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DE L OBLIGATION MORALE

Nous savons que, d'après Socrate, nous pratiquons nécessairement le bien qui est notre vrai bonheur, par cela seul que nous le connaissons. Le savoir vertu, comme je l'ai déjà dit, est aussi une doctrine de Platon, qui admet que la volonté tend naturellement au bien. Un véritable déterminisme psychologique nous oblige à bien agir. La discipline du juste milieu, entre les extrêmes, est la règle pratique d'Aristote. D'après le stoïcisme, |)our lequel la douleur n'est pas un mal et le plaisir n'est pas un bien, il y a, dans ce qu'on peut appeler sa |)remière manière, plutôt une convenance (to xxOijxov) qu'une véritable obligation à vivre conformément à la nature. Ce précepte fut lui-même modifié dans le sens de pratiquer une vie se conformant à la raison, et la convenance se transforma ainsi en o/ffcium, terme beaucoup plus expressif quant à l'obligation, mais peut-être insuffisant encore et qui ne traduit pas exactement le xxO/ixov (l).

(I) V. Reuouvier, Critique religieuse, 1884, p. 51 tt s.

L obligation morale irexiste point pour l'école d'Epicure et le sensationnisme qui en est issu. Mais celui-ci a cherché l'explication du lait qui empiriquement ne peut être contesté.

Hume paraît être le premier qui ait vu, dans le châtiment, l'origine de l'idée même d'obligation, châtiment pouvant procéder soit des lois ellesmêmes, soit de l'effet antipathique que nos mauvaises actions sont susceptibles de produire chez nos semblables. Bentham, plus tard, n'admet d'autre origine à l'obligation que la sanction légale. Stuart Mill l'interprète comme n'étant qu'un effet plus ou moins artificiel de la crainte du châtiment soit humain, soit divin, soit intérieur, dans le fait du remords, qui est la sanction donnée par la conscience. Le même philosophe donne encore une autre explication. L'association des idées des intérêts, voilà le principe de Tobligation, de même que la conscience est une association d'idées. J.es intérêts s'associent nécessairement dans l'intelligence, ce qui nous nécessite à les associer pratiquement. Ce sentiment de lobligation morale est appelé à disparaître. D'après Bain, le sentiment de l'obligation, dans ce qu'il a d'impératif, n'est pas seulement la crainte du châtiment, mais c'est encore l'imitation de l'autorité extérieure : la conscience est une imitation, en nous, du gouvernement hors de nous. C'est une répétition du dehors par le dedans. Attribuer à Téducation de l'enfant lorigine exclusive de l'idée

d'obligation, c'est encore se placer au même |)oint de vue, faisant dériver la morale d'un simple dressage, dû aux circonstances extérieures.

Darwin a traité la question d'une manière vraiment originale. A son dire, le verbe impérieux : devoir, semble inq)liqucr, tout sim|)lement, la conscience d'un instinct persistant, inné ou en partie acquis, lequel nous sert de guide bien que nous puissions lui désobéir. Cet instinct persistant est l'instinct social. Lorsqu'une |)assion violente entraîne et fait mal agir, la réflexion saisit le fait accompli et le souvenir de la défaite subie par l'instinct social prend la forme du remords. L'obligation morale est la conscience d'une direction imprimée à notre volonté, par toute une série d'activités antécédentes; elle est la conscience du déterminisme par lequel nos ancêtres nous sollicitent à pralicpier le bien social.

Avec Spencer, la même thèse s'agrandit singulièrement. Les ex|)ériences héréditaires, devenues des instincts, s'affirment avec une suprême autorité dans les sentiments altruistes qui y répondent. Cette suprême autorité n'est (jue la suprême nécessité de l'état d'équilibre final vers lequel tendent tous les individus. Cette autorité est-elle vraiment impérative, vraiment obligatoire? Non, car l'autorité des grandes règles de justice n'est pas une contrainte morale, mais une contrainte physique provenant de l'habitude; c'est une sorte de nécessité subjective résultant de notre constitution,

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qui, elle-même, résulte des impressions accumulées à travers les âges. Cette tendance, grâce à rhérédité, a j)ris la lormc d'une intuition. Les nécessités de notre pensée, (aronnée par les choses, correspondent aux nécessités des choses ellesmêmes. En vertu même de la vie sociale est né, et s'est développé en nous, un sentiment de coercivité qui nous porte à Faire passer le présent après Tavenir, et nos désirs personnels après les ilroits des autres. Ce sentiment n'est d'ailleurs que transitoire et correspond à un état social inlerieur. Un jour viendra où la conduite morale étant devenue la conduite naturelle, le devoir finira par être toujours un plaisir. Les sentiments moraux guideront les hommes aussi exactement et s|)ontanément que le font aujourd'hui les sensations. Au sacrifice même, à tous les actes que nous regardons comme pénibles s'attacheront de telles joies qu'il y aura, entre les hommes, une sorte de concurrence |)our le dévouement : partout et toujours le plaisir de chacun sera identique au bien de tous (I).

La théorie de Guyau, tout en se rattachant à Tévolutionnisme, est indépendante des précédentes. Il admet en principe que la morale, fondée uniquement sur les faits positifs, peut se définir : la science qui a pour objet tous les moyens de conserver et d'accroître la vie matérielle et intellectuelle. J^instinct universel de la vie, tantôt

(I) Spencer, De la morale és'olulionnîstc.

inconscient tantôt conscient, fournit à la science morale sa seule fin positive. L'idéal moral est donc l'activité dans toute la variété de ses manifestations. La révélation du devoir est en même temps la révélation d'un pouvoir qui est en nous. Le devoir n'est qu'une expression détachée du pouvoir (|ui tend à passer nécessairement à l'acte. La vie se fait son obligation à agir par sa puissance d'agir. Le devoir est une surabondance de vie qui demande à s'exercer et à se donner. Ce qu'on appelle obligation ou contrainte morale est, dans dans la sphère de l'intelligence, le sentiment de la radicale identité de la conception et de l'action : l'obligation est uneexpansion intérieure, un besoin de |)arfaire nos idées en les faisant passer dans l'action. Je puis, donc je dois.

Je présenterai quelques critiques relativement atix conceptions de l'obligation, tellesquelescom- |)rend la morale évolutionniste. Instinct individuel, instinct social dus à l'influence combinée de l'habitude et de l'hérédité, ou bien seulement confirmés et fortifiés par cette double influence, il s'agit là toujoursd'impulsions biologiques prenant un caractère psychologique, lorsqu'elles arrivent à devenir conscientes. Malheureusement, avec la conscience, arrivent la réflexion et l'analyse avec leurs eflets destructifs. Lorsque, étant donnée l'obligation, nous admettons que nous nous trouvons en présence, non d'un devoir inconditionnel, et, à ce titre, s'inq)osant absolument à la volonté,

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mais d'impulsions natives, transmises par Hicrédité, et que les habitudes ancestrales ont consolidées en nous, si un intérêt puissant nous sollicite, il brisera la barrière fragile f|ue la nature a pu nous imposer, mais cprdle est impuissante à nous faire respecter. Science fatale que celle qui nous montre le caractère positif, mais illusoire de l'obligation ainsi comprise. Expliquer dans l'espèce, c'est détruire le sentiment du respect pour le commandement, et avec ce sentiment détruire la morale elle-même.

Sous une forme dilïérente, Guyau remonte aussi au sentiment de la puissance de l'action qui cherche à se réaliser, c'est-à-dire, au fond, à un instinct profond de notre nature, conscient et inconscient, pour donner une explication de l'obligation, (pii est le besoin de vivre, se traduisant par la psychologie et la biologie. Ainsi pour Guyau également, le devoir c'est un instinct s'a|)pliquant à toutes les énergies vitales. Mais alors aussi, l'obligation n'est qu'une illusion que dissipent la réflexion et l'analyse. « L'esprit scientilique est le grand ennemi de tout instinct ; c'est la force dissolvante par excellence » (1). « Tout instinct tenti à se détruire en devenant conscient o (2). a Le sens moral, si on le dépouille de toute autorité vraiment rationnelle, se trouve réduit au simple rôle d'obsession constante

(1) Guyau, Essai sur ta morale sans obligation ni sanction, p. 52.

(2) Ibid., p. 53.

OU d'hallucination » (l). « L'instinct devient impuissant à fournir une règle de conduite » (2). Il n'y a plusqu'à conclure, comme le fait l'auteur luimême : a Nous arrivons toujours à cette conclusion, qu'une morale exclusivementscientifique, ne peut donner une solution délinitiveetcomplète du problème de l'obligation morale » (3).

Dans les temps modernes, parmi les Intellectualistes, le devoir (et par suite l'obligation) se retrouve chez les plus grands d'entr'eux, tels que Spinoza, Descartes, Leibniz, Malebranche, avec le caractère rationnel que lui avaient attribué les Stoïciens. Tel est le jugement qu'en porte M. Henouvier(4). A ceci on peut ajouter que chez Epictète et les derniers Stoïciens, il y avait une profondeur et une intensité de vie morale qui ne se rencontrent pas chez les philosophes que je viens de nommer. Kant, venu après eux, a donné aussi au principe de la morale un caractère rationnel, et par là il .se rapproche, lui aussi, du stoïcisme. L'autonomie de la volonté n'est au fond que l'autonomie de la raison, et la raison, avec un cachet panthéistique, il est vrai, chez lesStoïciens, étant la loi essentielle de tous les êtres intelligents, est le fondement même de la loi morale. Vivre confor-

(1) Jbid.y p. 54.

(2) Ibid., p. 55.

(4) Renouvier, Critique religieuse, 1884, p. 84.

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mément ù la nature est devenu pour eux vivre conlormément à la raison, et cela dès Chrysippe. La plus grande école morale de l'antiquité, malgré lies contradictions évidentes et des exagérations lâcheuses, a posé la pierre angulaire sur laquelle s'est élevée toute Fœuvre éthique Je la philosophie intellectualiste.

Kanta voulu donner à la morale un caractère exclusivement scientifique, en lui assignant la raison pour fondement exclusif, d'où \di métaphysique des mœurs,

La partie rationnelle de la philosophie morale doit se déduire toute entièie de la raison seule. Une règle de conduite qui s'applique sur l'expérience, la connaissance des hommes et des choses ne saurait avoir une valeur absolue; aussi, la morale établie sur l'expérience est ruinée d'avance ; on ôte à ses lois tout caractère obligatoire.

Les jugements que nous |K)rtons sur la valeur morale des actions, se fondent sur une certaine idée qui est celle d'une bonne volonté. Celle-ci a un prix absolu, c'est-à-dire qu'elle tire sa bonté d'elle-même, tout en étant soumise au gouvernement de la raison. La nature, en nous donnant la raison et, en la chargeant de diriger notre volonté, doit avoir une autre fin que notre conservation et notre bonheur. Elle a eu pour but de faire que l'homme puisse se donner à lui-même une bonne volonté, en la soumettant au gouvernement de la raison, etqu'elle acquière ainsi une valeur absolue.

Et si cette volonté n'est pas le bien tout entier, elle est tout au moins le bien suprême auquel doit être subordonné tout autre bien.

En fait, la volonté humaine n'est pas absolument bonne, et peut être déterminée à l'action par des objets sensibles.

L'idée du devoir implique celle d'une bonne volonté. En quoi consiste cette idée du devoir ?

Il y a certaines actions qui sont conformes au devoir mais auxquelles nous sommes portés par les penchants de notre nature (la conservation de notre vie, le soin de notre bonheur, la bienfaisance etc.). Alors notre conduite, bien qu'extérieurement conforme au devoir, n'a aucun caractère moral. Au contraire, lorsque nous agissons par devoir, et non par inclination, notre acte devient moral. A cette première proposition s'en rattache une autre, c'est qu'une action faite par devoir ne tire pas sa valeur morale du résultat qu'elle a en vue, mais du principe qui la détermine. Jl faut regarder, non au résultat, mais au motif qui dirige la volonté. Une troisième proposition, déduite des deux précédentes, contient la définition du devoir. Le devoir, qui est en soi une contrainte(l),est la nécessité d'obéir à la loi par respect pour la loi. Ce respect est un sentiment qui est la conscience qu'a notre volonté d'être soumise à la loi morale, et il est l'effet même de la loi morale sur le sujet.

(1) Principes métaphysiques de la morale^ p. 48, édil. Tissot.

La loi détermine par elle-même la volonté (point de concours des penchants, ni de considération des résultats), et ne la détermine qu'à titre même de loi, c'est-à-dire à titre de principe universel. D*où la lormule : Agis toujours de telle sorte que tu puisses vouloir que ta maxime devienne une loi universelle.

Tel est le caractère de la loi qui est le fondement du devoir. C'est même d'après cette règle que juge le sens commun en matière de moralité ; c'est par là qu'il distingue ce c|ui est bien d'avec ce qui est mal. Non qu'il conçoive la loi sous une forme générale et abstraite et qu'il puisse en rendre compte, mais il l'applique, dans ses jugements, avec une grande exactitude.

Y a-t-il ou non des actes qui relèvent vraiment du devoir pur? La chose est incertaine, mais le devoir n'en est pas moins la règle, l'idéal à poursuivre, et celui-ci procède de la raison seule.

La Volonté es}, la (acuité qu'ont les êtres de conformer leur conduites la raison: elle n'est autre que la raison pratique.

Pour une volonté absolument bonne, il n'y aurait point de devoir, parce qu'alors la volonté serait nécessairement conforme à la loi. Cela étant, la volonté humaine, qui n'est point absolument bonne, est soumise au commandement de la raison qui lui dit : Tu dois agir de telle sorte. Les impératifs, en morale, expriment le rapport des lois de la raison à une volonté imparfaite. Telle est l'origine des idées de devoir et d'obligation.

Il y a deux ordres d'impératifs. Ceux-ci, en ordonnant une action, la prescrivent ou bien comme bonne en elle-même, absolument, ou bien comme boinie relativement à quelque autre chose. Dans le premier cas, ils sont apodictiques ou catégoriques, dans le second, ils sont hypothétiques. Ces derniers se subdivisent en deux espèces, selon qu'ils ont en vue un but possible ou un but réel. Dans la première condition, ils sont problématiques, dans la seconde, ils sont assertoriques.

Le titre de l'impératif catégorique est sa forme même de loi : il commande en tant qu'universel. La raison seule est le fondement de l'impératif catégorique. Or, l'idée de volonté emporte celle de but et de fin. La nature raisonnable a une valeur absolue, et elle existe comme une fin en soi, ne pouvant être subordonnée à aucune autre. D'où une nouvelle formule de l'impératif catégorique : Agis de telle sorte que tu traites toujours l'humanité, soit dans ta personne, soit dans celle d'autrui, comme une fin et jamais comme un simple moyen.

L'impératif catégorique a son principe dans Tautonomie de la volonté. L'Etre raisonnable y reconnaît une loi qui lui estpropreen même temps qu'elle est universelle. L'autonomie de la volonté est l'unique fondementde la loi morale. (La liberté et l'autonomie de la volonté sont une seule et même chose. Une volonté libre et une volonté soumise à la loi morale sont choses identiques. La liberté ne

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signifie autre chose que riiulépendance de la volonté, par rapport aux lois de la nature).

(Les Êtres raisonnables forment un ensemble d'êtres liés par des lois qui sont propres à chacun et communes à tous, ou un règne. Or, puisque chacun de ces êtres est une fin en soi, le règne qu'ils constituent est le règne des fins).

Le fondement de toute obligation n'est autre que l'autonomie de la raison même.

Nous ne saurions expliquer comment nous pourrions prendre un intérêt à des lois telles que les lois morales. La nécessité pratique inconditionnelle que nous attribuons à Timpératil catégorique ou loi morale nous est incompréhensible : il y a là un mystère. Nous sommes aux limites de l'Intelligence humaine.

Telle est la partie de la doctrine de Kant qui concerne l'obligation. Y a-t-il lui-même apporté certains correctifs? C'est ce qu'il faut bien admettre, comme l'a parfaitement établi M. Renouvier, par l'examen de divers passages de la Raison pratique (l). Kant reconnaît qu'il peut même être bon de joindre, à l'obligation, la perspective d'une vie heureuse (« Ce peut même être un devoir de son- <»-er à son bonheur ») au mobile suprême et déjà sullisant par lui-même de la moralité, pourvu qu'on n'ait recours à ce genre de considération

(1) Critique de la raison pratique, p. 227, 272. 279, 280, 262, 2Ô3.

que pour contrebalancer les séductions du vice. Ailleurs il déclare qu'il faut faire du pur amour de la loi (laquelle cesserait dès lors d'être un ordre, comme la moralité) le but constant de nos efforts. Donc, il n'y a plus dans l'idéal à poursuivre l'exclusion de toute passion, il n'y a plus la contrainte exercée par la seule forme de la loi (1). 11 me paraît difficile de ne pas admettre que l'expression de correctifs dont je me suis servi dissimule de véritables contradictions. Je crois pouvoir ajouter que, d'après M. Renouvier : a l'obligation de faire son devoir uniquement par devoir est un paradoxe de Kant... En fait, la direction à agir n'a jamais lieu que pour une fin déterminée, matière dont la loi est la forme. La détermination se fonde sur un jugement particulier, lequel ne se rapporte jamais exclusivement à la loi morale qu'il y a lieu d'appliquer, mais bien encore à quelque chose bonne et désirable en soi » (2). M. Paul Janet, lui aussi, constate que : a Kant, après avoir considéré l'impératif dans sa forme, le considère ensuite dans sa matière » (3). D'après le même auteur : « Au fond, si onyregardedeprès,onverraquetoutimpératifcar^'. gorique est en réalité un impératif hypothétique, aussi bien queles règlesdel'intérêtetdelajurispru-

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(1) Renouvier, réponse à diverses objections. Critique religieuse, 1882, II, p. 295 à 299.

(2) Renouvier, Science de la Morale, I, p. 178-179.

(3) Paul Janel, La Morale, p. 198-199.

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dence » (1). Telle est aussi Topinion de Schopenhauër : « L'impératif catégorique est au fond

hypothétique » (2).

Fichte est, en morale proprement dite, un héritier direct de Kant. 11 déclare que l'homme trouve en lui-même une obligation morale absolue. Le moi ne peut être déterminé que par lui-même : tel est le principe suprême de toute moralité. La raison est pratique en soi, en ce qu'elle détermine elle-même sa propre fm. La condition formelle de la moralité de nos actions est d'agir toujours selon la conscience que nous avons de nos devoirs. Donc il faut chercher à bien comprendre ce qu'est le devoir. Le critérium absolu de la justesse de nos convictions morales est un certain sentiment de la vérité et de la certitude : ce sentiment ne nous trompe jamais (ici nous sortons du kantisme).

Les instincts aveugles de la nature, tels que la compassion, la bienveillance, comme tels, n'ont

rien de moral.

Tout homme est fin en soi, mais pour les autres. Le comble de la vertu pour l'individu c'est se sacrifier pour le salut du monde. Il exige trop de sacrifices le devoir rigoureux, dites-vous. Eh ! qui vous dit le contraire ? Vous lui devez tous les sacrifices, jusqu'à celui de la vie s'il le faut.

Avec Schelling, débutent les destins prospères

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11) Paul Jaiiel, La Morale, p. 198-199. (2) Le fondement de la Morale, p. 59.

de la philosophie de l'identité, de l'indifférence du différent. Pour lui, l'unique objet de la philosophie c'est l'absolu.

11 y a quelque chose de plus élevé que votre vertu ; il y a un état de l'àme où il y a pour elle tout aussi peu un commandement qu'une récompense de la vertu, en ce que, dans cet état, l'àme n'agit plus que conformément à la nécessité interne de sa nature. Le commandement s'exprime sous la forme d'un devoir, et suppose la notion du mal à côté de celle du bien. Pour conserver le mal, vous aimez mieux concevoir la vertu comme soumission à une loi que comme liberté absolue. Dialectiquement parlant, il est juste de dire que le bien et le mal sont identiques, une seule et même chose envisagée sous deux aspects, ou que le mal considéré en soi, dans la racine de son identité, est le bien ; de même que, d'autre part, le bien considéré dans sa non identité est le mal.

Hegel a voulu justifier et démontrer, ce que Schelling affirmait, savoir la philosophie de l'absolu. Il a dû supprimer l'obligation morale comme son prédécesseur. Quelle place lui faire dans la doctrine de l'identité îles contraires ?

M. Renouvier « entend par fondement juridique de la morale le sentiment et la notion de l'obligation donnés dans la conscience d'un agrent volontaire. Les ap[)lications de cette notion établissent en eflet des devoirs et des droits pour les agents que leurs actes mettent en relation et en dépen-

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dancc réciproque. Les philosophes qui défendent le principe juridique ne contestent pas Texistence de principes d'action ou mobiles légitimes en euxmêmes, tels que le désir du bonheur, Tintérêt particulier ou l'utilité générale, la sympathie ou l'amour, la recherche de la perfection ou de Tordre. Ce qu'ils soutiennent, contre les doctrines qui placentdans quelqu'un de ces principes le principe même de la moralité de l'agent et le fondement de la morale en théorie, c'est qu'un tel rôle appartient exclusivement au principe de l'obligation, que le principe de l'obligation est vraiment donné dans la nature mentale de l'homme; qu'il est irréductible à tout autre principe, inexplicable par tout autre; qu'il est susceptible, à la fois, d'une forme rationnelle universelle et théorique, et d'une forme essentiellement pratique; que ses formes sont indépendantes des mobiles et que le jugement moral doit toujours se motiver par elles, et non point par les mobiles »(!). La passion est la nature de l'homme et la raison est sa règle.

« L'amendement à introduire dans la morale de Kant consiste en ceci que les deux grandes fonctions humaines du sentiment et de la raison sont inséparables l'une de l'autre dans l'activité morale; que l'agent purement rationnel, sans aucune fin d'amour, ne se comprend même pas, et que la source des notions pures de justice et de devoir ne

(1) Critique religieuse, 1882, t. II, p. 289.

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pourrait être assignée chez un être qu'on supposerait indilïérenl à son propre bonheur, et détaché de toute affection pour ses semblables » (1).

Le devoir est ce qui nous oblige vis-à vis des autres et de nous-mêmes. L'agent raisonnable a pour devoir premièrement de se conserver, de se développer, d'ordonner ses moyens et ses fins en se conformant à sa propre nature. Entre personnes semblables ou égales, l'obligation prend le nom de droit ou crédit chez l'un, et de devoir ou débit chez l'autre. Ce droit et ce devoir unis composent la justice (2). La raison et la justice ont deux (onctions à remplir; la première tout intellectuelle : établir un ordre des biens en règle, souvent en réprimer la poursuite; la seconde et celle-ci morale, constater l'obligation, poser les idées générales de devoir et de droit (3). M. Renouvier complète ces données théoriques en reconnaissant que si la raison apporte la règle des actes moraux elle n'en est pas néanmoins le premier moteur. Ce moteur est la cause finale, principe des passions, le bien en général, le bonheur. Ce philoso|)he accorde que pour conservera l'être raisonnable sa suprématie, il faut faire appel à un postulat, celui de l'accord fondamental et définitif du bien et du bonheur. Il a voulu éviter, dans l'intérêt de la morale, l'antinomie entre la loi du devoir et la loi naturelle de la

(1) Ibidem, p. 299.

(2) Science de la Morale, t. I, p. 78,

(3) Critique Philosophique, 1882, t. II, p. 340.

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recherclie du bonheur, mais la raison ne semble-telle point ici lléchir avec l'obligation ? Telle est du moins Tobjection qui a été faite.

M. Paul Janet : « L'obligation ne paraît pas tout d'abord une conséquence immédiate du bien, le jugement qui unit l'obligation au bien est un jugement synthétique; l'obligation s'ajoute au bien, elle ne s'en déduit pas ))(l).Le fondement de l'obligation morale est dans le principe suivant : « Tout être se doit à lui-même d'atteindre au plus haut degré d'excellence et de perfection dont sa nature est susceptible » (2).

La doctrine de l'Amour comme fondement de la morale a eu ses conséquences naturelles dans l'interprétation de l'obligation. Quand le christianisme est en cause, celle-ci n'est que le sentiment de notre devoir filial d'obéissance envers Dieu. Celui-ci étant le Bien absolu, nous sommes sollicités impérieusement par notre conscience à nous conformer à sa volonté. En dehors de l'Idée chrétienne l'obligation a pour but le bien de l'humanité ou plutôt celui de nos semblables; elle est destructive du droit individuel et nous conduit à une abdication, sans réserves appréciables, de notre personnalité. Telle fut la conception du bouddhisme ancien, de Schopenhauër, de Comte; telle est celle du socialisme contemporain.

Cette doctrine de l'Amour a trouvé dans Charles

(1) La Morale, p. 211.

(2) Jbid,, p. 216.

Secrétan un interprète d'une véritable et grande valeur. A la conception d'un type de Bien se lie invariablement l'idée d'une obligation à s'y conformer. L'obligation est un fait interne que chacun constate immédiatement en rentrant en lui même. L'action interne, tantôt impulsion, tantôt frein, est l'expression d'une volonté supérieure au caprice individuel. — Cette action interne n'agit jamais sans moi. — La croyance à l'obligation est générale et irréductible à une illusion. Le devoir nous porte à croire en Dieu. Le devoir nous donne Dieu en nous et au-dessus de nous. L'obligation pure s'exprime ainsi : sois en fait ce que tu es en principe. L'obligation est un ordre de réaliser sa nature (encore un écho du stoïcisme!) L'obéissance à Dieu est l'idée essentielle de la Morale. La matière de l'obligation est la solidarité humaine. De là la formule : agis librement comme partie d'un tout solidaire.

Malgré certaines divergences, je crois pouvoir rapprocher du système de M. Secrétan les opinions philosophiquesdeM. Fulliquet, qui, dans une mesure importante, me paraît être son disciple. Celui-ci a^apprécié la doctrine que je viens d'exposer dans les termes suivants : « C'est un monument magnifique, élevé par un sentiment profondément religieux, et une pensée strictement philosophique, à celui devant lequel sa volonté s'incline etque son cœur adore » (1).

(1) G. Fulliquet, Essai sur l'obligation morale, p. 397.

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M.Fulliqueta emprunté àM.C. Malan une théorie de Tobligation qu'il résume ainsi : « I" L'homme est obligé envers lui-même et non envers Dieu directement; 2° l'obligation a les caractères de sainteté et d'absoluité qui conviennent à Dieu luimême; 3" l'obligation est une puissance inconsciente qui constitue l'essence intime de l'homme, et non l'intervention immédiate de Dieu dans son existence et dans son activité.

« Nous ne voyons dès lors plus aucun moyen de conserver à cette puissance inconsciente humaine les caractères de sainteté et d'absoluité qui nous l'ont fait prendre un moment pour directement divine, qu'en la regardant comme une partie de l'homme, une force humaine soumise à l'impression, à la direction de Dieu. H s'agit pour nous d'éviter l'action immédiate de Dieu, de la reculer d'un degré pour ôter au conflit le caractère de combat ouvert qui ne saurait lui convenir; il s'agit de conserver son caractère divin, sans atténuation, mais de faire parvenir l'influence divine jusqu'au libre pouvoir de l'homme par un détour. Il faut que, dans l'obligation, l'homme reste en présence de lui-même, aux prises avec lui-même, et cependant, pour que l'obligation ne perde pas toute sa valeur, il laut qu'elle provienne encore de Dieu. Alors nous en venons à penser que le libre pouvoir de l'homme a allaire directement à la puissance inconsciente humaine d'obligation, ce qui explique le triomphe possible du libre pouvoir,

ce qui laisse la porte ouverte pour la défaite de l'obligation, mais que cette puissance inconsciente humaine d'obligation ne doit pas à elle-même ses caractères d'absoluité et de sainteté, qu'elle les retire de ce fait qu'elle est elle-même dirigée par Dieu, ce qui rend compte de sa supériorité, de son autorité. Voilà donc la solution vraie de la question de l'obligation : l'existence en l'homme, comme constituant l'homme aussi bien et mieux que son libre pouvoir, que sa liberté, d'une puissance inconsciente qui n'intervient jamais qu'au moment où l'homme va exercer son libre pouvoir, et qu'il présente alors de tels caractères qu'il est impossible de ne pas reconnaître que cette puissance est immédiatement sous l'influence, la direction et le contrôle de Dieu ».

MM. Malan et Fulliquet se sont inspirés de la doctrine de l'inconscient, qui s'adapte si bien au système de Tévolutionnisme et dont il est si facile d'abuser, car dans le noir, puisqu'on ne voit rien, on croit légitime de tout supposer. D'ailleurs, la différence essentielle de l'inconscient et du conscient est plus affirmée que démontrée, n'étant probablement que de forme, et ensuite ne faudrait-il pas admettre au moins deux inconscients, Tun relatif à la morale et l'autre simple facteur biologique et psychologique? De plus, cet inconscient qui constituerait la catégorie de l'obligation ne serait-il point, en réalité, la doctrine théologique de la grâce efficace ou non efficace, qui se dissimule sous un nom d'emprunt ?

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