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CHAPITRE PREMIER

Le problème de la certitude.

§ I. — La certitude et le sens commun.

La certitude n'est pas un problème pour le sens commun. L'homme de tous les temps et de tous les pays croit à la vérité. Il estime qu'on peut l'atteindre. Il l'aime passionnément et se met à sa poursuite avec une infatigable ardeur. La vérité est comme le pain quotidien de Fàme.

L'homme sait d'une foi non moins certaine qu'il ne lui appartient pas de la créer ni de la tirer toute faite de son cerveau, mais qu'il doit sortir de lui-même afin de l'acquérir par la contemplation de la réalité. Voilà pourquoi il promène ses regards autour de lui, porte sa vue aussi loin qu'elle peut s'étendre, écoute avec attention tous les bruits, tous les échos qui frappent son oreille et entasse avec avidité dans sa mémoire tout an trésor d'impressions et d'images.

Après avoir observé la nature, il en cherche V interprétation. Pour celte tâche, la raison \ient

en aide aux sens, car elle aussi brûle d'être mise en contact avec son objet. Qu'elle s'abandonne donc à l'impulsion ({ui l'entraîne, qu'elle compare entre eux les faits sans nombre amassés par les sens, qu'elle en remarque l'encliaînement et les rapports, ^t qu'à la suite de ce travail elle fasse jaillir une idée, un principe, c'est-à-dire une source de lumière. En effet, un rapide regard jeté sur le monde extérieur suggère à l'esprit le moins exercé la notion d'une constance, d'une régularité, d'un ordre visible existant au sein du mouvement qui agite toutes clioses. Et la vue de cet ordre merveilleux élève naturellement leur pensée jusqu'à l'Ordonnateur suprême.

Voilà autant d'idées générales que la raison même vulgaire obtient presque sans effort.

La première vue de l'homme est donc pour le dehors,' pour le monde matériel ^{ui l'attire et le frappe. Puis, après être sorti de lui-même, il éprouve le besoin de s'interroger à son tour ^t de s'examiner à fond. Ici commence l'œuvre de la conscience et de la réflexion. Grâce aux secours qu'elles vont désormais lui prêter, il n'aura pas de peine à se sentir imparfait, borné dans ses vues, faible devant ses passions, irrésolu et mobile dans ses desseins : il aura bientôt reconnu que les jours de son pèlerinage ici-bas sont comptés et que le temps lui est mesuréavec parcimonie. Sa course est commencée ; bientôt il en verra le terme. Où va-t-il donc ? Et quel est ce grand mystère ? Quand il fait le bien, qu'il résiste à la violence de ses penchants, qu'il

souffre pour le devoir et l'honneur, n'a-t-il pas droit à quelque récompense ? Et le mal, le mal qui triomphe insolemment et demeure si souvent impuni, n'en verra-t-il pas la défaite absolue et définitive ?

Ainsi pense, ainsi raisonne le genre humain. On ne réussira jamais à lui enlever sa croyance à un certain nombre d'idées prîmitioes et absolues, telles par exemple que Texistence des choses extérieures et d'une cause première qui gouverne le monde, tl a une foi vive et inébranlable à la légimité de sa raison ; il est assuré qu'il est libre, qu'il a des devoirs à remplir, que la vertu et le vice sont séparés/par une barrière infranchissable et, enfin, qu'après cette vie il y en aura une autre, heureuse pour les bons et malheureuse pour les méchants.

Quoi qu'on en dise, le genre humain se croit donc en possession d'un grand nombre de vérités auxquelles il attache une importance souveveraine, et dont la négation lui semble folie. C'est ce fond de croyances fixes et placées en 3ehors de la controverse qui permet aux hommes de tous les pays de s'entendre entre eux sur beaucoup de points et qui constitue proprement Tapanage direct du sens commun.

Fénelon en a défini le caractère et démontré la force avec autant de justesse que d'éloquence : « Qu'est-ce que le sens commun ? X'est-ce pas les premières notions que tous les hommes ont également des mêmes choses ? Ce sens commun qui est toujours et partout le même, qui prévient

tout examen, qui rend Texamen même de certaines questions ridicule, qui fait que malgré soi on rit au lieu d'examiner, qui réduit l'homme à ne pouvoir douter, quelque effort qu'il fît pour se mettre dans un doute, ce sens qui est celui de tout homme, qui n'attend que d'être consulté, mais qui se montre dupremiei- coup d'œil et qui découvre aussitôt l'évidence ou Tahsurdité de la question, n'est-ce pas ce que j'appelle mes idées? Les voilà donc ces idées ou notions générales que je ne puis contredire et suivant lesquelles je décide de tout, en sorte que je ris au lieu de répondre toutes les fois qu'on me propose ce qui est clairement opposé à ce que ces idées immuables me représentent » '.

Nous voilà donc en présence de ce « témoignage de la nature », dont parle Tertullien, « témoignage d'autant plus divin qu'il est plus naturel... Tout ce qu'enseigne la nature, et tout ce qu'apprend l'a me à son école, tout cela vient de Dieu, auteur et maître de la nature » "^.

Pour avoir le droit de s'inscrire en faux contre la croyance du genre humain, il faudrait établir ou qu'elle n'est point unanime, ou bien qu'elle procède d'un instinct irrationnel, d'une crédulité irréfléchie et aveugle. Mais l'une et l'autre de ces démonstrations est impossible.

1. Exist. el allrihufs de Dieu, 2= part. ch. 2. n. 33. — Edit. Chaix.

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