‹ Les Fondements de la connaissance et de la croyanceChapitre 8 sur 208 · Apologel. De leslim. animœ. c · texte numérisé non relu

Apologel. De leslim. animœ. c

CicÉRON avait dit dan?» le même sens : « Omni in re consensio omnium fjenlium lex naturœ putanda est. » Tuscul. I, 13. — Voir encore Séxèque, Epist. 117.

Sans doute on remarque des divergences et parfois même des contradictions dans les doctrines comme dans les mœurs et les institutions des races diverses. Mais l'objection qu'on en pourrait tirer, loin d'ébranler notre thèse, sert plutôt, nous semble-t-il, à lui donner une nouvelle force. Car si le désaccord des peuples prouve contre l'autorité de leur témoignage, leur accord doit prouver en sa faveur. Faibles quand ils se séparent, ils deviennent forts quand ils s'unissent.

S'ils se divisent sur un assez grand nombre de points relatifs au dogme ou à la morale, cette opposition peut tenir à la différence des temps, des lieux, de l'éducation et des intérêts. Dans ce cas ce n'est plus la nature qui parle en eux ; leur opinion se fonde sur des préjugés particuliers, sur des considérations toutes personnelles et, comme telles, très variables. — Ajoutez que cette division se manifeste seulement en des problèmes d'une importance secondaire, qu'elle respecte les premiers principes et se garde bien de porter atteinte aux fondements de la pensée. Et si, malgré tant de points sur lesquels l'union n'a pu se faire, tous les peuples s'entendent encore au sujet des vérités qui servent de base à la vie physique, intellectuelle et morale, il faut reconnaître dans cette unanimité la preuve manifeste que la raison humaine conserve dans tous les lieux et dans tous les temps la plus admirable unité, et que tout en usant des langues les plus variées, elle n'en exprime pas

moins des vérités et des sentiments identiques ^ Soutenir avec certains écrivains de l'école moderne que le témoignage populaire doit être rejeté, parce qu'il n'a d'autre fondement qu'un instinct inconscient, c'est se mettre en contradiction avec l'expérience. Sans doute la certitude du sens commun n'est pas absolument la même que la certitude du philosophe ; pourquoi en serait-elle moins légitime ? L'homme du peuple ignore les procédés employés par le savant, il pratique peu aisément l'analyse et la synthèse ; les déductions syllogistiques lui sont à peu près inconnues ; mais il pense, il juge, il raisonne à propos. Demandez-lui pourquoi il admet ceci et rejette cela, en vertu de quel motif il demeure convaincu qu'il y a dans le monde des corps et des esprits, des effets, des causes, un ordre qui régit tout et qui n'est pas le fruit du hasard, il vous répondra : je le vois, je le comprends, ne le voyez-vous pas, ne le comprenez-vous pas comme moi ? Peut-on émettre un doute sur des vérités si éclatantes ? Les savants sont vraiment étranges dans leurs questions !...

Au surplus, pourquoi vouloir condamner le genre humain tout entier à Terreur ou à une ignorance éternelle en des matières importantes qui tombent sous le sens, ou qu'à tout prendre un raisonnement facile peut atteindre ? Ne soyons pas si sévères. L'homme du peuple n'a-t-il pas les

1. « Omnium gentium iinus homo nomen est, una anima; <t propria cuique gentilingua, sed loquelœ materia communis ». Tehtull. De testim. animœ. c. 6.

mêmes facultés, les mêmes organes, la même intelligence que le savant ? Ne suffit-il pas d'avoir des yeux pour voir qu'il y a des corps à nos côtés ? des oreilles pour entendre la parole de nos semblables ? un esprit, même borné, pour comprendre que le plus ne saurait sortir du moins, ni Tordre du chaos ? Le cri de la nature n'est-il pas une preuve aussi convaincante qu'un syllogisme ? Et Tévidence intuitive aurait-elle moins de prix que celle qu'on obtient à force de travail et de recherches ? Je ne sais de qui est la réflexion : « Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que personne, c'est tout le monde » *.

Toutefois, il ne faut rien exagérer. Le simple bon sens ne donne pas, ne peut pas donner la raison dernière des choses. Il les voit d'une manière confuse, et trop souvent superficielle et approximative. Son regard n'a point assez de pénétration pour aller au fond des vérités, assez

1. M. Caro montre fort bien l'origine et la valeur de cette « grande tradition de Ihumanité pensante, formée successivement des instincts les plus nobles de notre nature, de ce qu'il y a de plus pur et de plus exquis dans les croyances religieuses, de ce qu'il y a de plus simple et de plus élevé dans les spéculations philosophiques. Ainsi s'est composé ce milieu immatériel, cette atmosphère idéale, qui enveloppe et pénètre nos intelligences, et dans laquelle chacune de nos âmes vit, respire et se meut... Là s'alimente et s'entretient le spiritualisme naturel de l'humanité... Voilà ce que l'on peut appeler la métaphysique éternelle de l'humanité, qu'une force invincible conserve dans le monde, malgré les elTorts tentés en tout sens pour l'obscurcir ou la détruire, malgré l'ironie délicate de la critique, malgré les fortunes diverses ou la chute des systèmes philosophiques ". Problèmes de morale sociale, ch. II, n. 2.

de netteté pour distinguer ce qui est vague ou multiple, assez de finesse pour saisir les nuances, assez d'étendue pour découvrir toutes les suites d'un principe. La connaissance vulgaire a encore besoin detre complétée, agrandie, parfois même rectifiée, surtout dans les points où elle juge trop vite et qui ne sont pas de sa compétence ordinaire. C'est le rôle de la science et de la philosophie de dire ce que le sens commun ne dit pas, de dévoiler ce qui lui échappe, d'expliquer les causes qu'il ne perçoit que d'une manière implicite et indéterminée.

,^ II. — La cerlilude et la critique.

Si la certitude n'est pas un problème pour le sens commun, elle en est devenue un pour la critique. Charles Renouvier, qui fut pendant près d'un demi-siècle le porte-drapeau du criticisme français, a exprimé sa pensée dans une phrase bien connue : « Il n'y a pas de certitude, il n'y a que des gens certains ». 0"^ 1^ certitude se présente d'abord comme « un état d'àme », nous Taccordons bien volontiers aux criticistes. Ne disons-nous pas couramment: Je suis certain ? Mais ne disons-nous pas aussi couramment et avec autant d'assurance : Cela est certain ?

La certitude n'est donc pas un phénomène purement subjectif, elle est une connaissance. Or il n'y a pas de connaissance sans objet connu.

Cela nous ramène à Bossuet et à saint Thomas. Bossuet s'exprime en ces termes : « On peut bien quelquefois ne pas entendre ce qui est,'mais jamais on ne peut entendre ce qui n'est pas » *. Pour saint Thomas, dont la pensée recherche toujours les formules les plus précises, « la certitude est proprement une adhésion ferme de ta facutté cognitive à l'objet qui tui convient. Car la connaissance est certaine quand elle ne s'écarte en rien de la réalité et qu'elle juge des choses suivant ce qu'elles sont en effet -.

Nous voilà hien loin du criticisme qui ne voit dans la certitude qu'une affection du sujet pensant.

Demandons-nous maintenant si les savants sont avec Renouvier ou avec saint Thomas. Le subjectivisme n'a aucune prise sur les vrais savants. Ce n'est point dans leur esprit qu'ils cherchent les lois de l'univers ; ils sortent d'euxmêmes, ils interrogent la nature, font des enquêtes, multiplient les expériences. Quelle bonne fortune si au prix de tous ces efforts ils peuvent dire un jour : j'ai trouvé, sjpr,xa 1 — Vaines recherches ! Les expériences ont trompé tous les calculs, les inductions ont été prises en défaut, les hypothèses se sont écroulées. — N'importe ! La vérité ne saurait être douteuse ; il faudra la chercher par des voies nouvelles et la forcer

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