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possibles. Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles... Dieu a fait ces lois parce qu'elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance »(l). Montesquieu a dit encore: a La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses; ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère ».
Ainsi, d'après la doctrine que je viens d'exposer, de même que la raison saisit ou perçoit des rapports de convenance ou de disconvenance logique, parce que la nature de notre esprit le permet, de même, cette raison est apte à percevoir d'autres rapports, dits de qualité ou de perfection, se présentant à l'homme comme devant servir de rèo-le à sa conduite. Seulement il se produit ici une véritable synthèse a priori : l'obligation, impératif qui vient s'ajouter à la voix de la raison qui, par le fait même de ce nouveau caractère, s'appellera la conscience morale. L'obligation pouvant d'ailleurs être plus ou moins étoufïée par les passions mauvaises, n'existe jamais dans l'ordre purement logique. Dans un cas comme dans Tautre, il n y a du fait aucune explication à donner. Notre esprit est constitué de façon à saisir, à percevoir les raj)ports de convenance ou de disconvenance, et ceux de perfection, qui existent de par la nature des choses, et c'est ainsi que la Logique et la Mo-
(1) Esprit des Lois,
ralité se formulent en l'homme. D'où il ressort avec évidence que les philosophes ont parlé avec justesse quand ils ont dit que la voix de la Conscience est celle de la Raison même. Pareille assertion me paraît impossible à légitimer en dehors des considérations qui précèdent.
Depuis ses premières ébauches, au sein de l'humaine nature, la moralité a pu persister sensiblement la même. Elle a pu, et plus souvent, décroître, ce qu'elle a l'ait sous plusieurs rapports. Elle a pu, tout en perdant à certains égards, réaliser sur d'autres chefs de véritables progrès.
Ici la question o(ïre un intérêt tout particulier. Effectivement, malgré les dissidences plus ou moins profondes, la plupart des systèmes philosophiques s'accordent à admettre que la moralité implique un idéal à poursuivre, ce qui prouve d'ailleurs que le dernier terme manque d'une signification précise. Quoi qu'il en soit, l'idéal n'a pu exister originairement que dans d'étroites limites. Il ne s'agissait, chez les hommes primitifs, que de rapports très restreints se produisant et dans la famille et dans la tribu. J'ai montré, dans le chapitre de la morale élémentaire, qu'une éthique de ce genre ne pouvait pas ne pas avoir existé, car elle existe encore chez certaines peuplades, et elle rachète par son excellence son peu d'étendue.
Ceci posé, la morale a progressé quand l'idéal s'est élargi et approfondi. Par quel procédé, par quel mécanisme ? Est-ce que par hasard l'obliga-
tion se serait imposée à notre conscience, en présence de faits nouveaux ou anciens et, jusqu'alors, passés inaperçus par elle ? Ou bien s'agit-il d'intuitions d'ordre absolument insolite, entraînant l'obligation et s'affirmant dans notre pensée, avec ou sans le concours du sentiment? Les réformateurs, les précurseurs, comme on les appelle encore, ont-ils, de toutes pièces et d'mi seul jet, créé \m idéal supérieur ? En réalité, les choses se sont passées beaucoup plus simplement. L'égalité des hommes en tant qu'enfants d'un même père a pu s'établir peu à peu; puis il en a été de même de leur égalité dans une même tribu. Qu'avait-on fait? Rien autre chose qu'induire, inférer, par conséquent raisonner. Plus tard encore on a compris que d'une tribu à une autre le même raisonnement était applicable. L'étranger, l'ennemi des anciens temps, a fini par devenir un hôte, et, en suivant toujours le fil de la même idée, c'est-à-dire en continuant à raisonner de la même sorte, on arrive à l'amour du genre humain et à la fraternité universelle.
Malheureusement les passions cupides et guerrières ont été, par l'institution de l'esclavage, la cause d'un retard considérable dans les progrès de l'éthique, qui, sans être étrangers à l'œuvre de la civilisation, ont paru trop souvent se faire en dehors d'elle, subordonnés qu'ils ont été aux exigences de la concurrence vitale. Pour d'autres motifs l'égalité des droits civils, fait acquis pour
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riionime, n'est point encore réalisée pour la femme. Or, n'est-ce pas le raisonnement tout seul qui nous porte à conclure d'un être humain à un autre être humain ? N'est-ce point aussi le raisonnement qui nous conduit à admettre la liberté de la pensée, de la conscience, des cultes? Nous avons inféré, généralisant, passant du semblable au semblable. C'est ainsi que nous arrivons à la justice.
L'idéal primitif me parait un fait d'intuition intellectuelle sur des rapports donnés entre les êtres raisonnables. L'idéal secondaire est le produit du raisonnement (|ui induit en prenant son point de départ dans le primitif.
Comme on le voit, c'est toujours la raison qui est en cause; c'est toujours la même faculté qui, percevant les rapports naturels, en dégage des règles ou lois; mais, dans l'espèce, avec ce cachet particulier (|ui lui fait mériter le nom de pratique, elle est appelée à diriger notre conduite, |)ossé~ danl une voix impérative, celle de l'obligation. J^orsque, par le raisonnement, nous avons étendu et lécondé le champ priniitif de l'éthique, l'obligation intervient, sorte de pierre de touche de la légitimité de la méthode.
D'après Priée, dont s'est inspiré probablement Dugald-Stewart, le raisonnement n'a aucun rôle à jouer en morale. L'intuition rationnelle seule est en cause. Mais, lorsque Rant a voulu déterminer l'impératif catégorique, a-t-il fait autre chose que de s'élever à la conception de rapports généraux,
devant servir de lois ou règles pour notre volonté ? A-t-.l fait usage ou non du raisonnement ? Si on bannissait l'emploi de celui-ci que resterait-il de son édifice moral ?
D'autre part, Kant a fondé la morale sur l'autonomie de la volonté, ce qui semble vouloir dire que la volonté est à elle-même sa propre loi, ce qu. nest m vrai, ni peut-être en réalité conforme a la pensée de Kant. C'est ce qu'a bien compris M. Renouvier quand il a dit que l'autonomie de a volonté est plutôt celle de la raison (I). Dans la Métaphysique des mœurs, on trouve le ,,assa{re •suivant : « Puisque la raison est indispensable pour dériver les actions des lois, la volonté n'est autre chose que la raison pratique « (2), et dans la Cruiyue de la raison pratique : « La raison détermine immédiatement la volonté par une loi P'-alique « (3). « La règle pratique est toujours un produit de la raison „ (4). « La volonté indépendante de toutes les conditions empiriques est déterminée par la simple forme de la loi ,. (5) « La raison pure est pratique ,,ar elle seule, et elle donne à l'homme une loi universelle que nous appelons la loi morale » (G). Lt cependant Kant a
(1) Science de la morale , p. 169.
(2) Trad. Barni, p. 44.
(3) Kant, Critufue de la raison pratique, Irad. Baini, p. 164.
(6) Ihid,, p. 176.
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riioinine, n'est point encore réalisée pour la fenime. Or, n'est-ce pas le raisonnement tout seul qui nous porte à conclure d'un être humain à un autre être humain ? N'est-ce point aussi le raisonnement qui nous conduit à admettre la liberté de la pensée, de la conscience, des cultes? Nous avons inféré, généralisant, passant du semblable au semblable. C'est ainsi que nous arrivons à la justice.
L'idéal primitif me paraît un fait d'intuition intellectuelle sur des rapports donnés entre les êtres raisonnables. L'idéal secondaire est le produit du raisonnement qui induit en |)renant son point de départ dans le primitif.
Comme on le voit, c'est toujours la raison qui est en cause; c'est toujours la même faculté qui, percevant les rapports naturels, en dégage des règles ou lois; mais, dans l'espèce, avec ce cachet particulier (|ui lui fait mériter le nom de pratique, elle est appelée à diriger notre conduite, possédant une voix impérative, celle de l'obligation. Lorsque, par le raisonnement, nous avons étendu et lécondé le cham|) primitif de l'éthique, l'obligation intervient, sorte de pierre de touche de la légitimité de la méthode.
D'après Price, dont s'est inspiré probablement Dugald-Stewart, le raisonnement n'a aucun rôle à jouer en morale. L'intuition rationnelle seule est en cause. Mais, lorsque Kant a voulu déterminer l'impératif catégorique, a-t-il fait autre chose que de s'élever à la conception de rapports généraux,
devant servir de lois ou règles pour notre volonté ? A-t-il fait usage ou non du raisonnement ? Si on bannissait l'emploi de celui-ci que resterait-il de son édifice moral ?
D'autre part, Kant a fondé la morale sur l'autonomie de la volonté, ce qui semble vouloir dire que la volonté est à elle-même sa propre loi, ce qui n'est ni vrai, ni peut-être en réalité conforme à la pensée de Kant. C'est ce qu'a bien conq,ris M. Renouvier quand il a dit que l'autonomie de la volonté est plutôt celle de la raison (1). Dans \^ Métaphysique des mœurs, on trouve le j)assage suivant : « Puisque la raison est indispensable pour dériver les actions des lois, la volonté n'est autre chose que la raison pratique » (2), et dans la Critique de la raison pratique : « La raison détermine immédiatement la volonté par une loi pialique « (3). « La règle pratique est toujours un produit de la raison « (4). « La volonté indépendante de toutes les conditions empiriques est déterminée par la simple forme de la loi » (5). « La raison pure est pratique |»ar elle seule, et elle donne à l'homme une loi universelle que nous appelons la loi morale » (6). Et cependant Kant a
(1) Science de la morale, p. 169.
(2) Trad. Barui, p. 44.
(3) Kant, Crilume de la raison pratique, irad. Ban.i n 164
(4) !bid., p. 154. ' * * •
(6) Ibid., p. 176.
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dit ailleurs : « La volonté ne doit pas être considérée simplement comme soumise à une loi, mais comme se donnant à elle-même la loi à laquelle elle est soumise » (l). On pourrait croire aisément à une contradiction. Quoi qu'il en soit, si Tautonomie de la volonté signifiait réellement lobéissance de nous- même à nous-même, cela pourrait passer pour Tabsence complète de toute légalité. On peut admettre que notre volonté est l'expression la plus caractéristique de notre personne, mais il n'en va pas de même de la raison qui ne nous personnifie en rien, et qui se présente, pour ce qui nous concerne, comme la conception des lois suprêmes de la nature, celle-ci existant, ou par soi-même, ou comme l'œuvre d'une volonté supérieure. Dans les deux cas, la raison nous paraît comme un reflet de l'Etre, dans sa forme la
plus parfaite.
La morale a donc son fondement dans la raison qui, au dire de Chrysippe, ne se distingue point de la nature elle-même et en est une émanation.
L'autonomie de la raison implique la subordination de notre volonté à une règle générale, à la fois intérieure et extérieure, puisqu'elle ne nous est point personnelle, bien qu'elle fasse partie intégrante de notre pensée. En réalité, nous ne participons à cette règle que par la connaissance que nous en avons, mais nous n'avons sur elle
aucune action directrice. Nous sommes appelés à obe.r sans contrainte extérieure (1). de même qu'il n y a po.nt de contrainte de ce genre pour l'esprit orsqu d est appelé à admettre une conclusion logique, mathématique ou non. Dans ce dernier cas. nous sommes bien forcés d'obtempérer aux lo's qu. gouvernent notre mentalité, et nous n obéissons à aucun impératif autre que celui de 1 ev.dence. Nous trompons-nous dans nos raisonnements. dans nos calculs ? Nous le regrettons
sans doute car c'est une preuve d'insuffisance -nteliectuelle. mais nous n'avons aucun reproche a nous fa.re à cet égard. Tandis que. dans le premier cas, le rapport conçu implique l'obligat'on dagir, et, si nous manquons à ce devoir le remords intervient ou peut intervenir
Le devoir est primitivement fondé sur la justice o" égalité des droits, et la justice elle-même n'a de ra.son d'être que dans la valeur morale de I homme, dans sa dignité, dans son droit personnel, dans sa liberté. Tel est le dire de la raison Supprimez ces notions et la justice n'est plus que ie code arbitraire d'une législation quelconque ayant son point de départ dans la tradition, l'imil tafon, les coutumes les événements sortis des evo ut.ons ou des contre-évolutions de l'histoire Le dro.t limité par un droit égal et parallèle, voilà
(I) .Vétaphysique des inieurs, p
(i) N; mô„,e ia.éneure, quoi ,..e„ dise Kan.. qui s'explique J «-lleurs eu r.menanl la contrainte intérieure à l'obligation
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Torigine du devoir, et s'il n'y avait point de droit, il n'y aurait point de devoir. Faire émaner le dro.t d'un premier terme, le devoir, c'est méconnaître la nature des deux, et toute morale qui ignore le droit, comme celle d'Auguste Comte, est une moraie non seulement boiteuse, mais irrationnelle. Dans le droit, la valeur morale de l'homme, fin en soi, pour employer le langage de Kant. est 1 antécédent logiciue du devoir, mais le rapport .nt.me des deux termes est indissoluble dans la pratique. Si les éléments premiers et irréductibles de la morale sont les notions de droit et de devoir, toute recherche explicative de l'obligation doit être tenue pour vaine et superQue. Quand les Hindous firent reposer la terre sur un grand éléphant, et celui-ci sur une tortue, ils montrèrent peu de sagesse : l'éléphant sulfisait. On n'a point ', s'enquérir du dessous du dessous, et le premier terme dune pareille série est tout ce que peut embrasser la capacité de notre esprit. Nous avons la conscience d'une valeur morale, d'une dignité, d'un droit, d'une liberté; nous avons corrélativement la conscience ou le sentiment d'une fraternité que la raison corrobore, et de notre droit nous passons intuitivement à celui d'autrui qui, dans ces termes généraux, est égal au nôtre. Par là même il nous impose des devoirs, car l'égalité des clroits conduit à la justice, et celle-ci commande impérieusement le respect. Pourquoi sentons-nous, pourquoi raisonnons-nous ainsi? Il faut répondre,
encore une fois, que c'est uniquement parce que notre nature sensible et rationnelle est faite de telle façon que nous ne puissions sentir et raisonner autrement.
Les rapports du droit et du devoir (la justice). deviennent très compliqués dans l'application' mais si compliqués qu'ils soient, ils ne me paraissent point embrasser la totalité du domaine propre à la morale, car elle comprend plus que les relations générales des hommes entr'eux. D'où il résulte qu'il y a eu erreur de la part de Proudhon à vouloir ramener toute la morale à la notion de justice. Enelïet le bien, nous l'avons vu, pour un être quelconque est de se conformer à sa fin, dans laquelle on peut et on doit tenir compte de notre conduile générale à l'égard de nos semblables, mais aussi du développement psychologique et physiologique de notre existence. Hyaobligalion, devoir, conception ralionnelle dans lesdeux cas. Se conformera sa propre fin a toujours lieu involontairemenr, sous l'impulsion instinctive, quand l'intelligence est absente; mais, lorsqu'elle existe, avec la part de l'instinct on doit pouvoir Hiire celle de la volonté réfléchie, dans la poursuite du but à atteindre : la fin, le bien à réaliser. La morale a dû consister, dans son ébauche première, à réaliser quelques notions de justice dans les rapports des hommes enlr'eux. mais l'horizon a fini par s'élargir, l'idéal s'est agrandi à l'exemple de la raison dont il procède. Nous avons fini par comprendre
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qu'il y avait, pour ainsi dire, des rapports de nous même à nous-mème qui intervenaient dans le cours général de notre vie, nous sollicitant vers une fin déterminée qui est notre bien. Les devoirs envers nous même, malgré le persiflage de Schopenhauër, n'en ont pas moins une existence très réelle. Au tond, c'est toujours la raison qui est ici
en cause.
La justice rentre nécessairement dans la grande loi du développement propre à toute existence, et elle n'en est qu'un cas particulier. Quand il s'agit da l'homme, la justice s'impose parce qu'elle est indispensable à chacun pour accomplir sa propre loi. Chacun a son droit personnel, tous ont leurs droits personnels, et l'équilibre de tous ces droits, associés à des devoirs corrélatifs, c'est la justice. Tel est le verdict de la raison.