‹ Les fondements de la morale [microform]Chapitre 6 sur 24 · MORALE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

MORALE SCIENTIFIQUE

La morale, considérée comme scientifique, a un point de départ certain dans la tradition sensualiste. Helvétius ne voit, dans l'Ethique, qu'une Physique des mœurs, une branche des sciences naturelles. La porte se trouve ainsi largement ouverte au positivisme de Comte. Pour celui-ci, l'objectif prime le subjectif qui n'en est que l'expression incertaine ou illusoire. La morale, à vrai dire, n'est autrechose qu'une Physique des Mœurs, ayant son point de départ dans l'Histoire naturelle de l'homme. Les mêmes termes, on le voit, se reproduisent, et on pourrait croire à une répétition, à une imitation.

L'objectif étant la principale et presque l'exclusive matière de la connaissance la morale scientifique fut, dans cette donnée, tout naturellement la morale sociale, et telle est bien la doctrine qui fleurit de nos jours au sein du positivisme. Cette philosophie, ayant son point de départ exclusif dans l'expérience externe, n'a d'autre méthode à suivre que d'observer les faits particuliers, puis d'induire, de généraliser, et alors

rEthic|ue iTest et ne peut être que le fruit de cette généralisation. Enhistoire naturelle, quand il s'agit de zoologie, il est impossible de distinguer la morale des mœurs. De même en est- il fatalement pour l'humanité dont l'individu procède, tout comme un animal quelconque procède de sa propre espèce. Dans un cas, comme dans l'autre, l'Individualité n'est qu'un phénomène fugitif et d'une valeur plutôt négative. Au fond, et telle était bien la pensée de Comte, elle est moins qu'une apparence puisqu'il la (jualifie d'abstraction. « 11 n'y a de réel que l'humanité, surtout sous le rapport intellectuel et moral » (l). De cette alfirmation, il est utile de rapprocher cette pensée de Pierre Leroux que l'humanité (orme une unité réelle, substantielle, d'où solidarité intime de tous ses membres.

Je dois préciser et accentuer l'influence de Comte sur le positivisme contemporain. Ce philosophe a reconnu : « L'extrême accroissement fondamental qu'éprouve l'existence réelle en s'élevant de l'organisme individuel à l'organisme collectif ». a La biologie ne saurait être complètement constituée sans l'intervention prépondérante de la sociologie ». Ainsi l'influence de l'association sur le développement biologique et par conséquent sur la physiologie cérébrale (disons la psychologie), a été clairement indiquée par le maître lui-même.

(1) Philosophie positive, IV, p. 590.

M. de Roberty s'est placé sur le même terrain et inspiré des mêmes idées, tout en les dépassant, lorsqu'il a développé son hypothèse bio sociale. « Rien ne défend de conjecturer que cet homme psychologique soit, non une cause, mais un effet; non un facteur, mais un produit et que les véritables causes, les véritables facteurs sont les conditions biologiques et les conditions sociales » (1). « En conséquence, la psychologie, loin d'être considérée comme une science indépendante de la science immédiatement supérieure (sociologie), pourra être regardée, au contraire, comme une dépendance, un prolongement de la sociologie, et comme une étude qui ne saurait devenir une science constituée que lorsque la sociologie aura atteint son plein développement » (2). a La société façonne, développe, je dirais presque crée l'individu psychique » (3). a L'individu apparaît partout comme le laboratoire où agissent les forces sociales, où elles se rencontrent et se combinent avec les forces organiques, pour produire les résultats psychiques » (4). « L'homme social est le produit d\ine action séculaire de la société, d'une pénétration lente et graduelle de l'individu par le milieu social » (5).

(1) Sociologie, p. 187.

(2) Ihid,, p. 188.

(3) Ibid,, p. 195.

(4) Ibid., p. 193.

(5) Ibid,, p. 197.

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Avant M. de Roberty» et obéissant à une influence analogue, Lcwes, en Angleterre, a déclaré, dans son ouvrage : The Physical basis of Mindy que les facultés spécialement humaines de Tintelligence etde la conscience ne pouvaient être que les produits de la coopération des facteurs sociaux avec les facteurs biologiques.

La morale scientifique a pris une physionomie particulière avec l'école de la solidarité sociale qui n'est elle-même qu'une branche gourmande du positivisme. Que signifie, au juste, cette expression de solidarité ? Ce terme a un sens juridique, celui de responsabilité commune à deux ou à un nombre quelconque de personnes. Il a aussi une acception didérente, quand il s'agit de la solidarité organique, auquel cas il s'agit de la relation nécessaire d'un acte de l'économie avec tel ou tel autre acte différent (1). Cette solidarité pouvant, à mon avis, s'entendre également d'un lait anatomique en connexion rigoureuse avec tel autre fait anatomique. Il y a enfin la solidarité morale telle que l'ont entendue MM. Renouvier et Marion (2).

Je n'ai à tenir compte, dans le cas actuel, que de l'espèce de solidarité comparable à l'organique, et qui est précisément la solidarité sociale. Je cède la parole à M. Izoulet.

(1) Litlré, Dictionnaire de la langue française»

(2) H. Mariou, La Solidarité morale.

La solidarité sociale ou morale a ses racines dans les profondeurs du monde physique. Les corps simples agissent et réagissent les uns sur les autres, profondément. L'indépendance apparente fait |)lace à une interdépendance réelle. Ainsi la solidarité est un fait positif universel, fondamental, non pas seulement d'ordre sociologique, mais aussi d'ordre biologique et même d'ordre chimique (l).

L'interdépendance étroite des milliards d'animalcules (cellules) composant un animal constitue la solidarité positive (2). Les cellules sont des individus, elles constituent des individualités physiologiques, possédant à elles seules toutes les propriétés essentielles de la vie. Elles peuvent s'agglomérer, s'associer; aussitôt apparaît dans l'agrégat le phénomène de la division du travail, c'est-à-dire que les cellules se spécialisent, et de similaires deviennent différenciées. Et, conséquence de la spécialisation, la coordination et la subordination s'imposent (3). L'organisation consiste dans une division du travail, c'est-à-dire dans une spécialisation et une coopération, c'està-dire dans une solidarité (4). Des corps simples on passe aux cellules ou protozoaires, de ceux-ci

(1) Izoulel, La Cité moderne, métaphysique de la sociologie, p. 10.

(2) fOid,, p. 437.

(3) /bid„ p. 37,

(4) md„ p. 446.

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aux métazoaires o.u pluricellulaires, ou animaux. De ces derniers nous passons aux hyperzoaires qui constituent les sociétés animales ou agrégats d'agrégats, autrement dit la cité (1). L'association est créatrice. Parle lait de l'association, la cellule est modifiée, transformée, elle acquiert des aptitudes nouvelles (2). La pensée n'a pas toujours existé, l'homme primordial ne pensait pas (3). L'association a créé l'intelligence animale (4). Elle crée la raison et la liberté (5). Le citoyen est immergé dans la cité comme l'animalcule dans l'animal. C*est la cité entière qui sent, pense et agit en lui et avec lui, par lui et pour lui (6). Ce n'est pas l'individu, c'est la cité qui est raisonnable et libre, religieuse et législative, industrieuse, savante et artiste, pensante et parlante (7). L'interdépendance ou solidarité des individus, dans le corps social, est aussi positivement vraie que Tinterdépendance des cellules dans le corps animal (8). La solidarité est le fond et la base de toute sociologie et de toute morale (9). Le corps physique

(1) Izoulet, ihid,, p. 65,

(2) Ihid., p. 34.

(3) Ibid,, p. 145.

(4) Ihid., p. 194.

(5) Ihid,, p. 54.

(6) Ibid., p. 357.

(7) Ibid., p. 371.

(8) Ihid., p. 450.

(9) /bid., p. 18.

est une morale en acte et le corps politique une morale en puissance (1). Le fait moral est essentiellement réductible au fait social. L'homme a un moral parce qu'il est citoyen, c'est-à-dire membre d'une cité (2). Moralité et socialité sont choses rigoureusement identiques. L'humanité ne nous montre pas une cité faite, mais une cité en train de se faire (3).

Ce qu'il faut adorer, s'écrie M. Izoulet, dans un accès de lyrisme, n'est point la patrie, ce n'est point l'humanité (Comte), c'est la cité. Quel sera, en ellfet, le fruit certain de cette bio-sociologie : « L'âme humaine ploiera sous le poids des félicités )) (4).

L'hypothèse générale que je viens de développer a pour fondement métaphysique et logique le j;wov d'Aristote et l'unité réelle, subtantielle de l'humanité, d'où la solidarité nécessaire de tous ses membres (Pierre Leroux). Ici la conception est large et intelligible; tandis que ramenée à la cité, c'est-à-dire aux innombrables sociétés répandues à la surface decette terre, elle est mesquine et semble une réminiscence du clan ou tribu primitive. Chacune de ces sociétés constituera-t-elle un Jiwov particulier ? Quelle que soit sur ce principe l'opinion particulière de M. Izoulet, il n'en est moins cer-

(2) Ibid., p. 457.

(3) Ibid., p. 466.

(4) Ibid., p. 76.

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tain que la formule en est un organisme vivant de sa propre existence. La solidarité des parties constituantes dans cet organisme, leurinterdépendance est un fait nécessaire, une loi de nature pour les simples. En montant de ceux-ci aux composés, aux agrégats, aux agrégats des agrégats, l'évolution doit inévitablement conserverie même caractère. Tant et si bien que la même nécessité existant pour les corps simples, les protozoaires, les métazoaires et les hyperzoaires, la solidarité n'est point un idéal à réaliser, mais une chose déjà faite. La cité en train de se faire serait une contradiction pure et simple. Elle est faite, comprend et justifie toutes les manifestations de Tactivité humaine : le sentiment, la parole, la pensée, la raison, la liberté (11), la législation, l'industrie, la science, Tart et même la religion. Elle est en un mot tout ce que l'imagination peut concevoir. A l'individu qu'est chacun de nous de se contenter du reste.

Un certain ministre de la République, imbu des doctrines de M. Izoulet, a déclaré que l'Etat avait pour morale celle de la solidarité morale reposant sur une base scientifique, c'est-à-dire inébranlable. On comprend sans peine qu'une éthique livrant âmes, corps et biens à la société, c'est-à-dire à l'Etat, doit être la bienvenue pour celui-ci, qui ne demande pas mieux que d'être affranchi de toute entrave. C'est la conception de Hegel qui revient après avoir suivi une autre filière et qui avait un

certain correctif dans l'autocratie d'un seul maître. Tandis que la solidarité des démocraties égalitaires nous réserverait la plus intolérable des servitudes, sans aucune espérance d'y voir mettre un terme. Ce serait la liberté perdue, sans retour, au nom de ce qu'on appelle la science.

Le divorce devrait-il donc se consommer entre la République et la Liberté?

Telle n'est point la pensée de M. Izoulet. D'après lui, les cellules s'agrègent (on ne sait pourquoi); puis, au nom du principe de la division du travail (qui ne se comprend que chez des êtres dont l'intelligence fonctionne déjà), ces cellules se spécifient, se coordonnent et se subordonnent. L'égalité n'est donc plus qu'une chimère et scientifiquement, ce qui est vrai ce sont les classes dirigées et les classes dirigeantes, c'est-à-dire l'infirmité originelle d'une part et l'aristocratie due à un processus intérieur de l'autre. Cette aristocratie ne pourrait-elle faire une certaine place à la liberté?

Je suis naturellement conduit à dire quelques mots de l'individu, dans l'ancienne acception du terme que n'a pas complètement reniée l'auteur de La Cité moderne, La Cité étant tout : sentiment, pensée, parole, raison, religion, morale, etc., ce qui réduit Tindividu à rien, on est stupéfié d'apprendre que : « il est principe et fin, mais que l'association est moyen » (1). Une. négation, un

(1) Ihid,, p. 539.

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néant, en soi-même, être à la fois principe et fin, tandis que la société, qui est tout, serait un moyen pour faire passer, sans doute, ce néant à Tètre, voilà certes de quoi confondre une intelligence

ordinaire.

L'individu n'a évidemment d'autre morale que le rôle à lui assigné par la société; des droits naturels? il n'y faut pas songer; des devoirs? oui dans le sens de l'instinct social, comme le pensait Darwin (1). Toutefois, dans cette donnée, comment comprendre les paroles suivantes : a Personne peut-être encore sur la terre ne sait ce que c'est que le devoir » (2).

Un autre point de départ non moins certain de la morale scientifique est dû à la grande hypothèse de l'évolution, telle que Ta conçue Darwin. Celui-ci fait provenir la morale de l'instinct social, de Tamour et de la sympathie qui se rencontrent déjà chez lesanimaux. Pour l'homme, comme pour ceuxci, la satisfaction de l'instinct est un plaisir qui sollicite à l'action ; cependant il est probableque, dans beaucoup de cas, les instincts se perpétuent, chez les êtres qui en sont doués, par la seule force de l'hérédité sans le stimulant du plaisir. La conscience est le rappel et la comparaison de nos actions; c'est un caractère spécial à l'homme, chez lequel la transformation de l'instinct social animal

(1) Ibîd., p. 522.

(2) Ibid.. p. 502.

— sien sens moral (ou conscience) est accomplie. La morale est modelée par la nature particulière des mstmcts primitifs, elle n est donc point immua-

I^e vrai principe sur lequel repose la morale nestpomt le bonheur personnel ou le bonheur gênerai, c est le bien général, ce qui signifie la prospérité, la santé physique et morale de la communauté. « Le bien général, dit Darwin, est le moyen qui permet d élever, dans les conditions estantes, le plus grand nombre d'individus en Ple.ne santé, en pleine vigueur, doués de facultés auss. parfa.tes que possible ». De plus, l'espèce huma.ne, dans sa totalité, ne pouvant être le vrai but de nos actions, la morale naturelle (et avec elle le b.en général) s'arrête aux limites de lacommunaute (1). Darwin reconnaît, d'ailleurs, que le l».en de la communauté et le bonheurdel'indivi.lu comc.dent habituellement. « C'est.revenir. suivant remarque de Guyau, par une sorte de détour à t. ;tar.sme «. L'homme, étant comme imprégné Pa. hnstmct social, est mû par lui vers le but -P.eme de la morale. Ainsi se trouve écarté e -p..che de placer, dans le vil principe de l'égo.sm :J:"'^"^^"'^'^-^l-"otrenatureadepl„;

la s ti'sLr"" ^^^^"^•^"'1»'°» "'appelle égoLe 'a sat.sfact.on que tout animal éprouve lorsqu'il

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obéit à ses propres instincts, et le mécontentement qu'il ressent quand il en est empêché.

D'après Spencer, la morale chez Thommeesten correspondance, non plus seulement avec le règne animal, comme chez Darwin, mais avec l'Univers lui-même. Aussi a-t-elle un côté physique (comprenant l'astronomie, sans doute), un côté biologique, un côté psychologique, un côté sociologique ; et il y a une entière correspondance entre l'évolution morale et celle qui est propre à la physique, disons la nature. En ellet, le progrés de l'humanité est une partie du développement qui embrasse tous les êtres. La fin marquée de ce progrès, le bonheur, n'est qu'un cas particulier de la fin totale assignée au développement de l'ensemble. La morale ne |)eut donc être séparée de la cosmologie. Ce qui est absolument bon ne peut être que ce qui produit un pur plaisir, un plaisir sans mélange d'autre peine. Le bonheur n'est point une fin dernière, mais une fin prochaine. Les bons et les mauvais résultats de la conduite sont les conséquences nécessaires de la nature des choses. La science morale doit déduire des lois de la vie et des conditions de l'existence quels sont les actes qui tendent à produire le bonheur, et quels sont ceux qui tendent à produire le malheur. La morale étant une application particulière de la doctrine de l'évolution, doit avoir surtout un caractère déduclif.

L'homme est le produit de l'Univers qui le

façonne à son image. Pour vivre, il doit s'adapter à son milieu, à l'Univers, et la morale, dont le but est le bien, est la science des degrés successifs de cette adaptation. Au point de vue individuel, la moralité n'est point une faculté propre ; c'est un ensemble de sentiments et d'idées produit par les impressions accumulées, fixées et devenues héréditaires. Car, de même que l'intuition de l'espace |)rovient d'expériences accumulées et organisées, de même les expériences d'utilité accumulées et organisées ont produit des modifications nerveuses correspondantes qui, par transmission et accumulation continue, sont devenues, chez nous, certaines facultés d'intuition morale, sans aucune base apparente dans les expériences d'utilité individuelle. Le plus grand bonheur de l'homme est l'aptitude à satisfaire ses besoins de toute nature, et son adaptation complète à la vie sociale, à son milieu (Spencer avait dit d'abord à sa destination). Les sentiments les plus adaptés au bien-être de tous, sont les sentiments altruistes. L'humanité marche dans le sens de leur développement. Son évolution morale est un progrès nécessaire, qui sera réalisé tôt ou tard. Le progrès n'est point un accident mais une nécessité. Le mal et l'immoralité doivent disparaître; il est sûr que l'homme doit devenir parfait. Nous voici en plein millénium.

L'évolution (qualifiée en premier lieu par Spencer de loi du progrés) a pour loi de passer de l'uniformité à une variété harmonieuse ; elle procède de

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riiomogène à Thétérogène. Elle a pour principe fondamental la permanence de la force: physique, [)sychologie, morale, sociologie en dépendent. Ce principe de toute science et de toute morale, est en lui-même un a priori. Tout dans rUnivQ|s est force et transformation de forces. Le rayonnement solaire est l'origine des forces physiques, celles-ci, des forces vitales ; les phénomènes moraux, sociaux sont de la chaleur transformée. L'évolution a un rhythme essentiel, ou mouvement d'aller et de retour, lié aux résistances que la force rencontre. La permanence de la force qui s'annonce actuellement par le rhythme, se révélera, plus tard, par l'équilibre. H y a également une oscillation par défaut d'équilibre entre l'individu ou la société. Or, tout rhythme tend à un équilibre final ou harmonie véritable. Cet équilibre sera le maximum de la perfection et du bonheur. Il est donc l'objet propre de la morale.

Le mécanicisme est de pleine évidence le principe fondamental de l'évolutionnisme de Spencer. Or, bien et mal, dans la donnée propre de la cinématique, sont des termes ne pouvant avoir qu'une valeur conventionnelle, plutôt nulle. Il y a des résultantes, des mœurs quelconques, il n'y a point de morale. Tel est le dernier mot du mécanicisme.

Depuis Darwin, l'un des plus déterminés parmi les moralistes scientifiques, me paraît être Guyau, évolutionniste à sa manière. Son programme est

de conformer les actions humaines aux lois de la vie, ce qui donne aux règles de la conduite un caractère éminemment empirique. Elles sont fondées sur des faits positifs, mais avec cette réserve, qui met Guyau en dehors de l'Ecole positive actuelle, (jue la morale qu'il qualifie de positive doit être d'abord individualiste, n'ayant à se préoccuper des destinées de la société qu'en tant qu'elles enveloppent plus ou moins celles de l'individu (i). Il dit aussi que le premier tort des utilitaires et même des évolutionnistes a été de confondre la face sociale et la face individualiste du problème moral (2). La partie de la morale fondée uniquement sur des faits positifs peut se définir : la science qui a pour objet tous les moyens de conserver et d'accroître la vie matérielle et intellectuelle (3). L'idéal moral est l'activité dans toute la variété de ses manifestations (4). 1/instijict universel de la vie, tantôt inconscient, tantôt conscient, fournit à la science morale la seule fin positive (5). Le but qui, de lait, détermine toute action consciente est aussi la cause qui produit toute action inconsciei^e : c'est donc la vie

(1) Essai d'une iiiurnie sans obligalioii ni snnclion, p. 84. Pourquoi Guyau dit-il .ulleurs : u f.a loi morale n'est au fond qu'une loi sociale » ? p. 232,

(2) Ihid., p. 84,

(3) îbid , p. 88.

(4) Ibid., p. 89.

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même, la vie à la fois la plus intense et la plus variée dans ses lormes (1).

On sait que Guyau a été conduit à faire une véritable place à Thygiène dans la morale. Il a en réalité, sous ce rapport, un précurseur dont le non) ne se présente pas de lui-même à Tesprit, savoir le philosophe Rant cpii, chose assez ignorée, lait figurer la gymnastique, c'est-à-dire l'exercice corporel, au nombre des devoirs que nous avons envers nous-même (2). Le bénéfice est double d'ailleurs : le corps devient plus robuste et le caractère moral acquiert mie énergie plus grande. D'où aptitudes augmentées pour |)oursuivre notre fin (li),

La morale dite scientifique se rattache, on le voit, à deux principes absolument distincts. D'une part, le naturalisme; d'autre part, le mécanicisme. Dans le premier cas : positivisme ancien ou contemporain, écolede la solidarité, évolutionnisme dp Darwin, de Guyau. J3ans le second, Tévolutionnisme de la force, telle que l'a conq)rise Spencer. Le Positivisme et l'Evolutionnisme naturaliste, saut quelques réserves à l'égard de Guyau, se sont appliqués à mettre en lumière le caractère exclu-

(1) Ihid., p. 87.

(2) Principes métaphysiques de la morale, p. 119. Tr.Tduclion Tissot.

(3) Ceci me remet en mémoire une assertion en .ipparencc paradoxale que j'ai entendu émettre par Paul Bert : C'est la boxe qui a fait l'Angleterre ce qu'elle est.

sivement social de la morale. 11 n'en est plus précisément de même chez Spencer, qui place le progrès dans l'expansion continue de l'individu, au détriment de TEtat.

i\Iais,dans les deux cas sus-visés, qu'on admette quand même et contre toute logique la liberté morale ou qu'on la supprime, comme le fait, en toute raison, l'ensembledes matérialistes, on arrive à une conclusion inévitable, que ce soit au nom de l'animalité, mère du genre humain, ou au nom du mécanicisme. Et cette conclusion est la néffation radicale, et dite scientifique, de la responsabilité morale individuelle. Tel est le grand courant des idées qui entraîne l'humanité vers des destinées nouvelles. Aux souvenirs illusoires de son enfance : le Jardin d'Eden et l'âge d'or, les savants sid)stituent la perspective enchanteresse d'un milléiiium, d'une felicitésans mesure et sans (in. « L'àme humaine ploiera sous le poids des félicités » (Izoïdet).

Déjà la révolution qui s'accomplit dans les idées commence à porter des fruits qui n'ont rien de savoureux, ni pour les individus, ni pour les i)eu • pies. L'avenir, cependant, nous laisse quelque espoir. Comme le disait un jour M. J. Soury : les savants ne sont que des |)oètes. Leur ins|)iration, éclairée par l'expérience du présent, ne pourraitelle pas, tôt ou tard, prendre un nouvel essor, dans une direction plus profitable pour la Morale? ou plutôt, coupant les ailes à leur imagination, ne

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consentiront-ils point, un jour, à revenir à leur point de départ : le dehors, Tobjectif, qui est aussi leur point d'arrivée légitime? Le rêve qu'ils ont construit, car c'est un rêve, est un édifice inhabitable pour l'humanité.

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