Concil. Laleran. v, sess
L'àmc humaine est naturellement impérissable et immortelle.
Cela veut dire, non seulement que l'àme survivra au corps mais qu'elle n'aura point de fm, et que cette sorte d'éternité « a parte post » tient non à une laveur surnaturelle, mais à l'essence que l'àme a reçue de son auteur, au jour de sa création.
La thèse ainsi formulée peut s'établir par la nature de l'àme, par la nature de ses facultés et par le caractère de ses aspirations.
a) Xature de l'àme. L'àme humaine est une substance simple et spirituelle.
Substance, elle n'est pas exposée à disparaître comme les phénomènes qui n'ont aucune durée fixe : elle demeure stable et identique sous le flot des variations qui se produisent sans nulle cesse à la surface de l'être.
Substance simple, elle ne saurait ])érir comme les corps par la dissolution des parties dont l'union assurait l'être du composé '.
Substance spirituelle, bien qu'étroitement unie à un corps, l'àme possède un être propre qui n'est point engagé dans la matière et que ne peut atteindre ni l'afTaiblissement ni la ruine de l'organisme. Oue le principe vital, dans la plante, que
1. «' Dubitare minime possumus, nisi plane in physicis plumbei simus, quin nihil sit animis admixtum, nihil concretum. nihil copulatum. nihil coairmentalum, nihil duplex. Quod cum ita ^it, certe nec ?iecerni.nec dividi, nec dis^cerni, nec di«tiahi potest. nec interire ierilur. Est enim interitus quasi disccspus et diremptus earum partium, quœ ante interitum junctione aliqua tenebantur ». Tiisciil. I, 29.
CHAP. Vin. CONNAISSANXE DE LAME
l'âine scnsilive. dans Tanimal, ne doive, malgré sa simplicité, survivre à l'organisme, c'est une conséquence naturelle de l'imperfection de ces formes inférieures qui n'ont point de substance propre. Organiques leurs opérations, qui s'accomplissent toutes au moyen de la matière : organiques leurs facultés, qui ne sauraient être d'une essence supérieure aux opérations ; organique leur être, qui se révèle par ses facultés comme les facultés se révèlent par leurs actes.
Il en va tout autrement de l'àme intelligente. Elle a des opérations qui lui appartiennent en propre, des facultés qui peuvent se déployer sans le concours de l'organisme ; l'atTaiblissement ou la disparition de celui-ci ne porte donc aucune atteinte à la vie et à l'être de celle-là. La substantialité est une conséquence naturelle et nécessaire de la spiritualité^ et l'immortalité est une conséquence naturelle et nécessaire de la substantialité '.
Ce qui est engendré doit périr parce qu'il tient à la matière dans son origine et dans son
1. « Intellectuale principiumhabet operationem per se cui non communicat corpus. Xihil autem pote^t per >e operari nisi quod per se subsistit. Non enim est operari nisi entis in actu. Unde eo modo aliqiiid operatur quo est... Relinquitur igitur animani humanam. esse aliquid incurruptibile et subsistens... Operationes autem animœ sensitivœ accidunt cum aliqua corporis immutatione.., et sic manifestuni est quod anima sensitiva non habet aliquam operationem propriam per seipsam... Ex quo relinquitur quod anima^ brutorum animalium, cum per se non operentur. non sint subsistetites : similiter enim unumquodque habet esse et operationem... unde animfe brutorum corrompuntur. corruptis corporibus ». S. Th.. 1\ q. 75, a. 2, 3 et G.
être ; mais ce qui est spirituel n'est point engendré et ne doit à la matière ni le commencement ni la continuation de son existence.
On nous oppose la coniinrjence de l'âme. Contingente, lame humaine lest au même titre et au même degré que les créatures inférieures et il a fallu un acte créateur pour la tirer du néant. Absolument parlant et à ne consulter que sa toute-puissance, Dieu pourrait retirer la main qui soutient l'àme dans Texistence et l'âme retournerait au néant dont elle est sortie. Mais le Créateur ne saurait retirer son concours à l'âme raisonnable sans revenir sur • son œuvre et se donner un démenti à lui-même.
Il aurait pu ne pas l'appeler à l'existence, mais l'y ayant appelée et lui ayant donné une essence spirituelle, il n'a pu moins faire que de lui donner l'indéfectibilité, attribut nécessaire de l'être spirituel. 11 ne pourrait donc l'anéantir que par une intervention spéciale, extraordinaire et qui aurait pour effet de retirer un droit consécutif à l'essence. Manifestement une telle conduite porterait atteinte à la sagesse du Créateur ^
A bien prendre les choses, Dieu n'anéantit rien dans la nature. Les corps peuvent bien subir diverses transformations, amenées par le jeu des
1. «< Deus, qui esl inslitutor naturae, non subtrahit rébus quodest pi-oprium naturis earum. Ostensumest autem quod proprium naturi» inlolicctualibus est quod sint perpétuas ; unde hoc ab eis non subtrahitur » ! S. Th., Coni. GenL, 1. II, c, 55.
CHAP. Vlll. COXNAISSANXE DE L AME
causes secondes, mais ils ne rentrent pas pour cela dans le néant; sous des formes nouvelles — caries formes importent peu à la nature — la science les retrouve poursuivant leur existence et servant à entretenir la même somme d'énergie dans l'univers. Spirituelle par nature, l'âme humaine ne saurait subir de transformation substantielle ; il reste qu'elle demeure identique à elle-même dans l'autre vie aussi bien que dans la vie présente. Et tout cela s'harmonise à merveille avec les attributs de Dieu, caria conservation des créatures fait ressortir sa bonté et sa toute-puissance i.
b) Facultés de rame. Où l'être demeure, les facultés caractéristiques de l'être demeurent aussi, car l'être ne se conçoit pas sans l'action et les facultés sont les organes indispensables de l'action. La mort peut bien porter un coup fatal aux diverses puissances qui tiennent à la matière, telles que la vie végétative, la sensibilité physique et la force motrice. Mais elle n'a pas de prise sur les facultés inorganiques dont l'âme seule est le sujet; la raison, la conscience, la mémoire intellectuelle et la volonté restent donc en dehors et au-dessus de ses atteintes. N'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour préser^^er l'àme de l'espèce de « léthargie » dont la mena-
1. « Redigere aliquid in nihilum non pcrtinet ad gratiee manifestationem, cum magis perhoc divina potentia et bonitas ostendatur quod res in esse conservai. L ude simpliciter dicendum est quod nihil omnino in niliiluni ledigetur ». S. Th., l%q. 104. a. 4. c.
cent certains philosophes-, et pour lui assurer avec son identité substantielle et la pleine conscience d'elle-même, le libre jeu de son activité?
Cependant les modernes sensualistes nous opposent les faits. Des faits nombreux et bien constatés montrent que l'organisme est pour beaucoup dans Texercice des facultés supérieures et qu'entre l'àme et le corps il existe des rapports de dépendance « absolue ». La pensée ne va jamais sans quelque image sensible; la lésion de certaines parties du cerveau paralyse ou supprime lactivité mentale; enfin, il semble qu'il y ait une sorte de parallélisme entre le développement et la décroissance des facultés inférieures et le développement et la décroissance des facultés supérieures.
Les faits sur lesquels s'appuie l'objection sont certains pour la plui)art et l'on conçoit qu'ils produisent une vive impression sur les esprits, aujourd'hui trop nombreux, qui se cantonnent dans le champ étroit de la matière et demeurent étrangers aux études si nécessaires de la psychologie traditionnelle. — On peut les expliquer de deux manières ; ou bien en supposant que l'àme se trouve sous la dépendance absolue de la matière: c'est l'hypothèse sensualiste; ou bien, en admettant qu'elle est substantiellement unie au corps, que durant la vie présente elle se sert de la sensibilité dans tous ses actes, mais que la sensibilité ne concourant pas directement à la pensée .et à la volition, l'Ame peut continuer à penser et à vouloir après avoir
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été séparée de son corps ; c'est la doctrine du spiritualisme traditionnel.
Ces deux solutions rendent également compte des faits allégués. Ouelle est celle que nous devons regarder comme véritable? A l'expérience de nous mettre sur la voie et à la raison de conclure.
Or, nous avons longuement interrogé l'expérience, et par des faits nombreux, précis, indiscutables, elle nous a répondu que la pensée plane dans les hautes régions de l'universel, de l'immatériel, de l'absolu, tandis que les puissances organiques, à raison même de l'organe qu'elles emploient, demeurent forcément enfermées dans le cercle étroit des réalités particulières, matérielles et changeantes. Il suit de là que la pensée est une activité spirituelle et que l'intelligence, principe de la pensée, ne peut se trouver sous la dépendance absolue de la matière. L'opinion sensualiste doit donc être rejetée, non pas seulement au nom delà raison, mais encore et premièrement au nom de l'expérience.
Le dogmatisme intellectuel explique tous les faits, et ceux qui prouvent que la raison humaine, puissance inorganique, peut s'élever au-dessus des réalités matérielles, et ceux qui montrent, que, faible et imparfaite, elle est substantiellement unie à un corps, appelé à lui servir d'auxiliaire. Ace dernier titre et aussi longtemps que dure l'union, il est tout naturel qu'elle doive employer la sensibilité à son service. Par suite, toute lésion profonde atteignant le cerveau,
organe de la plupart des sens, et condition sine qiia non de toute sensation, entrave ou supprime du même coup l'exercice de la pensée qui s'appuie sur Timagination et la mémoire.
Ainsi on n'a aucune bonne raison de recourir à l'opinion de certains naturalistes, qui localisent la pensée dans le cerveau. A l'appui de cette opinion toutes les hypothèses ont été imaginées ; on s'est appuyé tour à tour sur le volume du cerveau, sur son poids absolu ou relatif, sur les qualités physiques et chimiques qui peuvent le caractériser. Vains efforts, toutes les expériences se sont successivement retournées contre l'hypothèse sensualiste.
(( 11 y a donc, — nous pouvons le conclure hardiment avec M. Perrière — il y a donc dans le cerveau une inconnue que la science n'a pu encore déterminer. Cette inconnue échappe à la balance ainsi qu'à l'analyse élémentaire» ^ — De son côté, le professeur Pitres, savant et matérialiste bien connu, disait en 1896, en plein congrès de Nancy : « C'est courir après une chimère que de chercher le siège de Tintclligence, du jugement et de la volonté u.
Quant au parallélisme qu'on a cru remarquer entre « les facultés inférieures et les facultés supérieures », il n'a, si on le comprend bien, rien que de parfaitement conforme à la doctrine de l'union substantielle. La raison humaine, à cause de son imperfection native, n'apporte en