BIEN ET OBLIGATION
Le bien absolu est une chose que nous ignorons. Il fauchait être le créateur tie l'Univers pour dire en quoi il consiste.
L'idée d'un bien général, propre à ce monde, est aussi complètement au dessus de notre portée, et il n'y a de vraiment concevable que l'idée du bien propre à chacun des êtres ou genred'êtreshabitant notre planète. Pour une fourmi, pour un papillon, pour un loup, pour un singe, pour un homme, l'interprétation n'en saurait être identique. Nous sommes donc tenus de spécialiser l'idée du bien.
Cette spécialisation est d'autant plus nécessaire qu'il y a pour l'homme, objet de notre étude, des biens très variés pouvant se grouper sous deux chefs : le bien physicjue et le bien moral. Le premier, identique ou analogue à celui qui est applicable aux animaux, le second, se rattachant à une catéo-orie spéciale de raison et de moralité qui nous différencie des animaux proprement dits. Ceux-ci se conforment instinctivement aux lois qui leur sont propres, tandis que la créature humaine, sui- ' vantleprincipe fondamental de l'éthiquestoïcienne.
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cherche ou doit chercher, en tant qu'être raisonnable, à conformer sa conduite aux lois de la nature et de la raison, celles-ci ayant l'hégémonie sur celles-là. Ce principe, depuis l'antiquité, a dominé toute morale rationnelle.
Or notre nature se révèle, éminemment, et dans le fonctionnement de notre être, et dans le but ou la (in que doit tendre à réaliser ce fonctionnement. Cette fin est double : biologique ou animale, d'une part, en rapport avec l'espèce, comme dans le cas de l'animalité pure et simple, et, d'autre part, psychique, d'ordre intellectuel. La première fin exprime Vêtre, la seconde le dei>oir être, puisque nous sommes chargés de l'accomplir. Elle se présentedonc à notre volonté sous la forme impérative, du devoir, de l'obligation. Nous avons une fin qui, à priori, est notre bien, et nous en poursuivons de nous-mêmes la réalisation.
De même que la cause personnelle nous donne, par généralisation, le principe de causalité qui, lui, est un à/?/70/7, demême notre intelligence, qui est essentiellement téléologique, cherchant partout le but et la fin des choses, constitue une autre catégorie, forme, loi de notre esprit, qui nous donne par généralisation la notion de fin, partout et toujours poursuivie (l). Nouvel à priori. C'est ainsi
(1) Je crois devoir donner raison à Maine de Biran contre Cousin sur la question de la genèse du principe de causalité. Cousin, Du vrai, du beau^ du bien, p. 47.
que naît en nous le principe qu'on pourrait appeler téléologique, comme on dit le principe de causalité. Nous sommes tentés de les appliquer, l'un et l'autre, à toute expérience connue et inconnue, sans vérification possible, que dans un domaine, en réalité fort restreint, surtout quand il s'agit du principe téléologique. Ainsi donc, il nous fautconclure que ces principes, dans des limites indéterminées, ont une valeur relative incontestable.
Kant, nous l'avons vu, a considéré l'obligation comme étant le bien moral lui-même. Mais puisque, à son dire, l'homme est une fin en soi, n'y a-t-il point pour lui un autre bien désirable dans l'accomplissement de sa destinée, et n'y a-t-il point, pour l'humanité, un bien inestimable dans le règne collectif des fins propres à chacun ? Ce règne des fins ne saurait, exister ici bas, mais à l'aide d'un postulat. Kant le fait exister dans la vie à venir, où le devoir trouvera sa récompense ; d'où la suppression de l'antinomie actuelle du devoir et du bonheur; ainsi sera produit le souverain bien. Dans tout ceci il y a une destinée, une fin, et dans celte fin le bien suprême de l'homme. Si donc le bien moral se trouve dans ce qui donne du prix à la destinée humaine, dès ici bas, il y a par conséquent un véritable bien moral servant ou non de préparation à une destinée, à une vie de l'au-delà que la philosophie peut supposer, mais non démontrer. Cette vie compléterait l'autre, en serait le faîte. Si elle existe, elle ne peut
être qu'en rapport direct avec la nature humaine, ce qui est l'évidence même.
Admettons, si l'on veut, que nous n'ayons aucune donnée imaginable sur la vie à venir, le bien moral de la vie présente, serait-il changé pour cela? Nullement, ce ne sera plus qu'un bien tronqué, imparfait, quoiqu'un bien très réel que celui de la fin poursuivie, lors même que nous aurions le sentiment de ne pas l'avoir pleinement atteinte. Cette fin est conforme, à priori, et ne peut pas être autre chose que conforme à notre nature. Or le principe fondamental de la moralité est de vivre conformément à la nature qui nous est propre, à l'instinct simple, puis raisonné, à la raison.
Double est la loi qui doit diriger notre nature, puisque celle-ci est double elle-même: instinctive et rationnelle. L'élément supérieur règle l'instinct, l'égoïsme, la sympathie (ne les supprime point! les règle seulement) conformément à notre nature raisonnable, à la raison. C'est de l'autonomie. D'où il suit que la morale aura pour but : la conservation, le développement, le perfectionnement de notre être à tous les point de vue, objectivement et subjectivement. Mais la conservation de notre être physique, le soin de lé maintenir en santé et en vigueur, ne serait-ce point de l'hygiène? Je répondrai avec Guyau que la tempérance est depuis longtemps placée parmi les vertus, quelle est un chapitre considérable et fort négligé de nos devoirs envers nous-mêmes. D'ailleurs, dans la conserva-
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lion de notre être physique, il y a beaucoup plus qu'une simple question de tempérance, car il y a aussi rexercicc légitime et régulier des fonctions qui nous sont propres. Ensuite il faut, et ici nous sortons de la biologie, faire la part des facultés supérieures de cœur, de sentiment artistique, de sympathie, d'amour pour nos semblables (d'où la solidarité), d'intelligence réfléchie, de volonté. C'est donc tout notre être avec ses aptitudes si variées, ses manifestations si multiples dont il faut poursuivre la féconde évolution.
Telle est l'obligation, tel est le devoir, pour qui admet que le bien de Thomme est dans sa (In.
Charles Secrétan lui-même est d'avis que le devoir de se conserver, de se perfectionner, est la base de toutes les vertus. De son côté, M. Renouvier déclare que le premier devoir est de se conserver, de se développer, d'ordonner ses moyens et ses fins, en se conformant à sa propre nature. Il a dit encore que si par fin de l'homme on veut dire s'en proposer une comme être raisonnable, par dessus toutes celles que comporte la nature sensible et passionnelle (sans les exclure), ensuite reconnaître à autrui une fin semblable, la respecter et la servir, on ne sort pas de la morale telle que lui, M. Henouvier, la comprend (l). Ces paroles sont-elles si éloignées de celles de JoulFroy : raccomplissement de notre fin ou de notre bien
(1) Science de la morale.
dont nous sommes chargés, puisque nous avons ete fa.ts libres et intelligents, et celui de la fin ou du bien des autres êtres, en tant que nous pouvons y concourir, voilà notre devoir, notre règle noire loi légitime (1). ^ '
Comprendre la morale de cette (açon. c'est s éloigner beaucoup de certaine conception commune a r.déalisme, au sensationnisme, à Tévolu-
l.onnisme, à rutilitaiisme, qui. malgré toutes leurs divergences doctrinales, sont d'accord pour limiter la moralité au désintéressement. Mais la morale «epose en réalité sur de plus larges bases, puisque 1 .astmct, l'intérêt, tout comme le sentiment (qui en est banni par Kant et par Fichte) doivent y rentrer sous la norme supérieure de la raison ou intelligence réfléchie, saisissant et comprenant les •■aj)ports des choses. La morale est la théorie de la conduite, et cette théorie, pour être vraie, doit
embrasser l'homme dans l'ensemble de ses éléments constitutifs. Si l'on ne tient compte que des instincts ou des sollicitations passionnelles, il y a «les habitudes, des mœurs, comme chez la bête ■nais II n'y a plus de morale. Dans la donnée des instincts tempérés par l'utilité générale ou partieul.ere, nous arrivons à faire une part très réelle a I intelligence, part malheureusement insulfisante et contradictoire. Insuffisante, parce que lobliga-
(1) Ici poinl d'iiiielleclujiliî
vol
lue, point (l'abstraction de liauh
' nlir"'"""' '' *"albeu..eusen.ent la pensée du philosophe.
Dupuy
tiou n'y figure que nominalement, au lieu cl être supprimée franchement comme par Guyau; contradictoire, parce que l'individu s'y trouve |)lacé entre deux utilités : la particulière et la collective, sans avoir aucune raison suffisante pour trancher entre les deux ou même les concilier. Dans la théorie de JouHroy, comme chez les Stoïciens, il est tenu compte et de la nature, au sens restreint, et de la raison, qui lait aussi partie de la nature, au sens général.
Le bien est donc notre fin, mais Joufîroy, s'inspirant ici de l'idéalisme, ne s'est point arrêté à l'idée de fin particulière ramenée aux limites de la vie présente. Il a poussé plus loin et je reconnais que riiypothèse est parfaitement licite, en nous faisant sortir du connu pour entrer en plein dans l'inconnu; nous passons du réel à l'imaginable. Je n'ai pas cru, pour ce qui me concerne, devoir ramener le bien particulier de Thomme à sa fin absolue, que l'on peut prévoir sans garantie évidente, à laquelle il est permis d'aspirer, philosophiquement, seulement alors nous sortons du positif de la vie présente pour pénétrer dans le possible de la vie à venir. A plus forte raison, je ne déduis point le bien absolu de Thon) me du bien de la fin totale des choses, de la fin de l'univers, dont je n'ai pas la moindre idée, pas plus que Jouffroy, qui le reconnaît d'ailleurs, ce qui ne l'a pas empêché d'en raisonner. D'une manière générale, on peut dire que, pour laisser au bien de l'homme son
caractère .éel. positif, en y comprenant et sa part et celle de ses semblables, il est nécessaire de se •estre.ndre à nos conditions actuelles dexistence qu un concept rationnel peut sans doute dépasse.' d un vol hardi, mais sans être susceptible de vérificat.on, quant à sa valeur propre. On sait, au «".plus que les postulats de Kant ne sont pas autre chose que des hypothèses de grande allure. A juger les choses d'après l'expérience, la vie I.uma.ne nous donne le sentiment d'un poème, ou
plutôt d un drame inachevé. On dirait un ensem. . ble de lignes qui convergent, mais qui sont brusquement interrompues; on dirait des prémisses dont la conclusion pressentie se dérobe à tous les regards La lumière d'abord, puis la pénolle pu.s I obscurité complète. De là les postulats de
Aant qu, paraissent comme l'écho anticipé decette
parole du poète:
Tout conimeuce ici bas. mais tout finit ailleurs.
D'après la théorie de Joudroy, l'instinct nous pousse à notre fin, donc il est bon ; l'égoïsme nous pousse à notre fin, donc il est bon ; la raison nous pousse à notre fin, donc elle est bonne. Il en a conclu qu'il, doit y avoir une coïncidence entre le b.en instinctif, le bien égoïste et le bien moral 11 me semble qu'ici il y a un élément qu'il néglige -savoir la sensibilité morale, ou sympathie, ou amour. C est là un terme qui mérite de figurer en lace du bien égoïste, car il y a aussi un bien d'afïec
I ul
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tion, non plus pour nous, mais relativement aux
autres.
Le fait à mettre tout d'abord en relief c'est qu'on ne saurait établir une Ethique vraiment complète en commençant par supprimer l'instinct, qui est le premier cri de la nature. Il y avait donc une inspiration vraie, chez Fourier, lorsqu'il a voulu fonder la morale sur la passion. Ce serait vrai, d'une vérité absolue, si la raison nous manquait, si la rèole de la i^assion nous faisait défaut. Fourier a vu condamner la nature, absolument, et il a protesté, ajuste titre, parce qu'au lieu de lui faire la part à laquelle elle a droit, on ne voulait admettre en elle que souillure et perversité fondamentale. De tout ceci, il résulte que, dans toute théorie de la morale, il faut faire, dans l'instinct, une première part à l'expérience, et cette part est celle d'une sollicitation aveugle, mais légitime en soi.
Une autre part doit être faite à l'expérience dans l'instinct calculé ou égoïsme, et dans l'instinct de sympathie ou amour. Déjà, dans les deux, il y a un rôle important joué par l'intelligence. Il y a déjà, suivant la remarque de JoulFroy, du devoir être conçu, une certaine conception, déjà nette, de nos devoirs envers nous-même et envers nos semblables, devoirs que nous sommes capables non seulement d'apprécier, mais d'appliquer. Toutefois ce n'est point encore de l'impératif, c'est du persuasif, qui peut très bien ne pas nous persuader du tout, dans telle ou telle circonstance. Quant à
cet autre élément qu'on appelle l'impératif, il ne naît en nous qu'avec l'obligation qui nous ordonne ce que d'un mot on peut appeler le perfectionnement de notre être, qui est la fin vers laquelle nous devons tendre. J'ajoute que la voix de la conscience est, et ne peut pas ne pas être un fait d'expérience.
Nous possédons maintenant les trois éléments essentiels de l'Ethique : l'instinct organique et aveugle, Tinstinct éclairé ou le sentiment soit personnel, soit sympathique, et enfin la raison pratique pour parler comme Kant. Le |)remier n'est qu'une sollicitation d'ordre appétitif; le second, ébauche de la raison, est un persuasif; le troisième, qui est la raison n)ème,estle véritable impératif; ce sont là des règles d'autorité fort inégale, et dont la troisième doit toujours, en cas de conflit, l'emporter sur les deux autres.
Cette conclu8it)n déduite, il s'en suit que nous ne pouvons admettre toute doctrine morale (Rant, Comte, etc.)qui supprime l'égoisuje, d'mi trait de plume, sous le spécieux prétexte que le devoir est toujours désintéressé. Principe faux, car il y a des droits, une valeur, une dignité inhérente à noire |)ersonnalitc que nous somnjcs toujours tenus de maintenir, quand même, sans transaction possible. La doctrine exclusive d'égoïsme qui caractérise Técole anglaise, depuis Bentham, doit aussi être rejetée, car elle arrive finalement à supprimer l'impératif catégorique au bénéfice du persuasif.
On peut en dire autant tie la morale du sentiment.
Il se dégage aussi des considérations qui précèdent que la théorie morale que je viens de développer, sans aucune visée d éclectisme, plonge ses racines dans le domaine de l'observation. Elle a donc en sa faveur, dans ses données essentielles, un caractère positif, dont le contrôle est accessible à toutes les bonnes volontés, mais qui ne saurait l'être aux partis pris.