‹ Les fonctions du cerveauChapitre 2 sur 41 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

— cette résultante des fonctions encéphaliques, — se montre de nouveau et brille, en même temps que s'évanouissent les phénomènes de compression intracrânienne, les amnésies, l'hébétude, la torpeur, la débilité ou la perte de l'attention, le retard de tous les processus psychiques.

Que le chirurgien s’appelle Mac Ewen, Horslcv, Bergmann, Bramwell, Keen, Reclus, Pozzi ou Lueas-Championnière, il n’importe : les diagnostics et les pronostics de la chirurgie cérébrale et spinale, fondée sur la doctrine des localisations, seront les mêmes dans toutes les parties du monde et sous toutes les latitudes.

Mais, à coté de la science des faits constatés ou constatables, il y a celle de leur interprétation. Claude Bernard a même écrit que « ce ne sont pas les faits qui constituent la science, mais les explications qu’on donne des faits et les idées que nous y attachons ». Or ces Idées, nécessairement théoriques, car elles dépassent toujours l’expérience et l’observation, dont elles généralisent et étendent les résultats, — ces idées sont l’expression d’une structure mentale héréditaire ou acquise : elles dépendent de la race, du milieu et des circonstances. Je ne sais, mais j’incline à croire qu’on pourrait faire pour les théories scientifiques ce qn’on a fait pour les arts et pour les littératures, car il faut bien que le savant, lorsqu’il construit une théorie, qui n’est au fond qu’une œuvre d’art, décèle les origines ethniques de son esprit, les

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influences du milieu et de Tépoque où il s’est développé, l’empreinte qu’il a reçue des maîtres ou de la culture du groupe dont il fait partie. Il est peut-être plus facile de réunir les éléments constituants d’une école de littérature ou de peinture que ceux d’une école de physiologistes ou de cliniciens. Mais, au sens où nous l’entendons, peut-on nier qu’il ait existé de tout temps, et qu’il existe encore des écoles? N’y a-t-il pas eu l’école de Montpellier? N’y a-t-il pas l’école de la Salpêtrière et l’école de Nancy ?

Tantôt 1 élément ethnique paraît tout à fait nul, comme dans l’école de Strasbourg, et c’est uneintelligence supérieure, un maître, qui attire et façonne un certain nombre de disciples. Tantôt, comme dans l'école italienne, l’élément ethnique est prépondérant, et ne laisse pas même naître de variétés divergentes du type.

Voilà, du moins, non pas ce que j’ai préjugé, mais ce qui est résulté d’une étude objective des faits. Le résultat aurait été semblable si j’avais.fait l’histoire de l’école de Berlin ou celle de l’école de Vienne. En d’autres termes, j’aurais trouvé groupés, autour de Munk, des disciples dont les conceptions théoriques sur la nature des centres fonctionnels de l’écorce cérébrale offrent un air de famille et de parenté bien différent de celui que présentent les doctrines des élèves d’Exner. De même encore, en Angleterre et en Amérique, il est certain que Horsley, Beevor, Schæfer, Mills, Weir, etc., pro-

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fessent sur certains points de la doctrine des localisations, en particulier sur le siège de la sensibilité générale, des opinions qui proviennent bien directement de David Ferrier, et qui n’ont point trouve ailleurs de terrain favorable pour se développer.

Je ne crois pas qu’on puisse nier ces faits. Je les constate simplement. C’est en ce sens que j ai parlé d’écoles.

C’est grâce à des travaux de la nature de ceux dont nous présentons ici l’histoire et la critique, que les fonctions du système nerveux, et partant celles de l’intelligence, pourront être mieux connues. Ces fonctions, comme toutes les autres fonctions biologiques, ont été trouvées réductibles a des processus physico-chimiques et relèvent, par conséquent, en dernière analyse, de la mécanique. La psychologie cellulaire est aujourd’hui fort avancée. Mais il deviendra possible de pousser plus loin l’analyse des propriétés psychiques de la matière vivante. J’estime, avec Paul Bert, que les processus psychiques les plus élémentaires devront être étudiés dans les processus moléculaires des particules du protoplasma. En d’autres termes, c’est, je crois, dans les propriétés des micelles et des molécules, constituant les particules du protoplasma, que l'on découvrira les conditions les plus lointaines, au moins dans l’état actuel du monde, des processus psychiques dont nous avons conscience.

Mais, et j'ai insisté sur ce point, il est déjà possible de relier directement la psychologie aux sciences île la physique, de la chimie et de la mécanique. Les fonctions du système nerveux, c’esl-à-dire des cléments cellulaires chez lesquels les propriétés psychiques (sensibilité et mouvement) du protoplasma ont subi la plus haute spécialisation, ne sont, comme la chaleur et l’électricité, qu'une forme de l'énergie : les phénomènes psychiques ont des équivalents chimiques, thermiques, mécaniques. Toutes les forces cosmiques aujourd’hui connues, sans excepter les forces psychiques, sont convertibles les unes dans les autres, sans perle ni création.

Dès que l'on a administré la preuve que les forces physiques et les affinités chimiques n’agissent pas autrement dans les organismes que dans le reste du monde; que les éléments minéraux engagés dans les combinaisons chimiques du protoplasma ont les mêmes valences, la même capacité de saturation atomique, qu'au dehors des êtres vivants f qu'un travail physiologique se mesure comme un travail mécanique et s’exprime, comme celui-ci, en kilogrammètres ; bref, que l'application des principes de la mécanique aux phénomènes de la vie et de la pensée est rigoureusement scientifique, — il n'est plus guère légitime de maintenir l’ancienne distinction entre les corps bruts et les corps vivants. Cette barrière, purement arbitraire, et qui était « bien plus une créa-

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lion de notre esprit qu’une réalité extérieure *, a dit Claude Bernard, est tmnltée de vétusté. Le mot « vital *, comme tant d’autres d’ailleurs, n’est plus qu’une survivance, un souvenir des âges héroïques de la pensée» humaine.

Si le mécanisme et le déterminisme des phénomènes n’expliquent pas tout, sans le déterminisme et le mécanisme on n’explique rien. Aussi hier», on a renoncé à rien expliquer. Déterminer les conditions des phénomènes et les décrire, voilà toute la science moderne. Alors même que l’editiee de la s dence serait un jour achevé, c’est-a-dire que tous les phénomènes naturels, y compris la vi«* H la pensée, auraient été réduits à un pur théorème de mécanique, et qu’une équation unique aurait été trouvée pour la nature entière, le savant ne connaîtrait encore, et toujours sous la forme de purs symboles, que des relations,dans la durée < l dans l’espace, de l’être inconnu et inconnaissable en soi qu’on appelle l’univers. Nul ne sait mieux que le psychologue combien il serait naïf d’espérer jamais connaître un fait en lui-même, l’essence d’une loi ou la nature d’une force : nous ne saurions sortir de nous-mêmes et devenir les choses que nous nous représentons de nécessité d’après la structure de notre esprit. Le rapport véritable de nos représentations à la réalité restera toujours absolument inconnu, puisque nous ne pouvons considérer qu’un aspect des choses, et toujours le même, le côté subjectif.

Confinée dans l'expérimentation et dans l’observation, la science ne sait rien et ne peut rien savoir de ce qui ne tombe pas sous l’observation et n’est pas matière d’expérience. Aussi, que la conception mécanique du monde s’accorde ou non avec telle ou telle philosophie, il faut s’y tenir : c’est notre ancre de salut.

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