’Extrême-Orient, une autobiographie détaillée, etc... « De môme qu’il a écrit sur toute chose,
il a fait de tout dans sa jeunesse et avant de se vouer à la littérature il a été tour à tour maître d’école et acteur, employé au télégraphe et journaliste, médecin et peintre, prédicateur et précepteur, bohème et bibliothécaire d’État. Il a fait des études inimaginables et se trouve spécialiste dans les branches les plus diverses : depuis la pisciculture baltique et la flore suédoise jusqu’à la langue chinoise... Depuis qu’il écrit il a passé par toutes les phases, prêché fanatiquement toutes les différentes philosophies, les combattant plus tard avec autant de fanatisme ; il a été alternativement piétiste, révolutionnaire, sceptique, utopiste social, pour aboutir finalement à un aristocratisme intellectuel effréné... Une pensée nouvelle ou une observation nouvelle, empruntée à un livre ou directement à la vie, se transforme immédiatement en une vérité nouvelle, une vérité absolue, l’unique vérité, une idée fixe... Strindberg a toujours été possédé de quelque monomanie » (Hansonn). Actuellement « le négateur fougueux et superbe s’est transformé en pêcheur repenti... L’élément pathologique se manifeste nettement dans ses derniers ouvrages caractérisés par la tendance à donner à tous les événements une signification personnelle et par une nervosité extrême » (Gastren).
(Voir sur la vie et l’œuvre de Strindberg l’article de Hansonn in Revue, des Revues, -1893, 2» semestre et l’introduction à Mademoiselle Julie, par Georges Loiseau.)
2. Le Plaidoyer d’un /bri. Roman. Révision française de Georges Loiseau. Paris, Albert Langen etNilsson, 1893, in-8», 436 p.
APPENDICE
son amant et l’épouse peu de temps après. La jalousie s’éveille dès avant le mariage : craignant alors d’être méprisé à cause de sa fausse situation, X... trouve que la foule le regarde avec dédain dans les jardins publics, et il reproche à sa maîtresse de porter des toilettes trop voyantes. Les scènes reprennent ensuite au moindre prétexte : à propos d’un chien « qui accapare toute l’affection » ou d’une amie, vieille fille de cinquante ans. Puis ce sont des querelles au sujet de meubles et de tableaux ayant appartenu au premier mari ; « Quel manque de délicatesse, quel comble de mauvais goût, quelle imprévoyance à l’égard de mon honneur ! Était-ce fait exprès pour m’avilir aux yeux du monde ! Étais-je tombé dans un guet-apens préparé par une mégère!... Et cela se poursuit avec d’infinies variantes... on me persuade que les malheurs du ménage proviennent de mes nerfs détraqués. » « Ses soupçons, sa vieille défiance, ses doutes atroces se réveillent à l’occasion de mille bruits, de sous-entendus, de brocards sournois. » Si, pendant un voyage, sa femme a l’air distrait c’est qu’elle pense à l’amant . Des inquiétudes féroces le talonnent. Après une ' maladie, il se demande pourquoi sa guérison inespérée a laissé sa femme froide : « Comment expliquer cette mine « déconfite, cette figure presque désagréable à me voir « remis et dispos... Avait-elle conçu quelque espoir de me « trouver mort un beau matin ? »
Par moments des crises de dépression se produisent et X... parle de ses désespoirs, de-ses tentatives de suicide si fréquemment projetées : « Accablé de remords j’éprouvai un pressant besoin de confesser ma vie, de m’humilier devant quelqu’un. Je me sentis coupable avec une conscience bourrelée de crimes inconnus. » Strindberg considère ces « accès de remords morbides » comme venant d’une « pusillanimité innée », comme des « symptômes d’une faiblesse de constitution chez les dégénérés ».
« Une série d’incidents, reprend, X..., viennent ressusciter les idées noires et sous peu ma monomanie dorénavant célèbre va se manifester en toute liberté... 11 y avait à l’hôtel un album renfermant des portraits-charges de tous les Scandinaves marquants. Le mien qui s’y trouvait était orné
Sérieu.k.
d’une corne, sournoisement formée avec une mèche de cheveux. Je pouvais conclure de là que rinfidélité de ma femme était notoire. Je demande une explication à ce sujet au possesseur de la collection. Prévenu d'avance de mon état mental par les soins de Maria, il me jure que cet ornement frontal je suis seul à le voir, qu’il n’existe pas dans le dessin. » Puis les soupçons s'affirment à l’égard d’un médecin, et X... s’étonne dès lors que le nom de ce docteur « ne passe plus par les lèvres de sa femme, naguère si prompte à le prononcer en public, comme si elle avait voulu s’exercer à l’entendre sans rougir. » Il fouille sa mémoire et y retrouve des indices congruants ; dans une ancienne histoire d’adultère, il flaire diverses allusions à la sienne ; après une discussion sur ce point avec sa femme, il conclut qu’elle l’a trompé. Quelques mois plus tard « c’est d’un jeune lieutenant que àlaria devient amoureuse; à.tahle d’hôte s’échangent entre eux de doux regards, comme s’ils faisaient l’amour par les yeux ». Un autre jour un ancien domestique s’assied à une table voisine : a Maria le fixe attentivement prenant mesure de son corps et se perdant en rêvasseries. Le lendemain il revient attifé, endimanché, les cheveux et la barbe soignés, et ce lourdaud, après nous avoir salués, non sans avoir reçu en retour un gracieux salut de ma femme, se carre et pose comme s'il était Napoléon ! Il revient le jour suivant décidé à faire feu. Avec un goût de portier il entame une conversation galante de porte cochère, s’adressant directement à ma femme... et Maria s’engage dans l’entretien, gracieuse, avenante, enchantée de la faveur grande, tranquillement en présence de son mari et de ses enfants... Un second Apojlon vient à la rescousse. C’est le concessionnaire du bureau de tabac du village. Plus finaud que le domestique, celui-ci tâche de me gagner et se montre en même temps plus entreprenant... Le cœur de Maria s’enflamme et tous les jours le bonhomme reparaît... il va même jusqu’à lui offrir un cigare; elle refuse, mais avec quels remerciements câlins. » Une haine s’allume en X... contre sa.femme; il lui administre une grêle de soufflets et la force à s’agenouiller.
A la fin se montrent' des craintes d’empoisonnement.
APPENDICE
Atteint d’une gastrite, X... remarque un « détail curieux :
Je ne souffre de cette mystérieuse maladie qu’au lendemain d’une visite au laboratoire d’un de mes vieux amis, à qui j’avais pris une fiole de cyanure de potassium destiné à me donner la mort, et cette fiole je l’avais déposée sous ciel -dans l’un des meubles de ma femme ! Paralysé, foudroyé... je me résigne à disparaître, assassiné par une femme à qui je pardonne. »
Le côté morbide de cette jalousie implacable est parfois perçu par le sujet lui-même : il doute de « l’intégrité de ses facultés mentales ».
IxfernoL — Dans cette œuvre, écrite sous forme de mémoires, « parti de la réalité et s’y cramponnant, à son sens, avec énergie, Strindberg enchaîne les uns aux autres les faits selon des lois parfaitement inattendues et aboutit à un système de ce qu’il considère comme le monde, complètement étranger à ce que nous avons coutume de considérer comme la réalité. La théorie des coïncidences, la législation du hasard, voilà ce qu’il vient offrir à nos esprits éduqués dans un déterminisme rigoureux. Tous les petits détails, les incidents fortuits que nous ne jugeons pas dignes d’un seul moment d’attention, il les dépiste avec un , soin jaloux, les confronte et les fait hurler de force à nos oreilles » (Marcel Réja).
Au début du livre le héros X... vit au Quartier latin à Paris, poursuivant ses expériences d’alchimie dans un laboratoire de la Sorbonne. Une révélation qui tient du miracle (passage d’un vieux volume de chimie) l’engage à prouver que le soufre est un corps ternaire. Deux semaines de recherches, « en dépit du chef de laboratoire qui fait semblant de ne pas s’intéresser à ses affaires », lui fournissent la preuve que le soufre est bien une combinaison de carbone, d’oxygène et d’hydrogène ; la découverte de l'argon confirme, à son avis, le bien-fondé de ces conceptions. Encouragé par ce succès il s’attaque à l’iode ; il veut démontrer que ce prétendu corps simple est un dérivé de
1. Inferno. Préface de Marcel Réja. Société du Mercure de France, 1898, in-12, 280 p.
la benzine. Puis il entreprend l’analyse des âmes qu’il va cueillir au cimetière iNIontparnasse dans un flacon rempli d’acétate de plomb dont il examine le précipité au microscope. Il commence des expériences sur le plomb qu’interrompent la mauvaise volonté des puissances.
Un jour, il aperçoit à Meudon sur un mur peint à la chaux une inscription au charbon avec les lettres F et S enlacées. « La seconde d’après je suis illuminé par les signes chimiques du fer et du soufre qui se dédoublent, étalant devant mes yeux te secret de l’or. Cependant j’examine le sol et trouve deux estampilles en plomb, jointes par une ficelle. L’un des timbres porte les lettres V. P., l’autre une couronne royale. Sans vouloir interpréter en détail cette aventure, je retourne à Paris, gardant une vive impression, comme de quelque chose de miraculeux. » Un autre jour aux pieds de la fontaine de l’Observatoire « je trouve deux morceaux de carton coupés en ovale, l’un portant imprimé le nombre 207, l’autre le numéro 28 ; ce qui signifie le plomb (poids atomique 207) et le silicium (poids atomique 28)... Je ramasse la trouvaille et la garde dans mes notes sur la chimie. Un an plus tard, en Suède, un sculpteur me donna une glaçure composée de plomb et de silice, grâce auxquels, pour la première fois, je réalise au feu un or minéralisé d’une beauté parfaite. En le remerciant, je lui montrai les deux morceaux de carton signés 207 et 28. Le hasard ou la coïncidence dans cet événement marqué d’une logique inébranlable ? »
X... construit donc ses théories à l’aide d’interprétations subtiles et de coïncidences fortuites. Cet inventeur voit en outre des analogies partout : « Je ne fus, dit-il, jamais hanté par des visions, mais les objets réels m’apparaissent doués de formes humaines d’un effet souvent grandiose. » Il ne s’agit ni d’hallucinations, ni d’illusions proprement dites : les objets sont reconnus très exactement, mais l'imagination y découvre des aspects fantaisistes qui deviennent parfois pour le sujet de véritables révélations. Une pierre fruste ressemble à un chevalier romain ; des morceaux de charbon offrent les traits de figures fantastiques ;têtes de coq, démons, gnomes, madones ; ce sont « des chefs-d’œuvres de
APPENDICE
sculpture primitive d’une ligne incomparable » ; des figures .analogues lui semblent dessinées dans les nuages, les cailloux, les fibres du bois. Son oreiller lui offre en modèle des têtes de marbre dans le style de Michel-Ange, des dragons, des gargouilles gothiques. « C’est quelque drose d’anormal, de quasi surnaturel. » Ayant fait germer une noix, il examine l’embryon au microscope et voit deux petites mains blanches, levées et jointes comme en prière (les deux premières feuilles rudimentaires d’un noyer : les mains de sa fille qu’il aurait rendue malade par des pratiques d’envoûtement). Il « fait des progrès comme voyant » : il distingue Napoléon et ses maréchaux sur la coupole des Invalides ; il reconnaît Gustave-Adolphe dans les cendres de la cheminée. Parfois il a s’attribue des énergies sans bornes et l’orgueil lui suggère la folle idée d’essayer de faire des miracles ». Plus tard « je sens la disgrâce des puissances peser sur moi, la main de l’invisible est levée et les coups tombent dru sur ma tête ». Des rêves lui prédisent l’avenir, le prémunissent contre les dangers, lui révèlent des secrets. S’il prend au hasard un livre dans une bibliothèque, il y a toujours l’explication cherchée. Il pressent que son séjour à Paris va prendre fin, le coq de la croix de Notre-Dame-des-Ghamps paraissant battre des ailes, comme pour s’envoler dans la direction du Nord.
En même temps que ces idées de supériorité et de clairvoyance, X... a des idées de persécution très actives, exclusivement basées sur des interprétations. Elles sont déjà anciennes. « Dix ans auparavant, conte-t-il, nne lettre d’un ami de jeunesse m’invita à passer une année chez lui... Le caractère de cette lettre m’inspira des soupçons, à cause du style guindé, des ratures et des corrections qui prouvaient chez son auteur une hésitation dans le choix des raisons à alléguer. Flairant un piège, je déclinai l’offre en termes vagues et aimables... Au bout de deux ans je m’invite tout seul chez mon ami... L’accueil est cordial, mais il y a une atmosphère de mensonges et d’équivoques, une conversation de commissaire de police. Après une nuit de réflexion, je tire la chose au clair. Cet homme dont j’avais froissé l’amour-propre, m’en veut malgré la sympathie qu’il
a pour moi... Peu rigoureux dans le choix des moyens, il me torture pendant une semaine, m’empoisonne avec des calomnies, des fables inventées tout exprès, mais il le fait si maladroitement que je garde la conviction que le piège tendu jadis n’avait d’autre but que de me faire interner comme aliéné. »
Pendant qu’il cherche à Paris la synthèse de l’or, X... tombe malade. A sa sortie de l’hôpital survient une bouffée interprétative ; « Je m’arrête au coin de la rue Alibert. Pourquoi Alibert? Qui est-ce? Est-ce que le graphite trouvé dans mon soufre ne se nommait pas le graphite Alibert ? Que conclure de là ? Bizarre, mais l’impression d'une chose inexplicable me reste à l'esprit. Puis rue Dieu ! Pourquoi Dieu alors qu’il est aboli par la République... P«,ue Beaurepaire ! le beau repaire de malfaiteurs... Rue de Bondy! Est-ce le démon qui me guide?... Je cesse de lire les écriteaux. Je m’égare... Des individus suspects me frôlent lançant des mots grossiers... Des fdles me barrent le chemin, des voyous me huent... Qui donc me prépare ce guet-apens? Il y a quelqu’un qui m'a fait tomber dans ce piège ! Où est-il?... Réfléchissant sur mon sort, je reconnais la main invisible qui me châtie, me pousse vers un but que je ne devine pas encore... Alors me revient cette idée que la providence me destine à une mission et que voici l’éducation qui commence... Ayant découvert l’existence de la main invisible qui dirige mes pas..., j’apporte à mes actes et à mes paroles une attention rigoureuse... Mais dès que j’ai péché... la punition se présente avec une précision et un raffinement qui ne laisse aucun doute sur l’intervention d’une puissance correctrice. »
Ce délire de persécution va dès lors évoluer progressivement, et comme X... est familiarisé avec la magie, les puissances surnaturelles y joueront un rôle. Il découvre d’abord un complot organisé par des dames Scandinaves dans l'hôtel qu’il habite : trois pianos fonctionnent à la fois ; on frappe sur un clou dans la chambre voisine à l’endroit de son lit ; un fracas se fait entendi*e au-dessus de son alcôve, le plâtre du plafond lui tombe sur la tête. Les camarades changent de conduite avec lui; une sourde hostilité se manifeste par
APPENDICE
des regards obliques et des mots sournois. De guerre lasse il change d’hôtel.
Très satisfait de sa nouvelle chambre, il dort bien la première nuit. « Le lendemain je découvre que le cabinet d’aisances est situe dans la ruelle au-dessous de ma fenêtre... Puis je découvre que les deux œils-de-bœuf d’en face appartiennent à des cabinets. Ensuite je m’assure que les cent petites fenêtres au fond de la vallée appartiennent à autant de cabinets situés au revers d’une série de maisons... Vers une heure le garçon apporte le déjeuner et, comme je refuse de déranger ma table de travail, il met le plateau sur la table de nuit qui renferme le vase... Si j’avais connu Swedenborg à cette époque, j’aurais compris que je me trouvais condamné parles puissances à Tenfer excrémentiel... Alors commença une sérié de manifestations que je ne puis expliquer sans recourir à l’intervention de puissances inconnues...
« Il se passe à l’hôtel des choses qui m’inquiètent. Le lendemain de mon arrivée, sup les panneaux du vestibule où sont accrochées les clefs des chambres, je trouve une lettre à l’adresse d’un étudiant portant le mênùe nom que la famille de ma femme... Cette lettre placée d’une façon provocante et comme exprès pour être vue, est suivie de plusieurs autres... C’est le diable qui s’en mêle maintenant. Car ce nom est travesti et je comprends à qui cela veut laire songer, c’est un de mes mortels ennemis qui demeure à Berlin. Une autre fois c’est un nom suédois qui me rappelle un ennemi de mon pays. Finalement une lettre timbrée de Vienne indique en caractères imprimés le bureau d’analyses chimiques du D’’ Eder. C’est dire que Ton espionne ma synthèse d’or. Plus de doute, il se trame ici une intrigue... L’incertitude, la menace perpétuelle d’une vengeance me lurent une torture pendant six mois. »
Cependant les puissances invisibles lui inspirent de bonnes résolutions; voici comment il renonce à l’absinthe dont il abusait ; « Après une abstinence prolongée, je suis repris à nouveau par le désir de me consoler sous le marronnier. Ma table est occupée et j’en prends une autre isolée et tranquille. Il faut lutter contre le Malin... Juste ! une
famille de petits bourgeois est attablée près de moi ; les membres de cette famille sont innombrables et des renforts arrivent toujours, toujours, femmes qui heurtent ma chaise, enfants qui font leurs petites affaires en plein air devant moi, jeunes hommes qui me prennent les allumettes sans demander pardon. Entouré de cette foule bruyante, insolente, je ne veux pas céder ma place. Alors se produit une scène arrangée sans doute par des mains habiles et invisibles... Un jeune homme avec un geste que je ne comprends pas pose un sou sur ma table... Aveuglé par la colère, je cherche à débrouiller ce qui s’était passé. Il me donne un sou comme à un mendiant!... Le garçon vient m’offrir une place plus commode, et je laisse le sou sur la table. Le garçon me l’apporte, quel affront! et poliment m’apprend que ce jeune homme l’avait ramassé sous la table en croyant qu’il m’appartenait. J’ai honte ! et afin d’apaiser ma colère je commande une seconde absinthe... Tout est pour le mieux, lorsque je suis suffoqué par une odeur infecte de sulfure d’ammonium. Qu’était-ce encore ? Quelque chose de très naturel, sans nul miracle et sans trace de méchanceté... L’ouverture de l’égoût bâillait au bord du trottoir. Alors seulement je commence à saisir que les bons génies voulaient me délivrer d’un vice qui mène à la maison des aliénés ! »
Les persécutions ne s’atténuent pas. A divers indices, X... comprend qu’un Russe, son ennemi mortel, est à Paris. C’est ce Russe qui l’inquiète par des lettres à fausses adresses. Il joue le Réveil de Schumann, sous sa fenêtre, pour lui apprendre son arrivée, afin de l’effrayer et de le pourchasser dans sa fuite. Des regards ennemis le dévisagent; tous les convives de la crémerie se liguent contre lui. X... n’entre pas chez un Danois, qui lui avait dit trop de choses charmantes pour ne pas laisser l’impression d’un faux ami, parce qu’il rencontre à la porte un enfant, une carie à jouer à la main. « Avec une superstition très lucide, je jetai un coup d’œil sur la carte. C’était le dix de pique ! Vilain jeu dans cette maison 1 Et je me retirai sans entrer. » A la crémerie « on place une statuette représentant un guerrier armé d’une faux pour me faire peur. Un jeune gamin va
APPENDICE
au cabinet derrière mon dos dans l’évidente intention de me taquiner. Des cocottes font tomber sur nos têtes une grêle de saletés... C’est l’Enfer. Et mes deux voisins, pédérastes avérés, entretiennent une conversation dégoûtante afin de me chercher querelle. Alors, au comble de mes tortures morales, je découvre deux pensées fleurissant sur l’étroite plate-bande. Elles secouent la tête comme pour me signaler un danger et l’une d’elles, à figure d’enfant, avec de grands yeux, me fait signe : Va-t-en !»
X... éprouve ensuite des vertiges, une sensation de fatigue : il se croit empoisonné. Un individu suspect s’introduit dans la chambre voisine de la sienne. « Je me mets au lit sans oser m’endormir... trois heures durant je demeure éveillé... Alors une sensation alarmante glisse à travers mon corps : je suis la victime d'un courant électrique qui passe entre les deux chambres voisines. La tension va croissant et, malgré larésistance, je quitte le lit, obsédé de cette idée : On me tue! Je ne veux pas être tué ! Je sors chercher le garçon dans sa loge. Mais hélas ! il n’y est pas. Donc, éloigné, écarté, complice tacite, vendu! Je descends l’escalier pour éveiller le patron de l’hôtel... et demande une autre chambre pour la nuit. Par un hasard organisé par la colère de la providence, la seule chambre disponible est située au-dessous de celle de mon ennemi... Et j’entends au-dessus de moi mon ennemi qui descend du lit et fait tomber un objet lourd dans une malle dont il ferme à clef le couvercle. Par conséquent il cache quelque chose ; peut-être une machine électrique ! Le lendemain je fais mes bagages sous prétexte d’une excursion au bord de la mer. Je crie au cocher : gare Saint-Lazare ; mais arrivé à l’Odéon, je lui dis de me conduire rue de la Clef. Je resterai là incognito. »
Après ce nouveau déménagement, une pause dans les supplices. « Le calme qui a suivi ma fuite me prouve que ce n’est pas une maladie qui m’a atteint et que des ennemis m’ont persécuté... Cependant assuré d’être à l’abri de mes persécuteurs, j’envoie mon adresse à l’hôtel Orfila. Mais à peine avais-je levé mon incognito, la paix est rompue. Il commence à arriver des choses qui m’inquiètent, et je suis oppressé par le malaise de jadis. D’abord dans la chambre
voisine de la mienne, qui était libre et sans meubles, voiei que s’entassent des objets dont l’usage me reste inexplicable. Un vieux monsieur, avec des yeux d'ours gris et méchants, y apporte des boîtes vides, des lames de tôle et d’autres objets indéfinissables. En même temps les bruits recommencent au-dessus de ma tête : on haie des cables, on frappe avec des marteaux, précisément comme si se préparait le montage et l’installation d’une machine infernale. Puis la patronne de l'hôtel, charmante au début de mon séjour, modifie sa conduite envers moi, m’espionne, me salue d’une façon agaçante. En outre, au-dessus de moi, le premier étage change de locataire. Le vieux monsieur silencieux, dont les pas lourds m’étaient connus n’y est plus ; il n’est point parti, il a seulement changé de chambre. Pourquoi ? La bonne qui lait ma chambre et me sert mes repas est devenue grave, et me jette à la dérobée des regards pleins de pitié ! Maintenant au-dessus de moi, c’est une roue qui toute la journée tourne, tourne.
« Condamné à mort ! C’est ma ferme impression. Par qui? par les Russes, les dévots, les catholiques, les jésuites, les théosophes ! pour quel motif? comme sorcier ou magiste noir. — Ou bien par la police ! comme anarchiste ?
« Ce qui augmente mon trouble, c’est le changement évident qui s’est effectué dans la chambre contiguë à la mienne. D’abord une couverture est étendue sur une corde, évidemment pour cacher quelque chose. Sur le manteau de la cheminée sont entassées des piles de plaques métalliques séparées par des traverses de bois. Au-dessus de chaque pile, un album photographique, ou un livre quelconque, est placé selon toute évidence pour prêter un air innocent à ces machines infernales que je voudrais désigner cornme des acccumulateurs. Par surcroît je remarque deux ouvriers montés sur un toit, juste en face du pavillon où je demeure. Ce qu’ils font là-haut, je ne puis le discerner, mais ils visent ma porte-fenêtre, tout en maniant des objets que je ne distingue pas... En baissant les rideaux de ma porte vitrée, je remarque, dans le salon particulier, une société de dames et de messieurs qui boivent le champagne. Evidemment des étrangers arrivés ce soir. Mais ce n’est pas une partie line,
APPENDICE
attendu qu’ils ont tous l’air sérieux, discutent, font des projets, se parlent à voix basse, comme des conspirateurs. Pour comble de torture, ils se tournent sur leurs chaises et indiquent du doigt la direction de ma. chambre.
« A dix heures je m’endors tranquille, résigné comme un agonisant. Je m’éveille ; une pendule sonne deux heures, une porte se ferme, et... je sors du lit, comme élevé par une pompe aspirante qui me sucerait le cœur. Sur pieds, une douche électrique me presse par terre. Je me redresse, prends mes habits, et me précipite dans le jardin, en proie aux battements de cœur les plus horribles... Dans ce jardin, hors de la portée de mes ennemis, je suis rétabli... J’entends quelqu’un tousser dans la chambre contiguë à la mienne. Aussitôt de la pièce au-dessus une petite toux répond. Apparemment des signaux et semblables précisément à ceux que j’avais entendus la dernière nuit à l’iiôtel Orfda. »
Affolé, X... s'enfuit à Dieppe. A peine arrivé il découvre deux hommes qui espionnent la villa où il habite et par leurs gestes désignent sa fenêtre. L’idée d’être persécuté par des ouvriers électriciens l’obsède de nouveau. Dans la nuit les mêmes effluves électriques se font sentir; un fluide remplit son corps, l’étouffe et lui suce le cœur.
X... se réfugie en Suède. Il s’installe chez un ami, médecin. Là les quatre piliers de son lit de fer, surmontés de boules de laiton, ressemblent aux conducteurs d’une machine électrique ; les ressorts à boudin du sommier sont analogues aux spirales de la bobine Ruhmkorff; au grenier, juste audessus de ce lit, il découvre une énorme maille de fil de 1er entortillé. Quel hasard diabolique ! encore des accumulateurs ! Et la même angoisse l’étreint chaque nuit : il sent que quelqu’un dans l’ombre le guette, l’effleure, lui tâte le cœ'ur et suce. Et quand il appelle son hôte à son secours, personne ne répond. « C’est trop singulier que personne ne soit jamais là quand on m’attaque. Toujours des alibis : donc c’est un complot dont tous sont complices ! Tout s’accorde pour me faire suspecter mon bon ami... Bientôt mes soupçons redoublent... le docteur plante dans la véranda des haches, des scies, des marteaux tout neufs et ne servant à rien... Quel satanique hasard que cet attirail de torture
exposé à mes regards et qui m’inquiète à cause de son inutilité et de son caractère insolite... Le docteur fait des promenades alarmantes... Il stationne dans la véranda voisine, manie un objet assez lourd et remonte un ressort qui ne fait pas partie d’une horloge. Tout s’exécute d’une façon sourde, indice de cachotterie ou de manœuvres louches... Est-ce que l’on m’empoisonnerait ?... On n'ose pas me tuer, on veut seulement me rendre fou par des artifices, puis me faire disparaître dans une maison blanche. »
X... va rejoindre sa femme sur les bords du Danube. — Dans la villa où il habite, il s’aperçoit que le paratonnerre et son fil conducteur sont fixés juste au dessus de son lit : « quel hasard diabolique, qui me fait l’effet d’une persécution personnelle... » « Je commençai alors à soupçonner les adeptes de la magie de me persécuter à cause de mon or ou à cause de mon refus obstiné de m’enrégimenter à un titre quelconque dans leurs sociétés... Une nuit je perçois une sensation électrique et il se produit un bruit dans le grenier au-dessus de ma tête. En visitant le grenier, j’y découvre une douzaine de rouets dont les roues me rappellent les machines électriques... Un coffre énorme, presque vide, contient seule-' ment cinq bâtons peints en noir d’usage inconnu... Qui m’a joué ce tour et qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’ose pas poser d’interrogations et cela demeure énigmatique... Un orage reste sur place au-dessus de mon village deux heures durant (alors que d’habitude un orage s’épuise en peu de temps et s’éloigne) : je considère cela comme une agression personnelle ; mais chaque éclair me vise sans m’atteindre. Plus tard je m’imagine être persécuté par des élémentals, des élémentaires, des incubes, des lamies qui veulent m’empêcher de venir à bout du grand œuvre alchimique. » Une bête à bon Dieu qui s’envole vers le Nord lui indique qu’il doit regagner la Suède. « Un hasard omniprésent et inévitable me poursuit dans le but manifeste d’éveiller en moi la manie de la persécution... Je me sens condamné à mort (par les théosophes et les magiciens) et sous pli cacheté je dispose des papiers où je dénonce mes assassins au cas d’une mort subite. »
... « Un coup de tonnerre éclate au-dessus de ma tête.
APPENDICE
Pourquoi ne me suis-je pas prosterné devant la voix de l’Eternel ? Parce que quand le Tout-Puissant daigne parler à un insecte avec une mise en scène si majestueuse, l’insecte se sent grossi, gonflé d’un tel honneur, et l’orgueil lu souffle qu’il doit être un personnage particulièrement digne. En toute franchise je m’estime au niveau du Seigneur, partie intégrante de sa personnalité... D’où cet immense orgueil d’un mortel ?,Est-ce. que je tire mon origine du commencement des siècles où les anges révoltés s’allièrent... ? »
Puis un article de journal le convainc qu’il a bien été victime d’une tentative de meurtre rue de la Clef ; il accuse les femmes. « Tout est laissé de côté, les Russes, les Rothschild, les magistes noirs, les théosophes, l’Eternel même. Je suis la victime et les femmes ont voulu tuer Orphée... le rénovateur des sciences naturelles mortes. Egaré dans la forêt des hésitations, j’écarte l’idée nouveaunée d’une intervention surnaturelle des puissances dans un but supérieur... Avec Tardent désir de me venger, je prépare une lettre de'dénonciation pour la Préfecture de police de Paris. »
De retour en Suède ce sont « de nouvelles inventions pour me rendre fou. Dès que je suis installé dans un hôtel, ce sont des pas traînants et des remuements de meubles... C’est une intrigue, me dis-je, c’est le diable... Un couteau tombe à deux reprises. Electricité donc. Mes idées reprennent leur cours vers les occultistes et leur pouvoir secret. » La ville où il réside est « un enfer, mais construit avec une logique magistrale, avec une ingéniosité divine. »
X... découvre enfin Swedenborg ; cette lecture lui fournit matière à interprétations nouvelles et paraît l’aiguiller définitivement vers les idées mystiques. C’est l’Enfer de Swedenborg dont il a subi les tortures, et cela non pas depuis quelques années seulement, mais dès son jeune âge. Le délire devient rétrospectif. « En examinant mon passé, je revois mon enfance déjà organisée comme une maison de détention, une chambre ardente. » Il a un jour une illusion de déj à-vu. « Frappé par la vue de ce paysage étrange, unique dans son genre, l’idée me vient que je Tai vu auparavant, mais où? mais où?... sur la cuvette de zinc de l’hôtel Orfila!
dessiné par l’oxyde de fer. C’est le même paysage sans contredit ! » Quelle n’est pas son émotion un peu plus tard, quand lisant la description de VEnfer de Swedenborg, il' retrouve ce même paysage, « le paysage de la cuvette de zinc dessiné comme d’après nature ».
Telle est, réduite à ses principaux passages, la remarquable observation à laquelle le génie de Strindberg a su donner une intensité de vie surprenante. Notons que le sujet n’est jamais représenté comme un lialluciné. Pendant quel- • ques mois pourtant, il se plaint d’être persécuté par un bourdonnement d’oreilles semblable au trépignement d une roue hydraulique ; mais ces troubles élémentaires n’aboutissent pas à l’hallucination auditive verbale. Une seule fois, au moment où il se dispose à s’empoisonner, il entend une voix . de femme dire : « Allez, n’y croyez pas, enfant ! » Les crises d’angoisse nocturnes qu'il éprouve n’ont rien de comparable aux hallucinations cénesthésiques des persécutés sensoriels qui se produisent aussi bien pendant le jour et sont autrement actives. Incontestablement ce délire ne repose que sur des interprétations erronées et souvent étranges. Bien que le sujet paraisse quelquefois avoir conscience de la subtilité et du caractère anormal de ces interprétations, sa conviction n’en demeure pas moins inébranlable, et après avoir groupé une série de co'incidences il s'écrie : « Expliquez-nous cela, médecins, psychiatres, psychologues ou avouez la banqueroute de la science ! » La longue durée de la maladie (une dizaine d’années), l’absencq d’hallucinations et d’affaiblissement intellectuel, tout concorde pour faire admettre qu'il s’agit bien d’un cas de délire d'interprétation.