Les fonctions du cerveau
Cette histoire critique des doctrines de la psychologie physiologique contemporaine, dans l’École de Strasbourg et en Italie, publiée dans l'Encéphale et dans les Archives de Neurologie , présente en réalité la synthèse des travaux qui, depuis 1870, c’est-à-dire depuis la découverte de Frilseh et do Hitzig, ont paru, en Europe, sur la théorie scientifique des localisations cérébrales.
La plupart de ces travaux, qui inauguraient un nouvel ordre de choses dans les sciences biologiques, et surtout une ère nouvelle de la psychologie, ont été, depuis dix ans, analysés et exposés à l’École pratique des Hautes-Études. Dès 1881, en effet, grâce à l’initiative de M. Paul Bert, alors ministre de l’instruction publique, l’histoire des doctrines de la psychologie physiologique a figuré dans renseignement supérieur en France.
J’ai dédié ce livre à la mémoire du savant physiologiste qui m’a permis de l’écrire.
Ainsi qu’on le verra dans ces pages, tenues au courant de la science, la psychologie, c’est-à-dire la science de l’aspect psychique des phénomènes de la vie, sera tout entière renouvelée (et elle peut l’être déjà) par la doctrine moderne des localisations cérébrales et spinales. 11 ne s’agit encore que de faits innombrables qu’il faut, chaque jour, recueillir dans les revues et les journaux d’anatomie, de physiologie et de pathologie du système nerveux. L’heure de rapprocher ces faits, après les avoir classés avec méthode, me paraît venue. En tout cas, on ne fait œuvre de psychologue instruit qu’en notant tous ces faits, au passage, et en laissant aux forces obscures de la conscience individuelle le soin d’en dégager les grandes lignes flottantes d’une synthèse.
Le physiologiste et le clinicien, et tout savant en générai qui crée la science, ne peut et ne doit peutêtre voir qu’une partie du vaste problème à la solution duquel il travaille. Non seulement il doit espérer de trouver, mais il faut, quand il croit avoir trouvé, qu’il l’affirme bien haut et demeure convaincu, fût-il le seul à l’être. La part d'illusion qui domine souvent ces puissants esprits, grands poètes s’il en est et merveilleux artistes, est la condition même de leur activité scientifique. Bref, ce sont des intelligences créatrices, enivrées d’absolu, rare-
PRÉFAOB.
ment des esprits affinés par une culture générale et par le sentiment du relatif et de la nuance'. Ils ne sauraient nous comprendre; mais nous les comprenons, je crois. Avec plus d’étendue d’esprit, ils auraient été de^ critiques, non des inventeurs.
Nous devons prévoir une objection qu’on ne manquera pas de faire à l’essai de classer par écoles les diverses solutions scientifiques d un même problème, les conceptions variées d'une même théorie. On répète volontiers que la science n'a pas de patrie, qu’elle ne saurait varier, par conséquent, avec les peuples ni avec les écoles; bref, que la vérité est une. Il est absurde, en effet, de parler d’une science allemande, d’une science française, d’une science italienne ou russe. Le premier caractère de la science, c’est l’universalité. Tout le monde en tombe d’accord. Si l’on reste dans ces généralités, on a pour soi la logique et la raison même. Le contraire est inconcevable.
Mais que l’on considère qu’il y a bien des ordres de vérités.
Les vérités de l’astronomie, de la mécanique, de la physique et de la chimie, ont sur les esprits un empire beaucoup mieux assuré que les vérités d’autres sciences, moins avancées et plus complexes, telles que la biologie. La diversité non
1 II existe sans doute de brillantes exceptions, et l’on trouve souvent, avec une élévation d’esprit toute philosophique, les plus rares dons de finesse critique et de sens esthétique dans les livres de Brissaud, de Ch. Richet, de Gley, de François Franck, etc.
seulement des solutions, mais de l’intelligence même d’une question, est en raison directe et indéfiniment croissante de sa complexité. Sans doute, en biologie comme en astronomie, il y a des vérités dont tout le monde convient aujour d’hui : telles sont, par exemple, la gravitation et la circulation du sang. 11 n’y a pas davantage de pays ni d’écoles pour reconnaître que le cerveau est l’organe de l’intelligence. Les chirurgiens de New-York, d’Edimbourg, de Londres, de Leipzig ou de Paris, trépanent tous les jours pour guérir des paralysies, des convulsions, des aphasies, des cécités psychiques, des hydrocéphalies, voire des paralysies générales progressives et certains cas d’aliénation mentale. Il s’agit, dans l’espèce, de tumeurs ou d’abcès du cerveau, de kystes, de gommes, de tubercules, d’anciens foyers d’hémorrhagie, de dilatation des verjfceules cérébraux, etc. Si le diagnostic topographique de ces praticiens est exact, ce qui est facile aujourd’hui pour les centres dits moteurs, y compris ceux du langage, et pour les centres de la vision, ils interviennent avec une précision remarquable, ils extirpent la tumeur, enlèvent l’esquille osseuse ou le caillot sanguin qui comprimaient le cerveau, ils ponctionnent et drainent les ventricules.
Avec la motilité volontaire et la sensibilité des parties paralysées, avec la cessation des accès épileptiformes, des spasmes, des contractures, des troubles du langage ou de la vision, l'intelligence,