La vie el rame, p
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naissanl aucune idée et c'est à elle de construire rédifice de ses connaissances ; mais sans matériaux un édifice ne peut s'élever et la créature la plus parfaite ne fait rien avec rien. Les matériaux dont a besoin la raison, quel agent subalterne et fidèle sera chargé de les lui fournir ? La sensibilité. La sensibilité est au point de départ de la connaissance humaine, et comme Tédifice tout entier repose sur le fondement, ainsi notre raison repose sur les sens ^. Conséquemment, plus les éléments amassés par les sens extérieurs, gardés par la mémoire, accrus encore et combinés par l'imagination seront en quantité abondante, plus la raison aura de ressources, de facilité pour élever l'éditlce du savoir humain. Sous ce rapport, Tàge mùr est particulièrement favorable au jeu des facultés mentales, tandis que l'enfance et la vieillesse représentent la double période ingrate ; chez Tenfant, et jusqu'à un certain point chez le jeune homme les organes ont peu de consistance, l'intelligence s'exerce avec peine, la pensée reste à la :>urface et dans une agitation perpétuelle.
De même, quand avec les ans la sensibilité s'affaiblira et sémoussera, l'écho du monde extérieur arrivera plus difficilement jusqu'à l'àme, les pi'ovisions accumulées par la mémoire s'é-
1. « Vires apprehensivae interius préparant intellectui proprium objectum : ideo, ex bona dispositione harum virium. ad quam cooperatur bona dispo^itio corporis, redditur homo habilis ad intelligendum ». S. Th.. 1* 2", q. 50^ a. 4, ad 3. q. 51, a. 1,. c. et 1% q. 7C, a. 5, c.
puiseront peu à peu et la raison ne pourra moins faire que de se dégarnir et de s'appauvrir.
Au reste, il s'en faut bien que le parallélisme dont nous parlons soit universel et rigoureux. Chez plusieurs la raison n'est pas en proportion exacte avec la mémoire et l'imagination. Tantôt elle leur cède le pas, et tantôt elle les dépasse. Les exemples abondent et sont à la portée de tous.
Kant a supposé que la vieillesse pourrait atteindre l'àme aussi bien que le corps, et qu'ainsi l'âme pourrait périr par un affaiblissement graduel de ses facultés et de sa conscience. C'est confondre les puissances spirituelles avec les puissances organiques. Celles-ci peuvent bien s'affaiblir avec le temps et par l'usage, parce qu'elles sont liées à des organes sujets à s'altérer ; mais il ne saurait en être de même de celles-là, qui ne dépendent du cori)s ni dans leur être ni dans leurs opérations et ne portent en elles aucune cause d'affaiblissement et de dépérissement. — H y a plus : même pour l'âme sensitive, l'affaiblissement qu'on remarque d'ordinaire dans son activité, tient au dépérissement de l'organe plutôt qu'à l'épuisement de la faculté. Réussit-on à guérir l'organe malade ? Aussitôt la faculté i-ecouvre sa première énergie. « Rendez au vieillard l'œil de sa jeunesse, a dit S. Thomas après Aristote, et il verra comme un jeune homme » ^ Et encore, que de nobles
l.c Anima non debiliJatur debilitato corpore, nec etiam sénsiliva, ut patet per id quod Philosophus dicit quod si
vieillards ne pourrait-on pas citer qui dans un corps infii'me ou cassé, gardent une intelligence haute et lucide, une volonté résolue et vaillante? c) Aspirations de l'âme. S'élevant au-dessus du temps et de l'espace, la raison poursuit l'immuable et l'éternel . De son côté, la volonté aspire au bien absolu et au bonheur sans limites. Ce ne sont point là des désirs inspirés par l'imagination et le caprice et qui s'éteignent avec l'occasion qui les a fait naître. Ce sont des désirs éclairés, des aspirations irrésistibles de la nature intelligente. Or, suivant la remarque de S. Thomas, un désir de la nature ne saurait être vide et sans objets Tôt ou tard il faut qu'il atteigne son but. Ce but suprême de toutes aspirations, spontanées ou réfléchies, l'homme le poursuit vainement sur cette terre ; la vérité se montre à lui « abstraite » et « fragmentaire », « in œnigmate », la vertu, austère et laborieuse, le bonheur, parcimonieux et éphémère. Il y a donc, en cette vie, contradiction évidente entre les efforts et le résultat, entre les aspirations et le
^enex accipiat oculiim juvenis, videbit utique sicut et juvenis. Ex quo manifestiim est qiiod débilitas actionis non accidit propter debilitatem animfe. ficd oraani ->. 0. unira de anima, a. 14, ad 18.
1. « Unum quodque naturaliter suo modo esse desiderat, Desidei'ium autem, in rébus cognoscentibiis, sequitur coijnitionem. Sensus autem non cognoscit esse nisi sub hic et nunc. Sed intellectus apprehendit esse absolute et secundum omne tempus. Unde omne habens intellectum naturaliter desiderat esse semper. Xaturale autem desiderium non potest esse inane. Omnis igitur intellectuaUs substantia est incorruptibilis •>. S. Th.. 1% q. 75, a. G et Cont. Cent., III, 48.
'2o4 LES FONDEMENTS DE LA CONNAISSANCE
terme. Et donc il faut que cette vie ne soit qu'un moment de notre existence, il faut que les tendances aboutissent et que la nature ait le dernier mot ; autrement la nature se serait jouée de l'homme et l'on ne comprendrait ni la sagesse, ni la bonté du Créateur.
Mais, comme l'a dit le P. Gratry avec Péloquence émue qui caractérise sa manière, u les tendances aboutissent. Le monde marche, et il arrivera. Et moi aussi j'arriverai... La vie veut vivre et elle vivra... Mes regards et mes aspirations, mes mouvements, mes pensées, tout cela n'est-ce point un faisceau de tendances ? Ma pensée, pauvre, chercheuse, inquiète et dispersée, tend à se rassembler et à se posséder, et à posséder son objet. Pourquoi donc cette tendance n'aboutirait-elle pas? La soif de la justice, n'estce pas une tendance aussi ? Pourquoi donc serait-elle frustrée ? L'amour, le désir, l'espérance, toute la vie de mon cœur, n'est-ce pas la tendance essentielle de mon être? Comment n'aboutirait-elle })as ?... Tout ce que la nature, l'instinct, l'efTort, le travail, la prière, la religion, l'élan vers Dieu, vers la vérité, la justice, la beauté, le bonheur, tout ce que ces forces prophétiques liguées ne cessent d'attendre et de chercher, tout cela nous sera très certainement donné » ^
La raison peut-elle aller plus loin et dire en quoi précisément consistera le bonheur de l'autre
L Logique, inlrod. n. 7.
CHAP. VIII. — CONNAISSANCE DE l'aME 255
vie ? S'arrêtera-t-il au parfait épanouissement des facultés naturelles, ou comprendra-t-il par surcroît la pleine possession de Dieu saisi parla vision intuitive ?
Pour résoudre une aussi délicate question, il faut se rappeler que la raison ne démontre péremptoirement que ce qui repose sur la nature ou découle d'exigences et d'aspirations absolues. Or, on ne peut pas dire que la nature exige la vision de Dieu et la possession intime de Tinfini. De même en est-il des aspirations naturelles ; elles tendent à une connaissance meilleure de Dieu, à une participation plus abondante au «divin», mais elles ne poussent pas jusqu'à la possession de la vie divine, car les aspirations ne peuvent être d'un autre ordre que la connaissance et la vision de Dieu dépasse tous les concepts de la pure raison.
La raison a donc le droit de conclure que, dans l'autre vie, la connaissance et la félicité seront pour Thomme de bien proportionnées au mérite et à la vertu ; que l'être humain recevra toute la perfection réclamée par son essence ; que les puissances spirituelles auront leur plein épanouissement, les aspirations au vrai, au beau, au bien leur juste satisfaction ; que tout ce qui, dans la vie présente, est misère, déviation, disparaîtra, et qu'enfin l'idéal humain sera réalisé dans l'universelle harmonie.
Mais nous disons l'idéal « humain » et non pas l'idéal « surnaturel » et glorieux que résume ce mot magique : le Ciel. Le ciel n'est point une
dette, il est un présent, mais un présent bien (ligne de Celui à qui appartient la magnificence, et qui non content de nous donner des biens créés, comme il convient à des créatures, veut encore se donner lui-même, comme il convient à un Père. C'est à ce point de vue, croyons-nous, qu'il convient de se placer pour dire avec saint Thomas que notre bonheur ne sera parfait que le jour où il nous sera donné d'atteindre jusqu'à Tessence de la cause première^.
Jusqu'ici nous n'avons parlé que de l'immortalité de l'àme.
La raison n'a-t-elle rien à dire sur la résurrection du corps? Pour n'être pas rigoureusement nécessaire, la résurrection du corps n'en est pas moins conforme au vœu de la nature. C'est l'âme elle-même qui la demande. Substance incomplète, esprit inférieur, l'âme trouve dans le corps un complément naturel et dans la sensibilité un auxiliaire précieux. C'est de la sensibilité, on s'en souvient, que la raison reçoit les images dont elle a besoin pour concrétiser l'intelligible et s'en faire une idée précise. L'âme étant séparée du corps, la raison n'a plus que des idées générales, bien assorties sans doute à des esprits supérieurs, mais peu accessibles à une intelligence bornée, mieux faite pour les vues analytiques que pour les purs concepts. Voilà
1. << Ad porfoctom beatitudinein requiritur quod intellcctus aUinirat ad essentiam causœ prima?. Et sic perfectionem suam habebit i)er unionem ad Deum, sicut ad objectum ». 1-2", q. 3, a. 8, c
CIIAP. VIII. — CONNAISSANCE DE l'aME 257
pourquoi S. Thomas^ et Bossuet ont conclu à la haute convenance, nous dirions aujourd'hui à la nécessité morale de la résurrection. (^ S'il faut un corps à notre âme qui est née pour lui être unie, la loi de la Providence veut que le plus digne l'emporte ; et Dieu rendra à l'àme son corps immortel, plutôt que de laisser l'àme, faute de corps, dans un état imparfait » -.
1. « Cum anima corpori naturaliter uniatur.... est contra naturam Jpsius) absque corpore esse. Xihil autem quod est contra naturam, potest esse perpetuum Cum igitur perpétue maneat (anima , oportetetiam corpori iterato conjungi, quod est resurgere ». Cont. Gent. iv, 79.