‹ Les fondements de la morale [microform]Chapitre 1 sur 24 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

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La crise profonde subie par l'Ethique est un fait de constatation courante. L'aveu s'en trouve sur les lèvres de tous ceux qui savent observer les signes des temps, et songent à l'avenir qui nous menace. En dehors de certaines exceptions, appartenant pour la plupart au criticisme, ou ayant rempli un rôle éminent dans l'Ecole spiritualiste, on voit les nouvelles couches philosophiques partir en guerre contre la personnalité humaine, ce fruit précieux et relativement tardif d'une évolution séculaire. L'objectif poursuivi est d'amoindrir de plus en plus l'individu qu'est chacun de nous, en le subordonnant de plus en plus à l'espèce, qualifiée du nom de société ou de cité. Et, par une corrélation nécessaire, d'agrandir sans mesure le rôle que celle-ci est appelée à remplir, au point de rendre infinitésimale la part de l'individu, d'en faire quelque chose de sensiblement négligeable, ou même une abstraction.

On ne parle plus que de physiologie, de biologie, d'histoire naturelle, de physique sociale, absolument comme s'il s'agissait de l'animalité pure

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et simple. Dans celle-ci, de pleine évidence, Tindividualité est une simple question d'espace et de temps. Il n*y a d'existence vraiment sérieuse et stable que celle de l'espèce, du moins dans les limites de l'observation.

A ce point de vue, il est manifeste que les habitudes ou mœurs de l'individu n'étant pas autres que celles de l'espèce, dont le type uniforme se reproduit chez chacun des êtres vivants, il s'ensuit qu'en décrivant les mœurs de l'espèce on a décrit celles de chaque animal particulier. Les manières d'être de l'ensemble sont exactement les mêmes que celles de chacun des éléments. Celles d'aujourd'hui sont celles d'hier, seront celles de demain, et ainsi de suite dans la série des âges de l'animalité, tant que celle-ci durera.

Si, maintenant, nous détournons nos regards de cette dernière pour les porter sur l'humanité, en ne tenant pas compte seulement des formes extérieures et de ce qu'il y a de commun dans la physiologie, nous avons sous les yeux, sauf parti-pris de se refuser à l'évidence, un nouveau et bien singulier spectacle. Ce spectacle est celui de l'espèce traînée à la remorque, pour ainsi dire, par des individus se détachant avec puissance du groupe social. Ces individus, ces hommes de génie sont les initiateurs de tout genre dans les lettres, dans les arts, dans les sciences, dans la morale, dans la religion. Il y a là un fait trop considérable, dans le passé, pour ne pas en tenir compte dans le présent et dans

l'avenir. Ces grandes individualités, qui émergent de la foule et la dominent de haut, sont précisément les organes du progrès que le fonds commun s'assimile plus ou moins bien, plus ou moins vite, et dont, à titre d'intermédiaire plutôt passif, il transmet les résultats à de nouveaux initiateurs. Les progrès continués par les découvertes du génie, et ceux qu'il inaugure nous montrent l'aristocratie intellectuelle comme inhérente à la nature des choses. Dépourvue de ses grands hommes, l'humanité ne se différencierait surtout du règne animal que par une moralité élémentaire, parfois rudimentaire ou même à caractères peu appréciables. Ajoutez-y le langage, des données religieuses d'ordre équivoque ou inférieur, et vous serez en présence de races d'hommes atteignant, au plus, les premières ébauches de la civilisation.

L'individualité, principe d'initiative et de conquête sur l'inconnu, tel est le don sans prix qui caractérise l'humanité et n'existe point en dehors d'elle, en constituant, par ses intuitions profondes et les développements imprévus qui en émanent, l'inappréciable valeur. Et, néanmoins, combien petite est la place qu'on lui attribue de nos jours, et que, par une étrange aberration, inspirée par les doctrines égalitaires, on tend à restreindre de plus en plus, de manière à l'annihiler! Par contraste on glorifie l'espèce, ou la société, ou la cité, on la porte aux nues bien qu'elle n'ait été que le mécanisme de transmission des progrès qui lui

ont été inculqués antérieurement. D'ailleurs, dans cette masse qui constitue l'espèce ou la société, ce n'est même que le petit nombre de gens éclairés, méconnu du grand, qui Tignore ou ne le comprend point, c'est le fruit d'une véritable sélection qui a entretenu le feu sacré, et l'a vraiment transmis à ceux qui devaient lui donner un éclat plus vif, une splendeur nouvelle. Ainsi le génie n'est point une résultante de l'espèce ou d'une société particulière qui serait sa nourrice ou son éducatrice, et qui n'est que la base sur laquelle son pied repose. Si l'individualité puissante conserve l'empreinte de son milieu, c'est par ses moindres côtés.

« Je remarquerai, dit M. Renouvier, que les avantages et les progrès sociaux se réalisent dans les individus et par eux, que sans eux l'espèce n'est rien » (1). — Humanum paucis vivit genus, paroles dont il faudrait altérer le sens, comme le propose M. Bourdeau, et leur faire signifier que l'humanité vit, non pour le petit nombre, mais par cette élite qui représente la dignité et l'éminence du genre humain.

Tel est le rôle de l'individualité, c'est elle qui est la cheville ouvrière dans l'espèce humaine. Cela posé, tous ceux qui voudront bien lui accorder le premier rang et l'hégémonie qui lui appartiennent, de par la nature des choses, seront bien contraints d'abandonner l'hypothèse d'une morale

exclusivement sociale, exclusivement constituée par les droits de la société et les devoirs des individus. Ils reconnaîtront l'existence, et d'une morale individuelle et d'une morale sociale qui, sans être le simple écho de la première, doit s'harmoniser avec elle.

Deux doctrines divergentes et absolument contradictoires s'alfirment pour l'interprétation de la théorie générale de la morale. D'une part, et ce principe est le produit direct de l'évolution même : a L'individu est la source première, unique, de toute moralité et de tout droit » (1); d'autre part, se dresse, sous la bannière de l'histoire naturelle, la bio-sociologie qui, révolutionnairement, rompant avec les traditions du passé, avec la résultante évidente qui s'en dégage, place le fondement de la morale dans la collectivité, l'association, la cité. Le point de vue traditionnel n'est pas d'ailleurs seulement maintenu par les adeptes du spiritualisme et par ceux de l'école de Rant. En eflet, Spencer, ce philosophe dont la science encyclopédique l'a lait comparer à ce que fut Aristote jadis, admet, au nom de l'évolution elle-même, celle de l'histoire, la |)rogression croissante de l'individualité et le recul correspondant des fonctions de l'Etat, de manière à produire à son terme extrême une organisation sociale minimum, une an-archie

(1) Essais de critique générale, k* essai, p. 17.

(1) Renouvier, Science de la morale, t. II, p. 385.

ultime. Condamnant formellement l'hypothèse métaphysique d'un organisme social, il s'exprime ainsi : a Les parties d'un animal forment un tout concret, mais celles de la société forment un tout discret » (1). « Puisqu'il n'y a pas de sensorium social, il s'ensuit que le bien-être de l'agrégat, considéré à part de celui des unités, n'est pas une fin qu'il faille chercher » (2). « La société existe pour le profit de ses membres, les membres n'existent point pour le profit de la société... les droits du corps politique ne sont rien en eux-mêmes » (3).

La bio-sociologie a son point de départ manifeste dans l'œuvre accomplie par Darwin. Mais, laissant de côté ce qui spécialise éminemment celle-ci, savoir la concurrence vitale et la bataille de la vie, organes de la sélection, la bio-sociologie conserve, pour son usage, la parenté de l'homme et de l'animal, le premier supérieur au second, bien que leur nature soit identique. D'où la conclusion que l'espèce étant l'essentiel pour le second, il en est de même pour le premier. Quant à la concurrence vitale et à la bataille de la vie, ils sont contraires à la solidarité. Donc, on les supprime.

Malgré les divergences et les contradictions que mettent en pleine lumière la variété et l'opposition des points de départ, en morale, on a le droit

d'être surpris, en bonne logique, de trouver tant d'analogie, si peu de contraste dans la pratique d'adversaires si tranchés, quand il s'agit des principes eux-mêmes. N'y a-t-il point là une indication qu'il y a dans le sous-sol des doctrines ennemies, un certain nombre de données communes qu'il s'agirait de dégager, de mettre au grand jour comme un roc mis à nu, et sur lequel fondement solide toute morale se pose. Ne dirait-on point que c'est mu par cette pensée, qu'un certain nombre de personnes se sont réunies, à Paris, pour créer une institution faite pour surprendre à première vue, car tous les systèmes éthiques sont représentés dans le corps des professeurs. C'est à l'auditeur lui-même à faire son choix dans cet enseignement panaché, qui se contredit à chaque leçon nouvelle, soit pour adopter une doctrine de préférence aux autres, soit pour tirer une moyenne entre toutes celles qui se produisent; soit, et ceci serait le plus opportun, pour chercher en quoi consiste ce fond commun de moralité pratique dont tous les maîtres lui donnent l'exemple.

(1-2-3) Spencer, Principes de sociologie, II, p. 15, 18, 168.

11 y a environ trois ans, j'ai publié un ouvrage intitulé : La question morale à la fin du XIX"" siècle. Dans un rapport présenté à l'Académie de Bordeaux, par M. le professeur Froment, président actuel de cette compagnie, ce critique éminent.

qui rendit com|)tede mon travail avec une bienveillance dont je le remercie cordialement, m'adressa le reproche de n'avoir point déterminé, d'une manière précise, une question préalable à tout le reste, savoir en quoi consiste le fondement de la morale.

Sans avoir approfondi cette question, comme je me propose de le faire maintenant, je ne crois cependant pas l'avoir complètement omise, et si je n'en ai pas dit davantage, c'est que mon but était surtout d'exposer l'état actuel des choses, moralement parlant.

Pour donner satisfaction à qui de droit, dans le nouvel ouvrage que je viens d'écrire, c'est très spécialement des fondements mêmes et des limites de la morale que je me propose de parler. Pareille tentative peut paraître à bon droit aventureuse, et j'aurais du, peut-être, consulter davantage mon esprit et mes forces, puis prendre le parti final d'une sage et prudente abstention. J'ai fait le contraire, par excès de présomption, peut-être. Quoi qu'il en soit, je serais suffisamment payé de ma peine, si je pouvais apporter quelque lumière sur certains points particuliers, rendant ainsi à d'autres la tâche plus facile.

Caudéran, le 7 mars 1900.

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