‹ Les fondements de la morale [microform]Chapitre 22 sur 24 · C. L'amour de l'humanité · texte numérisé non relu

C. L'amour de l'humanité

(( I/amour de l'humanité est la bienveillance en tant qu'elle est soumise comme un fait à la loi du devoir. C'est le libre abandon de ses fins aux fins

d 'autrui.

» C'est un devoir de faire du bien aux autres hommes dans la mesure de nos facultés.

(1) Kant, Principes de métaphysique de la morale. Introduction à la morale, Traduct. Tissot, p. 210.

(2) Ibid., p. 210.

» Tu dois aimer ton prochain comme toi-même, signifie : fais du bien à tes semblables, et ce bien opérera en toi l'amour de l'humanité » (1).

D. Du respect.

« Le respect est le sentiment que la loi fait naître en l'homme pour sa propre nature, et ce sentiment est un fondement de certains devoirs. L'homme doit déjà respecter la loi pour pouvoir seulement se concevoir un devoir en général » (2).

Dans une première manière le principe objectif ou la loi morale est aussi le principe subjectif de détermination, ou plutôt cette loi morale détermine immédiatement et par elle-même la volonté. D'après une seconde manière, la loi morale produit un sentiment dit sentiment moral ou sentiment de respect qui est nécessaire à l'influence de la loi sur la volonté; il est le mobile de l'action. Ainsi l'opération de la loi morale n'est pas immédiate, mais médiate. Ce sentiment et ceux de peine, d'humiliation sont des à priori comme la loi morale elle-même. Enfin, d'après une troisième manière, pour que l'homme puisse être afiecté par des concepts de devoir, il doit posséder certaines dispositions esthétiques : le sentiment moral, la conscience (est-ce un sentiment ?) l'amour de l'humanité, le sentiment du respect.

Je ferai remarquer ici que ces divers sentiments

(1) Ibid,, p. 211, 212.

(2) Ihid,, p. 212.

ne nous sont point donnés comme des à priori, et que le respect est seul attribué à la loi morale. Une autre observation s'impose. Il n'y a pas ici comme dans la seconde manière, l'identification du sentiment du respect avec le sentiment moral, qui est une ca|)acité du plaisir perçu par la conscience, dans certains cas donnés, tandis qu'il ne figure point dans la définition du respect.

il y a diverses acceptions, on le sait, du sentiment moral. On a voulu y voir comme un sens particulier permettant de différencier le bien du mal, une sorte de pierre de touche. On l'a considéré aussi comme une impression produite par le jugement moral sur notre sensibilité. Comme éléments particuliers, on y a distingué le respect pour la loi, la sympathie, l'amour d'où procède la pitié dont Schopenhauër a fait le principe fondamental de l'éthique. On doit y comprendre la joie intérieure qui découle de l'accord de nos actions avec la loi du devoir, le chagrin, l'humiliation, le remords qui peuvent se manifester en nous après la violation de cette loi.

Or, le sentiment, par définition, n'étant et ne pouvant êlre qu'une modification de la sensibilité, est en lui-même toujours un fait empirique, quelle que soit la cause, rationnelle ou affective dont il procède. Donc, ni le sentiment du respect ni celui du chagrin de l'humiliation ne peuvent être des conceptions à priori, à moins que tous les sentiments quelconques ne soient des à priori. L'in-

contestable vérité est qu'ils sont tous empiriques sans exception. Il n y a que Tesprit de système qui ait pu conduire Kant à attribuer à quelquesuns d'entre eux le caractère àpriori. Il est à remarquer d'ailleurs qu'il ne fait point figurer, dans la question, le sentiment de la contrainte qui est très nettement perçu par la conscience et qui est un fait d'observation incontestable, résultant du contact de notre esprit et de la loi morale. Comme le dit Paul Janet : « Cette contrainte suppose évidemment un,e résistance de la sensibilité » (1). Pour la science morale pure, celle qui se fait avec des concepts, il faudrait encore ici un à priori, comme pour le sentiment du respect.

Donc en faisant appel, comme à un mobile nécessaire, à l'action morale, à des à /?r/or/ subjectifs tels que les sentiments du respect, de la peine, de l'humiliation, sans parler du sentiment moral(2) et de l'amour de l'humanité également nécessaires pour être affecté par les concepts du devoir (3), le philosophe Kant a donné lui-même la meilleure réfutation à l'affirmation suivante : a Tout élément empirique ajouté au principe delà moralité trouble entièrement la pureté des mœurs » (4).

Une réaction inévitable a dû se produire et s'est

(1) Morale, p. 449.

(2) Critique de la raison pratique, p. 248, 256.

(3) Principes métaphysiques de la morale t op, cit,, p. 210,

(4) Métaphysique des mœurs, p. 66.

produite contre une pareille doctrine. On connaît la spirituelle épigramme de Schiller : « Je trouve du plaisir à servir mes amis, il m'est agréable de remplir mes devoirs; cela m'inquiète, car alors je ne suis pas vertueux ». « Est- il défendu à l'homme, demande Barni, de s'appuyer sur les penchants ou les sentiments qui ont été mis dans son cœur pour y être des auxiliaires de la raison, après en avoir été d'abord comme les anticipations instinctives » (1)? Ecoutons maintenant M. Renouvier : a L'obligation de faire son devoir uniquement par devoir, en vue du devoir seul est un paradoxe de Kant » (2). « Ce n'est pas précisément un principe secondaire de la morale que cette bienveillance et cette sympathie naturelles qui lient l'homme à ses semblables, non plus que ce sentiment ou sens moral qui descend de la source secrète des instincts et vient à l'appui de la loi » (3). M. Paul Janet s'exprime ainsi : « Les moralistes, dans la crainte exagérée de tomber dans l'épicurisme, ne nous ont pas assez parlé des cas non moins fréquents où les devoirs sont d'accord avec les penchants » (4). « L'un des paradoxes les plus étranges de la morale de Kant, c'est l'espèce de défaveur qu'elle jette sur les bons sentiments, sur les inclinations naturelles qui nous conduisent au bien

(1) Bnrni, Critique de la métaphysique des mœurs, .^. 234,

(2) Science de la morale, t. I, p. 178,

(3) Jbid., p. 183.

(4) Morale, p. 537.

spontanément et sans elïort. Il ne reconnaît le caractère de la moralité que là on il y a obéissance au devoir, c'est-à-dire effort et lutte, ce qui implique en définitive résistance et rébellion » (1). L'exposition que je viens de faire de la philosophie critique me paraît y démontrer et des erreurs et des contradictions. Il y a erreur à prétendre que le sentiment du respect est le mobile nécessaire de tout acte moral. Le devoir de bienfaisance est admis, reconnu. Peut-on affirmer qu'il soit accompagné nécesssairemcnt par le mobile du respect qui détermine l'action? La pitié, avec ou sans sympathie n'est-elle point maintes fois la cause agissante? De cette exclusion générale du sentiment, sauf le cas du respect, il résulte que tout ce qui dans notre conduite tient au dévouement, au sacridce disparaît de l'éthique. La raison en est simple. Le dévouement a très particulièrement son origine dans le côté afïectif de notre être. D'où il suit que la morale de Kant ne peut dépasser la justice, sans contradiction, et demeure, à ce titre, insuffisante et incomplète puisque la nature humaine va au delà. Aussi Barni a-t-il pu dire : « La formule de Kant est plutôt la formule de la justice que celle de la charité. Cette morale est sans doute admirable, mais par ce côté elle manque de largeur » (2). Je rappelle une autre erreur

(1) Ihid., p. 447, voir aussi 450.

(2) Barni, ouvrage cité, p. 221.

grave déjà signalée dans la prétention de convertir en à priori, indépendants de toute expérience, des sentiments qui, par nature en tant que sentiments, se refusent à cette conception.

Puisque le sentiment joue en éthique un rôle fort important, par une véritable collaboration avec la loi du devoir, il s'ensuit qu'il y a encore une nouvelle erreur à lui refuser tout rôle auxiliaire dans la théorie de la conduite. Il y a de plus contradiction à le faire quand on a reconnu catégoriquement que : « L'homme doit avoir les dispositions esthétiques suivantes pour être affecté par des concepts de devoir : le sentiment moral, la conscience, l'amour de l'humanité, le sentiment du respect ».

La morale du devoir prime, incontestablement, toute morale qui procéderait directement de la sensibilité, qu'il s'agisse de sympathie, d'amour, de pitié, de bienfaisance. Il ne peut y avoir et il n'y a que corrélation, consensus harmonique entre les concepts rationnels et les instincts affectueux qui sont en nous, avec une subordination certaine des seconds aux premiers. Tout ce qui améliore les instincts de ce genre ne peut qu'augmenter notre respect pour la loi morale et nous solliciter, à titre de mobiles subjectifs, à la mettre en pratique. Ils constituent un contingent que la morale fondamentale de l'obligation ne saurait négliger, sans tomber dans l'abstraction pure. Ces instincts cultivés donnent un tour de plus en plus heureux au

caractère, et se transmettent incontestablement comme germe par l'hérédité. Tant et si bien que pareille culture non seulement nous améliore, mais est aussi susceptible d'améliorer notre descendance, lui rendant le devoir plus facile.

Donc la loi morale trouve de véritables auxiliaires dans Tordre du sentiment.

La religion.

A première vue, Tamour semble bien être le principe fondamental de la morale du christianisme, et comme confirmation, je rappellerai que toutes les doctrines qui en sont issues adoptent le même principe. 11 me paraît opportun de revenir sur ce qui a été dit, à ce point de vue. Etant donnée Timportance de la question, et le rôle considérableque la religion chrétienne joue dans l'économie des choses, peut-elle être considérée comme Tun des auxiliaires importants de la morale ? Il y a là évidemment un fait de premier ordre à élucider.

Bien que le christianisme soit une métaphysique incontestable, une de ces métaphysiques religieuses à l'usage du grand nombre comme le disait Schopenhauër, il n'est cependant qu'une philosophie médiocre, en ce sens qu'il manque d'un caractère vraiment systématique. Les choses n'y sont pas approfondies, reliées entr'elles par une logique même approximative. Ainsi, l'amour

sans doute lui sert de principe général en éthique, mais en même temps il admet un idéal positif dans la personne du Christ. Mais pour que cet idéal extérieur puisseavoir une influence réelle, il fautque les traits en soient au préalable tracés au-dedans de nous. Faute de quoi il demeure sans efficacité. Cet idéal est la loi morale, est la conscience dont saint Paul, comme je l'ai dit j)récédemment, a reconnu Texistence et l'autorité chez les Païens. Ainsi, bien que l'amour paraisse être le principe fondamental de la morale chrétienne, elle reconnaît aussi la conscience, un concept rationnel et un idéal réalisé par Jésus-Christ. L'hétéronomie de cette morale ne serait donc pas complète, mais on pourrait lui reprocher d'avoir exagéré la part faite à l'auxiliaire, sous le nom de grâce efficace, la plus haute expression de l'amour.

Kant a déclaré que l'éthique ne s'étend pas au delà des boi'nes des devoirs de l'homme envers lui-même et envers les autres hommes. 11 a dit aussi : ce La religion comme science des devoirs envers Dieu est entièrement placée en dehors des bornes de la morale philosophique pure, elle n'est point un complément de la morale » (1). Ces dernières paroles surtout me paraissent peu concordantes avec celles-ci : « 11 est du devoir de l'homme envers lui-même d'appliquer cette idée de Dieu qui se présente nécessairement à la raison.

(1) Principes métaphysiques delà morale, p. 188. Dupuy

If.

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à la loi morale en nous où elle est d'une très grande fécondité morale. Dans ce sens, il peut être vrai de dire que c est un devoir de l'homme envers lui-même d'avoir de la religion » (1). « Le principe chrétien de la morale même n'est pas pour cela théologique (par conséquent hétéronome), mais il exprime l'autonomie de la raison pure pratique par elle-même, car la morale chrétienne ne donne pas la connaissance de Dieu et de sa volonté pour fondement aux lois morales...

« C'est de cette manière que la morale conduit, par le concept du souverain bien, à regarder tous les devoirs comme des commandements de Dieu » (2), Si l'on acceptait ce dernier point de vue du célèbre philosophe, il existerait une merveilleuse concordance entre la loi morale indépendante de la religion et la morale telle qu'elle procède du christianisme. Si donc il en était ainsi, la croyance en Dieu serait le meilleur auxiliaire de l'éthique, notre conscience étant alors conçue comme l'organe plus ou moins fidèle du principe suprême. L'expérience à cet égard nous donnerait elle des indications positives?

J'invoquerai tout d'abord le témoignage autorisé du néo-kantismens, daun passage déjà cité : « Comme la religion est un lien très puissant et une source de moralité aussi, pour ceux entr'autres

(1) Jbid,, p. 116, trad. Tissot.

(2) Kant, Critique de la raison pratique, p. 340.

qui sont loin de la raison, ou en méconnaissent les lois; et comme par le lait l'humanité s'est montrée jusqu'ici peu capable de tendre à la justice et à la paix sous la seule impulsion des idées morales... » (1).

Proudhon, génie puissant, mais faux, adversaire irréconciliable s'il en fut, traite la question avec les contrastes de pensée qui lui sont familiers et la brutalité de forme dans laquelle il se complaît, a Pour faire le bien aurions-nous deux motifs : le respect de nous-même et celui de la divinité ? Mon obéissance à Dieu ne peut rien ajouter à ma valeur morale. Entre la religion et la morale, il y a une différence irréductible qui se change en véritable antagonisme. L'obéissance à la loi n'étant méritoire qu'autant qu'elle est libre, et que la loi est avouée par la conscience, la religion au point de vue de la morale ne sert de rien. De la crainte des natures supérieures, le sacerdoce a fait le principe de la vertu; ce qui n'était proposé d'abord que comme motif auxiliaire d'attachement au bien et d'horreur pour le mal est devenu la raison principale et prépondérante. Alors, quand la piété diminue, les mœurs se corrompent (2). La religion chrétienne est l'ensemble des moyens thérapeutiques et prophylactiques enseignés par Dieu même,

(1) Science et morale , I, p. 525.

(2) Proudhon, De la justice dans la révolution "et dans l'Église, II, p. 12, 13, 14.

par lesquels riiomme dégradé se rétablit dans la vertu et conserve ses mœurs (sacrements, office, pratiques variées) (1). Traiter la morale par la religion c'est la corrompre. L'œuvre de justice et de vertu est remplacée par la foi (2). Toute religion divise la conscience et détruit la morale, en substituant à la notion positive de justice une notion sous-introduite et illégitime » (3).

a La morale des jésuites (le probabilisme) est le dernier mot de la religion. Le probabilisme est la quintessence de toute idée religieuse » (4).

Le célèbre polémiste vient de se prononcer bien catégoriquement. N'aurait-il point cependant dépassé sa propre pensée en tenant un pareil lanl^agePll y a plus d'une question de ce genre que suggèrent ses écrits. Quoi qu'il en soit, aux citations qui précèdent je vais en ajouter une autre : « L'exercice du sens moral, de la fonction juridique est lent à s'établir dans l'humanité. Qui ne voit que c'est précisément afin de suppléer à cette lenteur que la nature crée en nous cette autre conscience tout idéale, le respect divin, la religion? Niera-t-on aussi que la religion ait son foyer dans une action particulière de l'àme et n'y verra-t-on que le produit de notions erronées... ? La religiosité

(1) Ibid., II, p. 15.

(2) Jbid., II, p. 17.

(3) Ibid., II. p. 41.

(4) Ibid,, II, p. 346.

est un attribut de Tàme, un mode de son activité, ce que j'appelle une fonction. Tout ce que je prétends, c'est que cette religiosité, sorte de supplément à la justice, n'est autre chose au fond que la forme première, idéale, objective, symbolique de la justice, forme qui doit diminuer, s'atrophier par le progrès de la justice qu'elle représente » (l).

Pourquoi donc dire tout à l'heure tant de mal de la religion, pour arriver ensuite à en dire tant de bien? Car la fonction qui lui est attribuée, avant l'apparition de la justice, est d'une utilité souveraine pour l'humanité. C'est toujours le même homme qui, après avoir maudit, puis nié Dieu, déclare que : « L'athéisme se croit intelligent et lort; il est bète et poltron » (2). Il dit aussi ailleurs : « Le mysticisme est indestructible. Il est un nom qui le résume et que rien ne saurait effacer de la pensée des hommes : c'est le nom de

Dieu » (3).

Encore une citation que j'emprunte à Guyau : a En (ait, une grande partie des plus nobles actions humaines ont été accomplies au nom de la morale religieuse et philosophique; il est donc impossible de négliger cette féconde source d*activité » (4).

Qui parle ainsi? \Jn évolutionniste à sa manière,

(1) Ibid,, II. p. 440.

(2) Ibid.

(3) Ibid., III. p. 605.

(4) Guyau. Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction,

qui n'est point (;elle de Spencer, un homme qui a essayé de fonder l'éthique en dehors des idées d'obligation et de sanction et qui reconnaît qu'en fait, c'est-à-dire au nom de l'expérience elle-même, il y a des morales ém inentes en dehors de celle qu'il préconise. Ainsi de l'aveu de Guyau il y a une morale religieuse qui s'est montrée, à tout le moins, un des adjuvants, un des auxiliaires les plus importants de l'éthique.

Le beau.

Au dire de M. Paul Janet nous devons aimer la loi morale pour sa beauté et jamais les anciens n'ont conçu autrement le bien que comme l'objet souverainement aimable, souverainement désirable (1). D'où il suit que le beau doit être considéré comme le premier auxiliaire du bien, à moins qu'il ne se confonde avec lui.

La tendance à la confusion des deux idées se trouve chez Platon et son école; de nos jours à un haut degré chez M. Ravaisson. M. Cousin distingue et fait, ce semble-t-il, du bien le principe du beau.

La distinction me paraît assez évidente et suffisamment établie pour que je n'insiste pas sur ce point de vue. Mais il s'en présente un autre qu'il s'agit de traiter maintenant. Le beau a-t-il une

(I) Ouvrage cité, p. 455.

valeur morale bien qu'elle soit subordonnée? Est il ou non un auxiliaire de l'éthique?

Le beau n'étant point identique avec le bien, conception qui en ferait la morale même, il doit être ou le produit de la morale ou lui être étranger, malgré certaines similitudes. Dans les deux cas, son action pourrait intervenir d'une manière efficace dans l'obéissance à la loi de la conscience. Sa provenance ou les similitudes qu'il présente avec le bien seraient l'explication du lait.

De même qu'il y a un idéal du bien, il y a aussi un idéal du beau; l'un et l'autre s'imposent, quoiqu'avec certains caractères différents. Le premier nous commande impérieusement, nous fait une obligation et au besoin, comme une contrainte de l'obéissance, tandis que l'autre nous sollicite sur un tout autre ton, et doit être plutôt qualifié de persuasif que d'impératif. Nous nous sentons tenus à l'obéissance vis-à-vis de la loi du devoir et nous sentons en faute quand elle n'est point écoutée. Ce sentiment est le remords. Nous sommes, dans l'autre cas, invités à la réalisation d'une conception que les sens ou la pensée éveillent en nous, et qui a ce caractère particulier de ne produire aucune réaction contraire de notre état passionnel. Là point de résistance, car il n'y a point d'obligation, aucune contrainte. Par conséquent regret possible, mais aucun remords, lorsque nous échouons dans notre tentative de réaliser l'idéal conçu.

Donc, il existe en nous une disposition mentale

qui nous porte, clans ronire du beau, à chercher ce qui doit être, à chercher le mieux, et à le chercher dans un véritable esprit de désintéressement. a Le sentiment du beau n est pas moral par luimême, mais du moins il prépare le bon accord de la sensibilité avec la morale, savoir le plaisir d'aimer quelque chose sans but d'utilité » (1). Nous cherchons le beau en lui-même et pour luimême. Il y a là une double condition psychologique dont certaines analogies avec les caractères propres au bien sont frappantes. Nous sommes donc en présence de deux lois parallèles, quant à révolution des phénomènes qu'elles régissent. De cet état de choses on est porté à conclure que l'élévation, le perfectionnement de nos sentiments et de notre pensée ne peuvent qu'être favorables, exercer une action adjuvante utile pour le plus grand profit de la moralité elle-même, qui est, elle aussi, une amélioration, un perfectionnement de notre être. C'est là comme un consensus, une synergie dont l'existence paraît très probable.

La corrélation du bien et du beau est en grande faveur. M. Renouvier, qui est l'un de ceux qui ont le mieux établi les différences de ces deux idées, n'en conclut pas moins que l'art est éminemment moralisateur, et l'agent peut-être le plus efficace comme le signe le plus assuré de la civilisation (2).

(1) Kant, Principes métaphysiques de la morale, p. 114-115, trad. Tissot.

(2) Science de la morale, I, p. 269.

Les sentiments esthétiques, bien que n'appartenant point spécialement à l'ordre moral, soutiennent avec cet ordre une relation très étroite (1). L'art nous fait sympathiser avec la vie humaine tout entière, loin de nous porter à l'égoïsme (2). Le sentiment du respect est toujours dans une certaine mesure impliqué dans le sentiment esthétique. Ce dernier est approuvé par la raison qui le reconnaît éminemment conforme à l'essence et à la vie intérieure de l'agent moral, en rapport avec ses notions d'ordre et ses vertus. Il vient donc à l'appui du devoir (3). Au dire de M. Fouillée, le beau est le plus indestructible appui de la moralité (4).

La corrélation, sans être l'identité, devient une union très intime dans la pensée de TEcole platonicienne. Le bien sans doute est le principe et la source du beau, mais celui-ci est différencié de la source dont il émane qui serait, à la fois, et le principe suprême et une des manifestations de ce principe, unie intimement à deux autres manifestations primordiales : le beau et le vrai. Cette même pensée nous la retrouvons dans les paroles suivantes de M. Cousin : « Dieu se manifeste à nous par l'idée du vrai, par l'idée du bien, par

(1) Jhid,, l, p. 46.

(2) Ibid., I, p. 269.

(3) jbid., I, p. 47.

<4) Revue des deux mondes, 15 juin 1889, p. 805,

ridée du beau. Ces trois idées sont égales cntr'elles et filles légitimes du même père. Chacune d'elles mène à Dieu parce qu'elle en vient. La vraie beauté est la beauté idéale et la beauté idéale est un reflet de l'infini. L'art est par lui-même essentiellement moral et religieux, car il exprime partout dans ses causes la beauté éternelle » (1).

Cette union, cette harmonie intime entre le beau et le bien quand elle existe en réalité, car chez l'homme un pareil équilibre est loin d'être fréquent, ne peut être que favorable à la morale, et, par conséquent, avoir une valeur certaine à titre d'auxiliaire. Mais si l'art, ainsi que le pensent M. Renouvier et bien d'autres, a une action civilisatrice considérable, sa part d'action moralisante, chez les individus, est certainement beaucoup plus restreinte. Au cours des siècles, et parmi les peuples où l'art a brillé d'un vif éclat, ses plus éminents interprètes se sont-ils particulièrement distingués par leur moralité? La nation la mieux douée, artistiquement parlant, tient-elle la tête du monde civilisé pour l'austère pureté de ses mœurs? D'autre part, des populations très morales, comme je l'ai montré précédemment, se sont montrées réiractaires à l'art, au beau, à la civilisation. Ni le vrai, ni le beau n'ont fait jaillir de leur esprit engourdi la moindre étincelle.

Guyau a pensé, lui aussi, que l'art a une mora-

(1) Cousin, Du vrai, du beau, du bi^n, p. 187.

lité sociale et (jue la beauté est par elle-même moralisatrice, parce qu'elle est une expression de la vraie sociabilité {VArt au point de vue sociologique).

Dans la beauté morale, nous voyons comme une pénétration du bien par le beau. Cette beauté morale appartient au mérite seul (l). Il y a toujours dans l'acte méritoire quelque chose de ce qu'on nomme dévouement ou sacrifice (2). Il apparaît, en son siège véritable et définitif, dans le spectacle de l'accomplissement du bien au delà de la justice (3).

Le vrai.

A côté du beau figure le vrai parmi les auxiliaires de la morale, il serait même le meilleur de tous, si, comme le pensait Socrate, il suffisait de connaître le bien pour le faire; la science morale et sa pratique seraient tout un. De là, il est possible de conclure, dans une sphère assez étendue, au rôle moralisateur de la science, et son influence serait bien plus considérable encore si rhomme était un être sans passions, ou n'ayant que des passions toujours dirigées, gouvernées par une règle supérieure. Auquel cas l'Ethique n'aurait pas d'auxiliaire meilleur et plus indispensable que le savoir.

(1) Reuouvier, op, cit., p. 280.

(2) Ibid., p. 237.

(3) Jbid., p. 281.

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Toutefois le vrai embrasse des horizons beaucoup plus vastes que ne le comporte la conception de Socrate.

Je n'ai point cherché à définir le sentiment moral, ni le beau qui procède également de Testhétiquc. Je ne chercherai pas davantage à définir le vrai, parce que dans ce cas comme dans les deux précédents, nous sommes en présence de données simples, primitives, indécomposables (l).Dans de pareils termes, toute définition n'est plus que de la tautologie, ou, à tout le moins, une caractéristique approximative.

M. Cousin a essayé, sans beaucoup de bonheur, de donner une définition du vrai. « La philosophie, dans tous les temps, roule sur les idées fondamentales du vrai, du beau et du bien. L'idée du vrai philosophiquement développée c'est la psychologie, la logique, la métaphysique » (2). (Et un peu la morale probablement). Seulement il y a autre chose dans le monde que la vérité philosophique concentrée dans la cervelle humaine, il y a aussi la vérité scientifique à la(|uelle il faut faire une place dans le vrai, place qui s'élargit tous les jours. Comme il était difficile à M. Cousin de faire de cette vérité là un attribut de Dieu, comme de la vérité philosophique (3), et en parti-

(1) Cousio, Du vrai, du beau et du bien, p. 344.

(2) Jbid., p. 12.

(3) Ihid., p. 72. (( Comme tout phénomène a son sujet d'inhérence, de même ia vérité suppose un être en qui elle réside ».

cipation avec elle, dans cette situation délicate il a cru pouvoir passer sous silence une question embarrassante.

On ne saurait méconnaître que Platon et son école sont, dans cette question, des abstracteurs de quintessence. Les idées du vrai, du beau et du bien n'ont aucune existence propre qui en fasse des manifestations de la divinité, « idées égales entr'elles et filles légitimes du même père » (1), comme l'a dit Cousin. Il n'y a point à admettre une chose qu'on appelle l'idée du bien, une autre qu'on appelle l'idée du beau, une autre qu'on appelle l'idée du vrai et constituant trois attributs spéciaux de l'être suprême. Mais il y a des choses bonnes, d'autres qui sont belles, d'autres qui sont vraies. De même il y a des choses laides, d'autres qui sont mauvaises, d'autres qui sont fausses. J.es trois idées du beau, du bien, du vrai ont tout juste autant de réalité que les trois idées du laid, du mal et du faux, dont je demande quel est le sujet d inhérence.

Une analyse sommaire vaudra mieux que cette synthèse purement imaginaire.

Le vrai possède des analogies qui le rapprochent du beau et du bien. On peut y reconnaître un certain idéal que l'esprit humain, lorsqu'il a secoué la torpeur primitive, poursuit incessamment. De plus le vrai, comme certain bien, comme le beau,

(1) Op. cit., p. 187.

est désintéressé. On le cherche pour lui-même, rapplicationpratique, non négligeable, il s'en faut, se présente ensuite, s'il y a lieu. Chercher ce qui est vrai, comme chercher ce qui est bien sont des besoins primitifs plus ou moins accentués de notre nature. Ils répondent à un appel de celle-ci qui, pour le vrai, sont l'expression d'un devoir envers soi-même. Ce devoir est celui du perfectionnement de notre être, qui nous sollicite à faire la lumière sur le sujet que nous sommes et sur l'objet ou milieu qui nous entoure.

Nous sommes en présence d'un cas où l'intérêt et le devoir concordent, ainsi qu'il arrive pour la question du droit et de l'utile. Dans l'espèce, il y a une attraction parfois très puissante du vrai sur notre nature l'invitant à se développer et, par conséquent, à se perfectionner. Nous cherchons le vrai surtout dans les phénomènes et les lois de choses; nous cherchons aussi leur explication si possible. Tel est le rôle assigné à la science générale.

Ainsi action morale auxiliaire très directe du vrai au bénéfice de l'Ethique. Mais il y a aussi une action indirecte, car dans son application au vrai l'esprit s'habitue à la règle, à In mesure; il se discipline, s'assouplit, se rectifie, apprend à s'élever au-dessus des faits particuliers dans la poursuite des grandes harmonies mentales. Tout ce qui transporte l'esprit dans les régions sereines de la pensée, tout ce qui l'épure et l'ennoblit, tout ce

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