I II
qui en agrandit les horizons ne peut que favoriser la morale proprement dite.
Le vrai est donc à double titre un auxiliaire important de l'Ethique, et c'est ainsi que le vrai met le dernier sceau à la moralité (1).
A posteriori, l'intervention des passions humaines est un élément perturbateur dont il faut tenir le plus grand compte. A posteriori également, il est bien rare d'observer un développement parallèle et un équilibre parfait des facultés, l'exaltation des unes, par une sorte de balancement, semble amener souvent la dépression des autres. Mais à priori l'harmonie naturelle et si rare des fonctions du vrai, du beau et du bien est indiscutable. Et c'est parce que le génie merveilleusement poétique et par cela même peu rigoureux de Platon avait été frappé par la concordance de ces idées, comme il les appelait, qu'il montre une tendance évidente à les identifier sans l'avoir fait complètement. Finalement il les a unifiées dans le principe suprême de la divinité ou semble l'avoir fait. M. Cousin les unifie de même, a Le vrai, le beau, le bien ne sont pas trois essences distinctes : c'est une seule et même essence considérée dans ses attributs fondamentaux; dans l'être où ils résident, ils sont indivisiblement unis, et cet être à la fois triple et un, qui résume en soi la parfaite beauté, la parfaite vérité et le bien suprême, n'est autre chose
(1) Kenouvier, I, p. 48,
que Dieu » (1). Là où M. Cousin unifie M. Ravaisson identifie : l'idéedu bien se ramène à la beauté, la beauté à la bonté ou amour.
L'utile.
Placer Futile au nombre des auxiliaires de. la morale peut paraître de Toutrecuidance et toucher presque au scandale. Pourquoi ? Parce que d'après un préjugé séculaire ce qui est moral est essentiellement désintéressé. Tout ce qui a un caractère intéressé est étranger ou contraire à la morale.
Et cependant pareil principe est faux en luimême. Je ne citerai d'ailleurs qu'en passant l'exemple de l'utilitarisme anglais qu'on accuse généralement d'immoralité profonde, et pour lequel il est permis de penser qu'il y a quelque chose de fondé dans ce reproche, et quelque chose qui ne l'est point. Cet exemple ayant été donné non seulement par des hommes de haute valeur, mais encore d'une moralité personnelle non douteuse, cela doit donner à réfléchir sur le caractère nécessairement désintéressé de tout acte moral.
11 y a donc ici une présomption qui nous frappe, avant toute discussion, et celle-ci met en relief des arguments qui ne manquent pas d'une certaine autorité. Je commencerai par en appeler à
(1) Cousin, op, cit,y p. 404,
Kant lui-même qui, a|)rès avoir indiqué les postulats de la raison pratique comme une œuvre de la volonté, ajoute : « Je m'attache à ces croyances et ne les abandonnerai pas, car c'est ici le seul cas où mon intérêt, dont il ne m'est permis ici de rien rabattre, détermine inévitablement mon jugement » (l). Voici donc dans l'ordre moral la porte ouverte à l'intérêt et par qui? par Kant lui-même. M. Renouvier, dans un passage déjà cité, dit que les philosophes qui défendent le principe juridique ne contestent pas l'existence de principes d'action ou mobiles légitimes en eux-mêmes, tels que le désir du bonheur, l'intérêt particulier ou l'utilité générale, la sympathie, etc. Il va même jusqu'à dire, dans un autre passage, que si la raison apporte la règle des actes moraux, elle n'en est pas néanmoins le premier moteur. Ce moteur est la cause finale, principe des passions, le bien en général, le bonheur. Une place et une place considérable est donc faite en morale à l'utilité par le Néo-Kantisme. Enfin, en se plaçant à un point de vue fort différent, il n'est pas contestable que les religions, du moins celles d'ordre supérieur, n'aient pour but essentiel d'assurer le bonheur des hommes dans le présent, si possible, mais à coup sur dans l'au-delà.
L'humanité a perdu son Eden primitif, mais elle a comme une réniiniscence de cet âge d'or et
(1) Critique de la raison pratique, p. 363, 364. Dupuy
cherche à le retrouver. C'est là un instinct profond, faux ou vrai dans son objet, mais réel en soi et qui demande impérieusement à se satisfaire, ou dans ce monde ou dans l'autre. Telle est la source d'où émane le millénium de ces utopistes qui attaquent, avec une aveugle fureur, les principes mêmes de toute civilisation.
Ce n'est pas tout. La morale a, comme éléments essentiels, le droit et le devoir. Celui-ci a, penset-on, pour caractère général, le désintéressement, fait qui manque d'exactitude En supposant qu'il soit toujours vrai, cpiand il s'agit de nos rapports avec nos semblables, il est bien évident qu'il n'en est plus ainsi lorsque nous tenons compte de nos devoirs envers nous-mêmes. Ici, comment pourrions- nous être vraiment désintéressés PN'estil point d'ailleurs absolument certain que la pratique de ces devoirs nous est avantageuse au premier chef? 11 faut donc ou les nier, ou reconnaître qu'ils sont pour nous d'utilité première. D'ailleurs, lorsqu'il s'agit de nos semblables, les actes de désintéressement, d'impartialité, de justice, ne sont-ils point comme une auréole autour de la tête de l'honnête homme? La réputation qu'il possède, la considération qui l'entoure, le respect affectueux qu'on lui témoigne, sont pour lui choses utiles s'il en fut. Serait-il immoral d'en tenir compte dans la conduite de la vie? N'y a-t-il point là un but désirable, un bonheur permis?
C'est en se plaçant à ce jK)int de vue qu'on a
cherché, dès l'antiquité, à confondre l'utile et le bien. Cicéron, en particulier [de Officiis), insiste beaucoup, et à diverses reprises, sur ce fait qu'il n'y a de vraiment utile que ce qui est honnête. Proposition qui, pour n'être pas toujours vraie, l'est généralement. Elle l'est, d'ailleurs, non seulement dans les rapports des individus entre eux, mais aussi dans nos rapports vis-à-vis de l'Etat que je suppose fidèle à sa mission de nous défendre, de nous protéger dans nos personnes et dans nos biens, l^'obéissance aux lois du pays est un devoir social qui n'est nullement désintéressé, car l'obéissance des citoyens permet de leur rendre des services qu'ils n'obtiendraient point par une habitude de révolte, de rébellion fréquente contre l'autorité établie.
Ce n'est pas tout encore. Je viens de montrer que le devoir et l'utile peuvent très bien se concilier. Or, à côté du devoir, nous avons le droit inné, comme l'appelle Rant, et sur lequel il s'est fort peu appesanti; |)lus le droit extérieur qui a été l'objet essentiel de son livre sur les Eléments métaphysiques de la doctrine du droit. Les deux sont pour l'homme d'une utilité certaine; ils ont donc pour lui un intérêt majeur. D'où il suit que le droit, l'un des deux éléments fondamentaux de la morale, étant une expression très directe de l'intérêt personnel, le désintéressement n'est d'aucune manière une condition sine quâ non de l'Ethique. Je dois néanmoins mentionner le mau-
vais usage ou l'usage importun, imprudent fait du droit, lequel entraîne des conséquences plus ou moins fâcheuses ou même funestes, mais la responsabilité n'en remonte pas au droit lui-môme. En soi, il est bon et utile, mais l'ignorance, l'imbécillité, les passions humaines peuvent en faire, par une application faussée, un véritable fléau frappant et les coupables et ceux qui ne le sont point. Je rappellerai ce qu'a été, dans certaines conjonctures, le droit de sufïrage exercé par tous. De même, le droit à l'insurrection, n'étant qu'une ressource extrême, n'est pas un moyen d'usage courant pour la réforme des institutions. La révolution pour la révolution n'est qu'une politique de fous furieux.
L'imitation.
Dans ses Principes métaphysiques de la morale, Rant semble attribuer à l'exemple et par suite à l'imitation une place importante. Le moyen expérimental (technique) de l'éducation morale, dit-il, est le bon exemple dans le maître lui-même qui doit être d'une conduite édifiante, et les bons conseils dans les autres, car l'imitation est, dans l'homme encore inculte, le premier mobile de la volonté vers l'admission des règles qu'il se fait ensuite à lui-même. Quant à la force de l'exemple soit du bien, soit du mal, qui s'offre au penchant pour être imité ou rejeté, il faut dire que la conduite d'autrui ne peut servir de règle à la nôtre,
car cette règle consiste uniquement dans l'autonomie subjective de la i*aison pratique de chacun. Par conséquent, la conduite d'autrui ne doit point nous servir de modèle, mais seulement la loi. Le bon exemple ne doit point servir de modèle, mais il doit servir seulement à prouver que l'on peut faire ce que prescrit le devoir. Kant est encore revenu sur ces idées dans la Critique de la raison pratique (I).
L'opinion de Rant ne me paraît point admissible. Modèle et loi sont choses distinctes ; le premier est un mobile qui nous pousse à obéir au commandement qu'est la loi. Quand l'exemple est bon, il nous sollicite au bien, autrement dit à l'obéissance, parce qu'il y a en nous un instinct d'imitation d'une véritable puissance avec lequel il faut compter, comme l'a bien prouvé M. Tarde, tout en exagérant l'importance de cet instinct. Ainsi la loi commande et l'exemple est un modèlequi nous sollicite, ctàcetitreil joue le rôled'auxiliaire pourl'éthi-
que. Quand l'exemple est mauvais, effet contraire.
S'il y a des imitateurs dans ce monde, il y a aussi des initiateuis. H y a beaucoup de moutons de Panurge, mais nous ne le sommes pas tous. Au surplus, il y a des degrés et des variantes singulières dans l'imitation.
La genèse de ce fait est due certainement à des causes multiples. Ainsi nous imitons peu ou beau-
(1) Pages 174-175.
coup par sympathie; nous imitons par entraînement passionnel de nature religieuse quand, par exemple, une révolution de conscience, un sentiment très vif de la coulpe conduit les gens à se faire ou trappistes ou carmélites. Ces entraînements peuvent aussi être dus au fanatisme ou au patriotisme. Chacun connaît ces accès de délire aigu qui s'emparent si aisément des foules. Ici comme dans tous les faits d'entraînement indiqués, la suggestion joue un rôle de premier ordre. Nous imitons encore parce que nous avons été influencés par un grand et surtout puissant caractère; parce que nous avons été dominés par une brillaute intelligence; parce qu on a éveillé en nous le sentiment du beau dont l'idéal nous fascine ; parce qu'on a éveillé en nous un autre idéal : celui qui exprime la loi morale.
Une autre cause incontestable d'imitation, c'est lorsqu'on a reconnu d'une manière certaine l'utilité d'une chose quelconque. Ainsi, quand le peuple français a essayé d'acclimater chez lui le régime parlementaire, ce n'est point un simple acte réflexe de sa part, mais bien à cause des avantages dont il faisait bénéficier l'Angleterre. Ce n'était certainement point de l'imitation pour elle-même. Il en a été de même quand on a substitué aux armes à feu se chargeant par l'orifice de sortie, d'autres armes à feu se chargeant par la culasse; quand on a substitué à la poudre avec fumée de la poudre sans fumée. Dans tous les faits
de ce genre et autres analogues, il y a une imitation qui n'est point de l'imitation pour ellemême, c'est-à-dire une chose qu'on répète simplement parce qu'on Ta vu faire.
En termes généraux, limitation est susceptible de passer à une solidarité, soit dans le bien, soit dans le mal, et dans la famille et dans la société. Il y a donc un devoir strict de donner de bons exemples chez soi, d'abord, et en public ensuite. 11 faut reconnaître qu'elle est nuisible ou favorarable, suivant les cas particuliers. Par conséquent, si elle peut, dans une certaine mesure, servir d'auxiliaire à la morale, malheureusement d'ordinaire l'influence est inverse.
D'après ce qui précède, il en est de l'imitation comme de beaucoup d'autres choses, que nous faisons d'abord par instinct, que nous raisonnons ensuite. Aussi l'imitation brute, pour ainsi parler, primitive quant à sa genèse, celle qui paraît presque un phénomène réflexe, est essentiellement propre aux natures inférieures, à ces natures où l'espèce, comme chez l'animal, est presque tout et l'individu à peu près rien. Le but à poursuivre, pour l'homme, est le développement et la culture des germes profonds du sentiment moral, et la mise en relief des caractères propres à la loi des mœurs, de manière à amener la transformation de l'instinct originel en intelligence consciente et réfléchie. L'idéal entrevu, qui nous sollicite au mieux, c'est de mettre en lumière de
plus en plus rindiviclualité et tout ce qui la constitue, réalisant ainsi le progrès dans Timitatiou elle-même. M. Tarde, se plaçant d*ailleurs à un point de vue tout autre, n'a-t-il point dit : a II se peut parfaitement que le flux de l'imitation ait ses rivages, et que par l'effet même de son déploiement excessif il ne survienne une sorte de misanthropie générale, très propre à renforcer en chacun de nous les traits distinctifs de notre individualité intérieure » (l).
Un fait à mentionner* en terminant, c^est l'influence majeure que la doctrine chrétienne accorde à rimitation : « Jésus-Christ nous a laissé un exemple afin que nous suivions ses traces».
(1) Les lois de limitation^ p. 423.
CHAPITIJE XVI