‹ Les Folies raisonnantes, le délire d'interprétationChapitre 70 sur 78 · II. — MÉMOIRES D’UN HOMME DE LETTRES INTERPRÉTATEüR · texte numérisé non relu

II. — MÉMOIRES D’UN HOMME DE LETTRES INTERPRÉTATEüR

On sait que l’éclosion d’un délire d’interprétation, même très actif, n’est nullement incompatible avec l’existence des plus brillantes qualités intellectuelles. Raison et délire marchent ici de pair, génie et folie peuvent même s’associer. De tels sujets, s’ils relèvent de la pathologie mentale, n’appar-

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tiennent point à l’asile d’aliénés, à moins qu’ils deviennent agressifs. Certains, comme Naundorff, ont su provoquer en leur faveur des mouvements d’opinion durables. D’autres, telle cette comtesse de Montcairzain dont Lenôtre contait naguère la curieuse odyssée, parvinrent à rendre vraisemblables leurs prétentions à une origine illustre. Quelques uns restent la gloire de leur pays par les chefs-d’œuvre qu’ils ont créés et par l’orientation nouvelle qu’ils ont donnée à la littérature ou à l’évolution sociale. L’histoire de Jean-Jacques Rousseau, dont nous avons analysé la psychose au chapitre IV (p. 180), et l’influence qu’il a exercée donnent à cette assertion une démonstration éclatante. Nous en apportons un' nouvel exemple pi’is dans les manuscrits et l’œuvre imprimée d’un homme de lettres, de notoriété minime, et qui, comme Rousseau, toutes proportions gardées, sait donner à l’exposé de ses interprétations un tour original.

André G..., né en 1868, est l’auteur d’un livre de sociologie. Ce livre (format in-16, 430 pages) a eu un certain succès : édité il y a deux ans, il est actuellement presque épuisé. C’est une œuvre d’une lecture intéressante, composée avec méthode, écrite avec clarté. L’auteur y fait une étude judicieuse et approfondie d’une question sociologique délicate ; la critique a parlé avec éloge de son livre. 11 est impossible, pour un lecteur non prévenu, d’y relever la trace d’une idée délirante. Cependant, de même que le- délire d’interprétation de Jean-Jacques Rousseau se révèle dans les Confessions, les Dialogues, les Rêveries, de même tout un chapitre du livre de C... est consacré à des allusions et à des accusations — d’ailleurs bien amenées — contre ses persécuteurs, »

G... possède le manuscrit d’un second ouvrage; un troisième était en bonne voie quand il fut interné. 11 a rédigé, à la maison de santé, de longs mémoires dont quelques extraits montreront la couleur et la richesse des interprétations.

André G..., dont on ignore les antécédents héréditaires, fut atteint de surdité dès l’enfance, ce qui contribua à le rendre ombrageux. Doué d’une intelligence assez vive, il manifesta de bonne heure un caractère orgueilleux, susceptible,' méfiant et rancunier. A treize ans, pour le plus futile

motif, il bouclait des semaines entières. Sa mère, affirme-t-il, refuse de lui acheter des livres d etude, non pas faute d’argent, mais par crainte qu’il ne devienne baclielier avant un autre frère préféré. De quinze à seize ans, elle le harcelait pendant son travail, toujours pour le retarder. A seize ans un de ses frères l’ayant frappé en jouant, il prit très mal la plaisanterie et fut vivre quelques jours à l’hôtel. Depuis lors ses tendances interprétatives augmentent. Il se juge le disgracié, le souffre-douleur de la famille; il prétend vivre dans un enfer, victime de l’animosité de sa mère, de la haine calculée de ses frères. « Rien n’égale, dit-il, l’hypocrisie des mauvaises mères ; elles affectent une vive tendresse pour celui qu’elles maltraitent, dès qu’elles sont en présence des étrangers. » A vingt ans, comme on lui avait trouvé une bonne situation à Oran, il est convaincu que sa mère veut le faire disparaître « sa vue lui étant un reproche continuel ». A vingt-cinq, il part pour Paris, persuadé, bien à tort, que sa mère le chasse. Il s’occupe d’abord de petits travaux d’art puis se consacre exclusivement à la préparation de son ouvrage. Entre temps il intente un procès à sa mère au sujet d’un compte de tutelle.

Les interprétations se systématisent peu à peu vers l’âge de trente-trois ans (1901). André G... considère un de ses frères comme l’auteur des provocations et des guet-apens dont il est victime. Actuellement la psychose, en voie d'élaboration depuis plus de vingt ans et très active depuis sept ans, n’a nullement affaibli les facultés intellectuelles. G... ne présente aucun trouble sensoriel. 11 interprète presque exclusivement l'attitude et les gestes de son entourage ou les propos que déforme sa mauvaise» ou'ie. De nombreuses fausses reconnaissances le conduisent à imaginer l’existence de « sosies » de différentes personnes. Peu combatif, il n’a jamais été persécuteur, bien qu’il ait adressé des plaintes au commissariat ou au parquet.

11 expose lui-même, dans son livre et dans ses mémoires, la formation de son système délirant : « L’enfant qui vit dans sa famille est peu connu des étrangers ; aisément ses parents lui iont la réputation d’une mauvaise tête. Il se voit par suite évité par beaucoup de gens, sans savoir d’où cela vient ; il

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lui faut longtemps pour découvrir que le terrain a été miné sous ses pas, c’est-à-dire que la calomnie l’a précédé de tous côtés. Ces calomnies sont imaginées délibérément pour obtenir la séquestration morale par les parents qui n’osent pas séquestrer réellement celui de leurs enfants qu’ils maltraitent... Si, par amour-propre devant des étrangers, les frères se louent mutuellement, par contre, au fond, il est rare qu’ils n’aient pas réciproquement des rancunes aussi anciennes que tenaces. En grandissant ceux qui ont été choyés se joignent à leurs parents contre celui qui fut négligé ou maltraité...

« Depuis plus de quinze ans, mon frère Fernand, qui est millionnaire, m’avait fréquemment fait enlever, avec l’aide d’agences de renseignements, les petits travaux que j’étais parvenu à grand’peine à obtenir à cause de ma surdité. Depuis plus de sept ans, avec les mômes auxiliaires, il m’avait fait manquer plusieurs fois un mariage avantageux. Il me brouillait avec mes voisins, avec l’aide de leurs servantes et de leurs concierges, aux gages de la grande agence de police privée dont il se servait. Il s’efforçait de me brouiller, dans les derniers temps, avec ma propriétaire, parce qu’elle avait une fille à marier et parce qu’elle était en relations avec l’une de nos parentes, en province, qui aurait pu faire connaître cette conduite à toute notre parenté: Il s’adressait aux éditeurs avec lesquels je traitais pour mes manuscrits, afin de les faire refuser. Si modeste écrivain que je sois aujourd’hui, il ne serait pas impossible que j’eusse un jour une petite notice biographique où l’auteur rechercherait et dirait sans doute ce que furent et ma jeunesse et ma famille pour moi. On comprend que mon frère ne veuille pas me laisser grandir sous ce rapport là. 11 me faisait traquer par une bande de provocateurs de restaurant en restaurant, etc...

« Mon frère Fernand ne devint que plus mauvais en voyant que j’avais finalement découvert ce qu’il me faisait. Ce fut une guerre d’extermination. Les quelques centaines de francs qu’il m’a envoyés un peu avant mon internement ne sont donc pas une preuve de ses bons sentiments. Ce n’est qu’un dédommagement, infiniment trop petit pour le mal qu’il m’a Sérieux. 24

fait. Il ne m’a d’ailleurs envoyé cet argent que pour tromper plus facilement les médecins. Entre frères les haines sont si abominables qu’on les cache sans jamais les avouer, et l’offenseur, avec une habileté qui est le comble de la fourberie, « colore de quelque ombre d’honnêteté les actes les plus coupables, et cherche àparaitre le bienfaiteur de ceux auxquels il a fait tort » (Sénèque)...

« Plus tard je fus encore attaqué par d'autres agences au service d’anciens voisins ayant décacheté mes lettres et aussi par l'un des chefs de la librairie R... auquel j’avais confié un manuscrit, ainsi que par un groupe exaspéré de me voir devenir un écrivain. Le grand nombre de personnes se servant d'agences contre moi n’a pas lieu de surprendre, car il suffit que l'une d’elles — une seule — fasse connaître aux autres ce moyen. D'ailleurs un écrivain, si modeste qu'il soit, a beaucoup plus d'ennemis qu’un homme ordinaire.

« Les agents de police privée étaient en contact par similitude de profession et un peu illicitement de longue date avec les agents subalternes de mon commissaire (je les ai vus ensemble). Les agents fileurs et provocateurs que j’avais à mes trousses leur ont aisément fait croire ce qu’ils ont voulu.

« Voici, par exemple, comment les agents privés ont mystifié les agents officiels. J’avais dit que l’on voulait me brouiller avec mes grands voisins de la même maison pour m’empêcher de conclure un mariage. Alors, approchant (en rentrant) de ma maison, les agents privés en faisaient sortir, sur un signe, des jeunes personnes ressemblant à celles de la maison, des sosies, habillées de même, mêmes tailles et mêmes teints. Ces sosies me montraient l’indifférence et le mépris le plus absolu. Je ne m’y trompais pas, mais l’agent officiel auquel l’agent privé disait au même moment : « Tenez ! voilà les jeunes personnes de la maison, regardez comme elles se soucient de lui ! » Et l’agent officiel s’en allait convaincu que j’étais bien fou de soutenir qu’il y eût des manœuvres pour me rendre cette maison intenable, puisque les jeunes personnes — il le croyait du moins — ne s’occupaient pas davantage de moi... »

« Voici un exemple des erreurs de mon commissaire. 11

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fut pris d’une hilarité intense quand je lui eus dit que l’on entrait dans ma chambre malgré la serrure de sûreté. Ce n’est pourtant pas si difficile ; constamment filé, on a dû obtenir, à prix d’argent, les indications nécessaires de l’ouvrier ou de l’employé auquel j’ai acheté cette serrure. Voilà tout, et mon commissaire est bien naïf pour un commissaire^ à moins qu'il ne soit de mauvaise foi. — D’autre part, petit à petit, on avait rempli les chambres voisines d’agents comme locataires ; les servantes et les concierges achetés — ceci n’est pas difficile à un millionnaire. Quant aux réfractaires trop honnêtes, on les lait partir en leur trouvant une meilleure place ailleurs. Aussi les agences venaient faire ce qu’elles voulaient chez moi. »

Ce plan ainsi solidement établi, André C... èxpose les détails de son exécution. Ici force nous est, pour abréger, de faire de nombreuses coupures dans son manuscrit, préférant reproduire textuellement plusieurs passages, plutôt que de résumer l’ensemble.

« Rue Saint-Jacques j’étais le sous-locataire de M*"® Firat, nos rapports furent très cordiaux... Coup de théâtre, eo février 1901 ; je croise Firat que je salue respectueusement comme de coutume depuis quatre ans. Elle m’apostrophe sans salut, insultante et hautaine. Quelques jours après, autre rencontre, point de salut bien qu elle m’ait bien vu. Intrigué, je me rappelai tout à coup que deux lettres de ma mère m’étaient arrivées en retard quelques jours aupavant. Les enveloppes étaient à peine collées, Contrairement à l’usage de ma mère. Je n'allai pas plus loin dans mes conjectures au moment de cette découverte. Quelques jours plus tard je m’aperçus que toute la maison partageait les sentiments de Firat. Que se passait-il ? Après quatre ans un tel changement ne pouvait être arrivé sans quelque chose de grave. Ma conduite était restée irréprochable. Une idée me vint : cette lettre décachetée que contenait-elle ? Je la relus, je la comparai aux précédentes. Il y avait un changement de ton complet. Les précédenteë étaient grossières, violentes, si on les avait vues, on m’aurait plaint. Celle-là avait un ton doux, invoquait la religion; ma mère s’y posait en victime qu’un fils mauvais persécutait. La conduite de toute la

maison devenait maintenant explicable. Me prendre pour un mauvais fils, un hypocrite, fut certainement ce qui arriva alors.

(c Mais comment ce changement de ton s’est-il produit si à propos au moment où mes lettres allaient être décachetées. Je n’ai pas tardé à soupçonner ma mère et mon frère Fernand d’avoir su que cela allait se faire. Peu de temps après j’eus une rencontre avec Robert (un autre de ses frères), je lui parlai de cette lettre décachetée ; il se montra nerveux contre son habitude .

(( A la même époque je constatai le commencement des manœuvres des agences de police privée. — Je n’y compris rien d’abord, parce que j’ignorais complètement leur existence. Je n’étais plus traité au restaurant, au café, dans les bibliothèques publiques comme toujours auparavant. Au restaurant et au café, rien n’était plus propre, ou bien les gens de service malhonnêtes, de même parfois dans les grandes bibliothèques. Dans la rue, on me crachait constamment dessus en ayant l’air de ne pas le faire exprès. Dans ma chambre, ma fenêtre à tabatière fut placée de façon à casser au moindre courant d’air (en mon absence). Je restai encore une année rue Saint-Jacques, mais jugeai enfin prudent de déménager.

cc Je fus habiter rue Berthollet... Une voisine, qui était très aimable d’abord, se mit tout à coup à me jeter tous les soirs un seau dœau sous ma porte, inondant toute ma chambre par suite de la déclivité du sol. Cela était à mon avis imaginé dans le but de me rendre ma maison désagréable et de m’obliger constamment à changer de maisont..

« A ce moment — surprise ! arrêt brusque de toutes les provocations. D’autre part je ne fus plus harcelé que par des personnes qui me demandaient sans cesse leur chemin et parais.-^aient occupées de juger mon degré de surdité. C’était nouveau. Je n’ai pas compris sur le moment ce qui se passait ; plus expérimenté depuis, voici ce que j’ai jugé.. L’arrêt brusque fut destiné à me faire croire que les attaques précédentes venaient de certaines familles et à me les rendre antipathiques ; ces agents qui affectaient d’étudier le degré de ma surdité, avaient pour mission de m’amener à

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supposer que c’étaient ces familles qui cherchaient à me blesser de la sorte. Rien de tout cela n’était vrai ; j’en ai eu la certitude par tout ce que j’ai appris par la suite. C’est un tiers, qui se cachait, qui me lançait ces agents : mon frère Fernand très probablement... Il est certain que des familles amies se servaient d’agences pour savoir ce que je devenais et où me rencontrer pour m’encourager et que mon frère, que les Firat ou une famille rivale (au point de vue matrimonial) se servaient des agences au contraire pour

me nuire.,.

« Mon entrée rue Broca : fin novembre 1903. Avant de trouver cette chambfe, je crus remarquer que certains concierges du quartier (plus nombreux qu’autrefois) ne voulaient pas me laisser visiter les chambres à louer. Peut-être cherchait-on à m’empêcher de trouver une autre chambre dans un quartier où je commençais à être bien connu ef estimé. C’est du délire de la persécution, pensera-t-on. On en jugera par la riolalion de domicile dont je fus l’objet, dès mon entrée. Trois ou quatre jours après mon installation, en rentrant, la concierge me dit sur la porte : « L’architecte est allé dans votre chambre dresser l’état des lieux. » Je restai - stupéfait de ce sans-gêne et montai réfléchir sur ce qui s’était passé. Réflexions immédiates : Je pense que ma propriétaire ne connait guère les usages et la loi. Réflexions deux ou trois ans plus tard ; Ce ne fut pas la' propriétaire qui le fit faire. Ce fut-un coup monté pour nous faire disputer, créer des malentendus. Tout ce que l’on a fait dans ce but par la

suité le prouve complètement.

« Mes voisins de chambre vivaient maritalement avec une femme qu’ils changeaient de temps en temps. Des femmes amies, jeunes et jolies, venaient leur faire visite et frappaient souvent, trop souvent à ma porte. A la même époque, ma porte fut trouée pour permettre aux indiscrets de voir ce que je faisais; on n’avait pas encore trouvé le moyen d’ouvrir ma serrure de sûreté. Les jeunes et jolies visiteuses se multipliaient. Un seul mot de la gérante du magasin de vins de la maison, pourrait faire croire que c’était fait exprès : « la maison vous plaît-elle toujours »? me demanda-t-elle au moment de leur plus grande affluence ;

elle fut surprise de ma réponse affirmative. Cette petite dame cherchaità me donner mauvaise opinion de ma propriétaire Choubéran. A partirde cette époque les demoiselles Clioubéran et les demoiselles Daufer (locataires du 4®) eurent de fréquentes rencontres avec moi : elles y.metlaient un mélange de modestie qui convient aux jeunes personnes bien élevées, et de hardiesse propre à la femme,qui encourage résolument... M"® C... aînée cherchait à se rencontrer avec moi dans l’entrée, mais on veillait pour m’empêcher de la remarquer. On fait passer d'autres jeunes personnes à l’air convenable de façon à me croiser en m’encourageant. C’était afin de provoquer des confusions. »

(Ici de longs détails sur « les fourberies » d’employés de la librairie R... qui retardèrent de huit mois l’impression de son livre.)

«Ala fin d’octobre 1905 mon frère Robert de passage à Paris m’envoya une invitation pour dîner au restaurant. Je fis bien de ne pas accepter, comme on va le voir. Quarantehuit heures après, sortant de chez moi, je rencontrai un grand jeune homme et un beau vieillard. Ce dernier me désigna ostensiblement au jeune homme par une tape sur le bras, par les yeux et l’attitude ; aussitôt le grand jeune homme fit un violent haut-le-corps méprisant, une moue irritée et dédaigneuse, avec un regard approprié. Je crus comprendre que c’était mon neveu, le fils de Fernand, âgé alors de dix-neuf ans ; il répondait un peu au signalement qu’on m’en avait donné auparavant. Considérant qu’il n’était pas majeur, je fis sentir du regard à son compagnon, le vieillard, que je le rendrais responsable des insolences du jeune homme. Le vieillard me comprit si bien qu’il me fit connaître à l’un des siens (un jeune homme petit et brun) par une tape sur le bras encore, dans une autre rencontre. Pendant trois mois, ce jeune homme et mon neveu présumé renouvelèrent de petites provocations de ce genre. Enfin je rencontrai un soir mon frère Fernand encadré par l’un et l’autre. Cette fois tous les trois passèrent sans provocation, à ce qu'il me semble. Bien entendu il n'y eut pas échange de saints. Finalement mon soi-disant neveu, seul, alla jusqu’à m’insulter en

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m’apostrophant de « malade ». C’était en janvier 1906. Il n’obtint aucune répliqué.—Tout à coup, brusque disparition des uns et des autres ; mon neveu prend même un chemin détourné pour m’éviter. Il n’ose plus me regarder en face, observe seulement mes pieds pour s’assurer que je ne l’approche pas pour le frapper. Que s’était-il passé ?... Ma nouvelle profession d’homme de lettres en imposa peut-être à mon frère Fernand...

« A partir du 16 ou 17 août 1906. —■ Les grandes attaques. — Cela commença au restaurant Duval du boulevard Saint-Michel, où j’avais été obligé de me réfugier. Les autres m’avaient été rendus intenables. Jusqu’à cette date ce restaurant fut un paradis pour moi. Tout était parfait: la gérante, les servantes et la nourriture. A cette époque on fit partir ma jeune servante que l’on soupçonnait de m’aimer un peu et qui n’aurait pas été sûre. La gérante me fit tout à coup une insulte grossière : tandis que j’étais à la caisse, elle se mit délibérément à montrer à une servante les extrémités de mon pantalon avec mépris. Mon pantalon était effectivement un peu usé par le frottement. La gérante, si polie, si aimable d’ordinaire, était méconnaissable ; sa contenance était aussi insultante que possible, le regard mauvais, la bouche hautaine et tordue. Surpris, mais impassible,^ je la considérai longuement, elle ne cessa pas. Les jours suivants le contrôleur et la gérante se mirent à regarder le bas de mon pantalon, en éclatant de rire, d’un rire grossier. Je pensai et compris aussitôt que cette dame était payée pour jouer ce rôle, dans l’espérance de me faire partir de ce restaurant comme on l’avait fait pour d’autres, afin, à la longue, de me faire quitter le quartier.

« Toujours fin août : Je m’aperçois que certaines fentes au plafond s’agrandissent. Je me demande si l’on ne verrait pas ainsi ce que je fais dans ma chambre. Sans rien dire à personne je colle des bandes de papier sur cette fente. Le lendemain matin, aussitôt, la servante du quatrième commença ses provocations pour les continuer onze mois de suite environ, avec un acharnement incroyable. Elle fit semblant d’avoir été tentée par moi, simula d’en être pro-

fondément chavirée, bien disposée à y répondre, mais si complètement troublée à en perdre contenance. Ce fut une rouerie payée qui, venant si tôt après le collage de ces bandes sur les lentes de mon plafond, me lit un peu soup- ■ çonner que c’était peut-être vrai.

« Fin août : guet-apens des concierges. Rentrant le matin un peu avant 8 heures, je trouve un battant de la porte fermé.

' Ce n’était pas ordinaire en été. Plus en dedans les rideaux de la loge entièrement relevés jusqu’à la tringle. Dedans la jeune femme du concierge, rejetant ses couvertures, dégageant ses jambes nues de celles-ci et descendant de son lit presque nue, sans que mon passage dans l’entrée la fasse se cacher. Au fond, tandis qu’il y a deux servantes de la maison comme témoins, le mari se précipite vers moi, les yeux hors de la tête, lè poing déjà levé. Je passe, sans comprendre tout d’abord. Réflexion immédiate qui est toujours restée mon sentiment : le mari espérait que j’allais m’écraser le nez contre la vitre de sa loge pour regarder la nudité de sa jeune femme, et qu’il pourrait méprendre à parti. C’était si bien cela que, de trois semaines, sans aucune plainte de ma part, il se cacha.

« A la même époque, au café de Cluny, on commença à me donner un café détestable, additionné d’eau chaude ou de chicorée, et l’on s’y obstina. J’ai sûrement vu la femme qui apportait le prix de ce manège à cet endroit. Une anecdote et ce que j’ai entendu, malgré ma surdité, ne laisserait aucun doute, à ce sujet; seulement c’est vraiment trop long à raconter.

cc Les provocations masculines recommencèrent à cet instant, après un assez long intervalle; elles étaient faibles au début. Lejeune homme entrait dans la maison, me croisait dans l’escalier, me faisait de grands saluts, se montrait aimable, mais pour rendre plus sensible l’impolitesse du lendemain. Alors le rencontrant de nouveau et le saluant le premier, il me regardait fixement, malhonnêtement, avec une attitude générale en harmonie. Plusieurs firent comme cela. Je ne tardai pas à m’apercevoir que les provocations des hommes alternaient avec celles des femmes, méthodiquement, chaque sexe un jour différent. C’était sûrement, afin

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que les malhonnêtetés des hommes me rendissent plus séduisante la gracieuseté des femmes qui s’offraient et que je capitule.

« Ce n’était pas de l’argent dépensé pour rien. Il s’agissait d’empêcher un mariage imminent. Vers le milieu de septembre '1906 je fus encouragé discrètement par une veuve qui habitait le deuxième étage de ma maison. II y avait donc urgence pour mes ennemis à me compromettre. Les tentatives de toutes sortes vont continuer en progression géométrique » (C... expose ici les trahisons d’un prêtre à l’occasion de ses projets matrimoniaux).

« En octobre 1906 de nouveaux locataires, de jeunes hommes viennent habiter dans les chambres vides qui entourent la mienne. Leur attitude est étrange par la façon dont ils m’observent. Un ouvrier vient passer quelque temps chez mon voisin de droite, l’un et l’autre m’examinent avec des airs soucieux ou mystérieux : pendant l’hiver qui vient, un ventilateur fonctionnera tous les soirs dans ma chambré de 8 heures à 10 heures à peu près. Est-ce cet ouvrier qui l’a installé? On le dirait.

« Presque toutes les servantes de la maison me cherchent et vont sur mes talons. La servante du quatrième a reparu le 8 octobre. Voici ce quelle va me faire toute l’année avec un aplomb incroyable. Lorsque je me brosse sur la première marche de l’escalier, à son passage je m’écarte un peu. Elle relève sa robe et ses jupes assez pour me les jeter à la figure^ sans un recul brusque de ma part. Parfois, ôtant ses souliers, elle me suit dans l’escalier jusqu’en bas, et remonte prestement après un éclat de rire qui m’apprend son jeu. Ou bien elle m’attend dans le demi-jour de l’escalier de service, où, comme le soir, la femme est plus séduisante. Là elle se dandine sur un pied, se balance, méfait des mines gentilles, me tend la joue. A un autre moment, c’est une pantomime réaliste ; c’est le mépris de la femme qui veut être satisfaite et, ne l’étant pas, montre indirectement des soupçons insultants sur les causes de l’inertie de l’homme auquel elle s’offre. Le soir, elle fait voir ses jambes, en se plaçant au-dessus de moi et relevant un peu ses robes. Un jour, en mars, elle m’enlèvera l’eau exprès pour me vexer,

en allant ouvrir les robinets de toutes les autres cuisines. Dans la rue, sous les fenêtres de ses maîtres, elle s’efforce par un tour compliqué, avec un complice, de faire croire que je la suis, etc. C’est la servante de la famille Daufer. Cette femme de chambre avait été plus que les autres chargée de m’attaquer, parce que les plus grandes chances d’alliance furent avec cette famille pendant les six premiers mois de 1907.

« Novembre 1900. Tout à coup, au restaurant Duval les choses prennent une gravité excessive. Un provocateur m’est envoyé. N ma sortie de table il me poursuit en me criant comme s'il était le maître du logis : « Si vous croyez que je vais vous supporter longtemps ici ! Partez ! » en accompagnant ces paroles de gestes autoritaires. Me précipitant sur lui, sans le frapper, je le repousse en arrière jusqu’à sa place. Lui avec un sang-froid extrême fait semblant de résister légèrement pour m’exciter seulement. Cette attitude me renseigna aussitôt sur son compte et je lui criai : « Vous êtes un agent de police privée! un provocateur salarié. » Il tomba sur sa chaise, livide, incapable de répondre, penchant son visage le plus possible sur son assiette pour le cacher.

a Alors commença une lutte acharnée de la part de la gérante. A la longue elle se compromet tant quelle croit sa place perdue. Alors, les agences, pour me donner une compensation, obligent leurs clients à se faire connaître, pas d’une façon qui puisse faire preuve devant les tribunaux, mais d’une façon suffisante pour que je n’aie plus aucun doute. Par leurs paroles ils me font deviner indirectement quels sont ceux qui ne veulent pas se montrer. C’étaient: 1° M. Firat; 2“ l’un des chefs de la librairie R ; 3“ mon frère Fernand.

« Pendant l’année 1907 mes lettres sont volées, retardées à dessein ou décachetées. Des fiancés fictifs seront présentés, avant moi, aux jeunes personnes que je suis sur le point de demander, ou bien quand on le suppose; juste le terap.s de me faire refuser, de me brouiller si possible avec leur famille. Après ils se retireront.

APPENOK^n:

« Revenons au provocateur de novembre payé parle syndicat. Il ne reparaîtra plus au restaurant Duval, mais, un mois plus tard, il viendra à la tête d’une bande de six jeunes hommes et, avec la complicité de trois ou quatre de mes voisins, il me cernera dans ma chambre une heure ou deux. J’échappe par hasard au guet-apens. Celui-ci est si réel que mes voisins disparaissent et se font remplacer dans leurs meubles par des sosies. — Ce provocateur que je n’ai jamais revu depuis, ressemblait à un coupeur du Bon Marché qui a pris une fois mes mesures. J'y suis allé pour vérilier; j’ai été extrêmement surveillé par les employés du rayon, éconduit sans être servi comme d’habitude. Ce souvenir et cette conduite rendent cette hypothèse possible, .sans donner la certitude. — Je fus depuis lors encore plus entouré par des agents au restaurant Duval.

« En janvier et février 1907 les provocations masculines se produisirent surtout dans la rue Gay-Lussac : une demidouzaine à la file passait avec des apostrophes en interjections, des coups de chapeau ironiques, et autres simagrées variées et nombreuses. Comme je ne connaissais pas encore bien tous les jeunes messieurs Daufer, on imagina de me faire passer des sosies de ces jeunes gens qui me bousculaient. C’était pour m’irriter contre cette famille. Celle-ci au contraire, très bien disposée, commença à me faire énergiquement encourager par l’une de ses lilles, croyant avoir deviné le sens de mes préférences. Elle se trompait du tout au tout. Sans cette erreur, conservée obstinément, je serais sûrement entré au printemps 1907 dans la famille Daufer...

« Au milieu d’avril, Firat, s'imaginant que je vais me venger et le frapper, s’y exposera volontairement, en ayant soin d’avoir des tènaoins ; il passe d’abord rue de Médicis avec, à côté, une jeune fille, à quelques pas une femme suit, plus en arrière un agent de police privée et un gardien de la paix (n° 2:29} m’observent attentivement. Firat clignote des yeux d’une façon intense en me croisant. Il renouvellera plusieurs lois le môme jeu ; sa femme l’imitera. Elle essaiera même de se faire insulter par une attitude blessante à mon égard, chaque fois qu’un mariage paraîtra imminent...

« En juin 1907 deux nouveaux guet-apens.- Le 1" juin, on vient ramoner ma cheminée. Les pseudo-ramoneurs se conduisent mal, me cherchant querelle. Pendant qu’ils sont là, l’un de mes voisins vient m’apostropher sur le pas de ma porte; je remarque qu’il s’est teint la barbe et les cheveux ; mauvais signe. Entouré, dans ma chambre, ma situation est critique. J'ai l’air de ne rien comprendre. — Après j’apprends qu’on n’a ramoné que chez moi. Ce ramonage était un prétexte pour m’attaquer plus facilement à l'improviste, quand je ne me méfierai pas. La propriétaire, qui comprend quelle est un peu compromise, n’ose pas me recevoir quand je me présente chez elle, et se fait remplacer par un sosie, tandis

qu’elle m’écoute dans la pièce voisine.

« Nouveau guet-apens, fort différent des autres. De faux témoins, des femmes, envahissent la maison, m'examinent auparavant et vont se tenir en rés'erve, l'une dans la cuisine du 4% l’autre dans la chambre d'une voisine. Lorsque j’arrive, en montant, à moitié chemin entre le 3® et le 4® étage,, la servante du 4® donne un signal par la porte entre-bâillée,

— aussitôt avec un grand bruit de pieds sur les marches de l’escalier (pour appeler les faux témoins), un homme descend précipitamment tandis que derrière lui la servante du 1®’’ étage le poursuit, demi-vêtue, en criant : au voleur ! Au premier cri je me cramponne aux barres qui soutiennent la balustrade et je m’appuie à la muraille pour barrer la route.

— Lorsque l’homme m’arrive à toucher, je le reconnais, je me rappelle le signal donné, l’arrivée des témoins, enfin la conduite antérieure de tous ces personnages à mon égard

— je ne prends.pas ce cri au sérieux — et je laisse passer.

— On espérait que je me jetterais sur l’homme et c’est moi qu’on eût fait passer pour voleur. — La réalité de ce guetapens s’est encore affirmée par le soin qu’on a pris de faire passer sous mes yeux et sous un autre costume l’une des femmes qui devait servir de témoin dans cette affaire, pour voir si je la reconnaîtrais quand même. Les auteurs de cet épisode ont paru très inquiets. La servante qui avait crié au voleur disparut. Les concierges perdirent de leur aplomb. La servante du 4®, si effrontée, qui avait donné le signal, devint timide et apeurée. Parfois elle se voilait la tête et la

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ligure tout entière avec une mantille, quand elle ne pouvait plus m’éviter...

«Ce fut à cette époque que l’on prit l’habitude de taper sur mon plafond avec une violence extraordinaire, toute la journée, sans aucune raison. On continuera ainsi chaque fois que ma propriétaire et moi aurons des rapports quelconques, pour m’irriter contre elle.

« Le lendemain du jour où M”® Daufer avait reçu l’une de mes lettres je trouvai dans l’escalier de service un grand gaillard en compagnie de la servante de Daufer; cette dernière tenait à la main une enveloppe fermée et tournée de telle sorte que je ne pouvais en voir l’adresse ; cette lettre était légèrement dirigée vers moi à mon passage. On espérait que j’étendrais la main et la prendrais (m’attendant à une réponse de cette dame) et que ce grand garçon aurait un motif de m’asséner un coup de poing...

« En septembre on ouvrit la porte de la chambre à côté qui est toujours inoccupée sans être à louer ; et un jour faible vint projeter sur la muraille du corridor les gestes singuliers d’une ou plusieurs personnes s’y trouvant. 11 y avait de quoi piquer la curiosité. Un instinct secret me fit penser que si une balle m’atteignait devant cette chambre, on pourrait se disculper en disant que j’avais voulu entrer ou bien que le coup était parti par hasard, etc... On fit deux fois ce manège. La seconde fois je laissai obstinément ma porte ouverte afin de voir qui sortirait de cette chambre. Ce personnage, il n’y en avait qu’un, attendit longtemps que je ferme ma porte. A la longue il se décida cependant à sortir rapidement, sans tourner la tête vers ma chambre. — Les conjectures sont libres ; tant mieux si elles ne sont pas aussi tragiques que je les supposais. Mais ne serait-il pas plus invraisemblable d’admetlre que ce grand gaillard est venu perdre là sa journée pour rien... Ce qui se faisait déjà et ce qui s’est fait encore pour mon vin, selon toutes apparences, prouve que mes ennemis ne reculeraient pas devant les pires moyens s’ils étaient sûrs de l’impunité.

« Nooembre 1907. Je m’aperçois que la famille Daufer

veut S entendre avec moi... Je remarque que l’on me fait passer de plus en plus, dans le demi-jour, des sosies des membres de cette famille qui me traitent malhonnêtement pour me tromper sur ses sentiments... La seconde des demoiselles Choubéran discrètement m’encourage. De part et d’autre cela se fait surtout à travers le vitrage de l’escalier de service. Alors un manège est organisé pour l’empêcher. On me file dans l'escalier : tantôt un homme, tantôt ' des femmes me précèdent ou me suivent à quelques marches seulement d’intervalle, afin, en passant devant le vitrage en même temps que moi, d’empêcher les jeunes personnes de s’approcher. Devant des étrangers, il est clair quelles ne l’oseront pas. Pour éviter ces inconvénients je recule à propos pour repasser seul devant le vitrage. On s’en aperçoit, on m’en met plusieurs en cascade de telle sorte que si j’évite l’un je ne puis m’empêcher de me rencontrer avec l'autre devant ce vitrage où j’ai besoin d’être seul. De part et d’autre on s’observe de loin, on compte les marches, moi pour les éviter, eux, pour s’y rencontrer. Je le demande, peut-on se livrer à un pareil travail gratuitement ou pour s’amuser ? — Autre manège, celui-là bien imbécile, bien inutile à mes adversaires. 11 consiste quand je suis encouragé par une jeune personne d'une certaine taille et d’un teint déterminé à me faire attaquer par des aventurières ayant le teint et la taille justement opposés, dans l’espérance de me rendre hésitant. Non seulement cela ne m’a jamais fait hésiter, mais de plus cela m’a fait découvrir parfois quelle était la jeune personne qui m’encourageait, et que c’était vraiment sérieux... Je n’ai qu’à chercher quelle est l’opposée comme taille et comme teint des aventurières de bonne volonté que l’on me montre, pour découvrir parmi les jeunes personnes que je connais celle qui s’occupe le plus de moi. Les femmes de chambre ont participé à ce jeu avec une discipline admirable.

« En fait de manœuvres j’ai encore constaté que j’avais toujours n’importe où, une ou deux femmes placées derrière moi, chargées de se mettre en travers quand une jeune personne, à l’église, faisait exprès un détour notable pour passer à côté de moi.

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(( Il y a eu sûrement aussi des manœuvres pour me boycotter, pour une mise à l’index auprès des éditeurs pour mon second ouvrage (encore manuscrit). On m’avait d’ailleurs photographié dans ma maison, malgré moi, ce qui rendait possibles toutes ces manœuvres...

« On pourrait vérifier la possibilité des provocations dont i’ai été l’objet en demandant à des agences de faire à une autre personne, placée momentanément dans ma situation, quelques-unes des plus simples, par exemple les provocations par des sosies dans un escalier de service, avec de fausses barbes, etc. On verrait bien que je n’invente rien. Les manœuvres dont j’ai été l’objet furent trop bien faites pour ne pas l’être par un personnel spécial en ayant l’habitude. J’ai pris des notes sur leur tactique.

« Le guet-apens. — Les petits locataires au-dessus de ma chambre firent venir d’abord des agents provocateurs, sosies qui accentuaient leur ressemblance par de fausses moustaches, et qui allaient et venaient, avec la complicité des domestiques et des concierges, comme s’ils entraient dans leur logement et me faisaient toutes sortes d’insultes (ils. relevaient leur veston, en montrant leurs fesses).

«Le soir du 2 juin, veille de mon arrestation, à 10 heures du soir, l’électricité fut éteinte au moment de la rencontre avec mon voisin et celui-ci faisant de loin les mêmes gestes que les précédents, vint me frapper du pied. A quoi je répondis en lui jetant l’eau de mon pot à eau, et rien de plus. Le lendemain mon commissaire me fit appeler et, prétendant que j’avais brisé mon pot à eau sur la tête de mon voisin, il me fil conduire à l’Infirmerie du dépôt pi 908). »

A la maison de santé André G... interprète les questions qu’on lui pose et englobe dans son délire médecins, infirmiers et pensionnaires. Le pavillon où il est placé est depuis longtemps org-anisé parle médecin pour séquestrer les personnes illégalement iùternées ; ce médecin a la spécialité de ces internements arbitraires, spécialité bien connue des agences.

« Le docteur qui, corrompu à prix d’argent, prend le parti de mes frères et s’occupe de leurs intérêts, sachant bien

qu’il s’agit d’une séquestration arbitraire, me demanda à trois reprises bien espacées : « Vos frères n’ont-ils pas fait mettre des entrefdets dans les journaux à votre sujet ? n’avez-vous pas lu dans les romans des allusions à votre personne ? N’avez-vous pas fait mettre des annonces matrimoniales dans les journaux ? » J’ai répondu que tout cela m’était inconnu, c’était la vérité. Mais ces trois questions ne peuvent pas avoir été faites par hasard. On n'invente pas cela. Ça prouve que ceci a dû être réellement fait et que mes frères, avant de me faire proposer un dédommagement, cherchaient à savoir si j’avais connu cela.

(( A la suite d’une panique du corps médical motivée par la crainte de révélations, on me fit faire des avances par des femmes appartenant aux familles des membres de l’étatmajor de l’établissement, pour terminer par un mariage une affaire qui risque de tourner au scandale.

« Tout un vaste système de vexations et de stratagèmes fut organisé, méthode destinée à me faire céder, à me rendre l’existence intolérable et à m’obliger de traiter immédiatement avec les auteurs de mon internement. J’eus à endurer les importunités et les indiscrétions de certains pensionnaires, toutes les fois que je voulais écrire quoi que ce soit. L’un d’eux surtout a dépassé toute mesure, il faisait de l’espionnage, me posant des questions que le docteur n’osait pas poser lui-même, tant le but déshonnête était clair. Un autre a certainement servi de correspondant, avec l’aide de sa famille, à certains de mes adversaires de Paris. Un troisième n’a jamais cessé d’inventer certaines provocations qu’il faisait faire par lesinlirmiers, après m’en avoir fait lui-même sans succès directement. Ces provocations étaient imaginées non seulement dans le but de me faire céder mais encore pour me faire frapper quelqu’un, pour me faire passer pour fou. En effet la situation de mes gardiens devenait dangereuse au point de vue légal ; ils avaient donc besoin de quelque violence de ma part pour se justifier de ne pas m’avoir relâché.

«Parmi les vexations savantes en voici une du docteur et de mes deux frères. On me fit faire un vêtement neuf dont je n avais nul besoin ; on le fit trop élroü. 11 y avait là une

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véritable friponnerie parce que cette vexation était exécutée avec l’air de faire une générosité. A partir du jour où le docteur me donna la permission d’aller le dimanche à la messe je fus régulièrement et frauduleusement purgé par une substance mise dans ma soupe à mon repas du samedi soir de façon à en provoquer l’effet le lendemain à l’heure de la messe (à Paris, des substances furent mises dans mon vin en 1907, pour provoquer la constipation ; en 1908 on trouva mieux, c’étaient des substances provoquant la fièvre ; le plan était bien concerté : me donner la fièvre et me faire arrêter à ce moment). L’infirmier-chef me faisait attendre indéfiniment et sans aucune raison, tantôt le papier, tantôt l’encre ou la plume nécessaires pour rédiger mon mémoire et ne me donnait que de mauvais becs de plume. Quand j’ai enfin plume et papier, c’est une émulation entre infirmiers et'pensionnaires à qui m’empêchera d’écrire. C’est un parti pris absolu; il y a réellement une campagne poursuivie avec acharnement contre moi.

« Le docteur fit venir un personnage qui se disait américain et se donnait des qualités qu’il n’avait pas en exposant de grandes photographies le représentant en bel uniforme — seulement ce n’était que la photographie d’un sosie — et voilà tout. Ce pseudo-américain essaya d’abord d’obtenir mes confidences puis, ayant échoué, se transforma en importun, en indiscret et provocateur. Je l’ai dénoncé comme agent de police privée. A la fin ce personnage s’effondra, perdit tout son aplomb et profita d’une indisposition que j’ai eue pour filer à l’anglaise. 11 fut remplacé par d’autres agents, calomniateurs de profession, qui inventent sur mon dos toutes sortes de bêtises. L’un de ces pseudointernés est une autorité dans le pavillon : il est chargé par le médecin de suggérer aux infirmiers, qui ne sont pas capables de les inventer, les moyens de m’être désagréables. Un autre compère, véritable agent de police privée, provocateur par ses importunités, s’efforce de simuler bruyamment la folie. Un autre plaçait à l’avance un objet lui appartenant dans un tiroir au milieu de mes affaires, à mon insu, et le faisait remarquer ensuite à l’infirmier pour me donner l’air d’un voleur, etc. Antérieurement à ces faits récents, il y a

SÉniEl'.N.

LES FOLIES RAISONNAMES

eu une série de petites bêtises imaginées pour me vexer (on organise des courants d’air, la diiïérence de température entre les locaux de deux pavillons est une manœuvre, etc.) ; cela n’ayant pas réussi à me faire sortir de mon caractère, les actes sont devenus progressivement plus graves. Cette continuité et cette progression montrent un plan tracé d’avance. La mauvaise humeur et la folie ne procèdent pas ainsi.

« Je ne présente pas ces détails pour m’en plaindre encore mais dans l’espérance de faire accepter cette conclusion. Les manœuvres frauduleuses (provocations, vexations sans nombre) bien visibles qui ont été faites et tentées ici sont des preuves que j’ai des ennemis quiemploient ces moyens. S’ils l’ont fait ici, il devientbeaucoup plus facile d’admettre et plus certain qu’ils en faisaient autant auparavant. Sinon pourquoi auraient-ils commencé ici, si j’avais été justement interné? Ça n’aurait pu avoir aucun but. Ces dernières (ici) n’ont de raison d’être que pour parachever le résultat de& précédentes, celles faites avant mon internement, elle& prouvent leur existence^. »

1. Rapprochons des Mémoires de C... ceux d’une malade dont l’histoire a fait quelque bruit :

Ilersilie Rouy. — Mémoires d'une aliénée, publiés par E. Le Normant des Yarannes, in-12. xii-ioO p. Paris, 1883.

On voit dans ce livre à quel poinC des administrateurs et des magistrats peuvent se laisser impressionner par la vivacité intellectuelle de ces « fous raisonnants », par la correction de leurs écrits et l’habileté de leurs réticences ; ils arrivent môme à justifier un délire ambitieux étrange, mais établi exclusivement sur des interprétations. E.xpurgés en grande partie de tout ce qui touche de trop près au système délirant, ces Mémoires laissent pourtant entrevoir sa nature et sa richesse, principalement dans une lettre à l’impératrice Eugénie et dans quelques extraits de la Correspondance placés k la fin du volume. Fille adultérine, semble-t-il, née à Milan, Hersilie imagine vers l'âge de 33 ans tout un roman de substitution d’enfant à propos de sa naissance mystérieuse, d’après l’examen minutieux des actes de l’état civil et du baptême, en raison de l’attitude de sa famille et de plusieurs personnes à son égard. Elle se dit sœur de Henri V, fdle de la duchesse de Rerry ; sa ressemblance frappante avec cette princesse étonnait tout le monde. Enlevée des 'fuileries, elle fut, assure-t-elle, embarquée au Havre pour la Russie, remise entre les mains du graiid-maitre de la police à Saint-Pétersbourg, puis confiée au sieur Charles Rouy qui s’engagea à la faire i)asser pour sa fille. Elle se croit en outre appedée â servir aux projets d’une société formidable, dirigée par un ])crsonaage énigmatique et qui prépare un bouleversement universel. Pour la

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faire disparaître, on renferme dans une « ijastille moderne »; on accumula faux sur faux, pour la déclarer de parents inconnus. Après un séjour de quatorze ans dans sept asiles différents, interrompu par deux sorties de courte durée, elle fut mise en liberté grâce à l'intervention du receveur et des membres de la Commission des hospices d'Orléans où se trouvait la malade. Elle parvint à obtenir de l'État une indemnité de 12000 francs et une allocation annuelle de 3 600 francs pour séquestration iltégale (des prescriptions de la loi de 1838 avaient été effectivement négligées lors de son premier internement).

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION

' Considérations r/énérales sur les délires systématisés et les interprétations délirantes. — Définition du délire d’interprétation .... 1

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