‹ Les fondements de la morale [microform]Chapitre 8 sur 24 · LE BIEN · texte numérisé non relu

LE BIEN

Les mœurs doivent avoir leurs lois comme tout le reste, et ces lois doivent constituer le bien proprement dit.

Ce bien a été l'objet des conceptions les plus variées : c'est le plaisir, le bonheur, l'utile, le vrai ou raison humaine, dans son expression la plus élevée, c'est le beau, c'est la loi générale du progrès qui procède spontanément de la nature des choses ; c'est l'amour, la pitié, le sentiment moral; c'est la volonté divine conçue comme distincle de la raison humaine. Or, il y a autant de fondements particuliers, pour la morale, qu'il y a de manières différentes de concevoir le bien, mais une donnée commune se trouve dans toutes, savoir un but à réaliser, une (in à poursuivre dans la pratique du bien.

J'ajoute que le plaisir et le bonheur ne sont évidemment que des cas particuliers de l'utile.

Le plaisir.

Base fragile et incertaine, contradictoire môme quand le plaisir présent engendre le mal à venir,

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quand celui de la sensibilité est en opposition avec celui de rintelligence. Dans bien des cas le plaisir est nuisible par lui-même ou par ses suites.

Le bonlieur.

En quoi consiste au juste ce nouveau ibndement de Téthique ? Il est impossible qu'il ne soit pas confondu dans un très grand nombre de cas avec le plaisir actuel, la jouissance dont le résultat final est si souvent douteux ou fâcheux. Même opposition et contradiction éventuelles que dans le cas précédent. Comment pareille base serait-elle la même pour les natures élevées et les natures inférieures ? Un homme sensuel, livré h ses appétits, pourrait-il jamais acquiescer à l'opinion ainsi formulée par Aristote : « Tous les avantages que l'on attribue d'ordinaire au bonheur semblent se rencontrer dans l'acte de la pensée qui contemple. Il n'y a donc qu'elle bien certainement qui soit le bonheur parfait de l'homme» (1). Et encore : a Ce qui est propre à l'homme c'est la vie de l'entendement, |)uisque rentendement est vraiment tout l'homme; par consécjuent la vie de l'entendement est aussi la plus heureuse que l'homme puisse mener » (2). Et encore : « Le parfait bonheur est un acte de pure contemplation » (3).

(1) Aristole, Morale à Nicomaque, L. C. X. VII, § 7, p. 456 de la Iraduclion de Barlhélémy SaiiU-ililaire, passage cité.

(2) Jbid,, § 8, p. 457, passage cité.

(3) lùid., C. Vill, § 7, p. 461, passage cité.

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L'utile.

Celui-ci répond-il toujours à une idée bien claire ? L'histoire de la doctrine utilitaire prouve précisément Tinverse, et l'expérience journalière dépose dans le même sens. Epicure n'a évidemment compris l'utilité que par rapport à l'individu. L'école anglaise a cru faire merveille en donnant comme but à notre activité morale le bien collectif; c'est ainsi qu'on doit arriver au désintéressement, au dévouement, c'est-à-dire à ce que l'on considère généralement comme le fondement essentiel de l'éthique. Mais suivant la remarque de Guyau : « L'union de l'égoïsme et de l'altruisme est la pierre philosophale des moralistes (1). Comment conduire l'individu à une pratique aussi peu attractive que celle du désintéressement et du dévouement ? Renoncer à ce que l'on trouve utile pour soi-même, en faveur de l'utilité sociale, est sans doute une règle que peut appliquer le très petit nombre et qui n'est point à la portée de l'immense majorité des humains. Que sera-ce donc si le dévouement doit aller jusqu'au sacrifice, à l'immolation de soi-même ? De tels faits ne sont-ils pas contraire à la nature des choses, à cet instinct de la conservation qui exprime une loi fondamentale chez les êtres vivants ?

Etant au surplus si peu sûr de bien connaître ce

(1) Guyau, Essai d'une morale sans obligation, ni sanction, p. 246.

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qui est vraiment utile, qu'il s'agisse de l'un ou de l'autredes deux intérêts, on doitconvenir que l'utilitarisme ne possède ni un critère pour décider ce que chacun doit faire dans un cas déterminé, ni un impératif pour commander l'action (l). On doit reconnaître aussi que nous sommes, généralement, mieux en mesure déjuger, lorsqu'il s'agit de nos besoins personnels et de ce qui est propre à les satisfaire. Epicure s'en était sagement tenu à ce point de vue restreint, condamné comme immoral par les utilitaires modernes. Mais la règle qu'ils lui substituent n'a point de détermination précise ; elle ne peut donc servir de guide à la conduite des hommes, lesquels détournent presque toujours leurs yeux dé ce mirage théorique, ne poursuivant guère que leurs intérêts personnels. Kn quoi ils peuvent avoir tort, en quoi ils peuvent avoir raison, suivant les circonstances, car il y a à faire la différence des choses.

Pour l'intelligence du sujet, je crois devoir ajouter ici quelques mots d'historique sur la genèse et l'évolution de la doctrine utilitaire.

D'après Epicure, toute connaissance est d'origine sensible. Le plaisir est le souverain bien de

(1) Kenouvier, Science de la morale, I, p. 213.

l'homme et on peut dire que tous les êtres vivants recherchent le plaisir et fuient la peine. L'objetde la morale c'est le bonheur, les sensations agréables et douces. Le bonheur paisible, soustrait aux maux corporels et aux troubles de l'âme, Tataraxic en un mot, tel est le but à poursuivre. H s'ensuit par cela même les règles de la prudence et de la tempérance sans lesquelles il n'y a point de tranquillité personnelle. Les plaisirs, les peines de l'esprit sont d'ailleurs plus grands ([ue ceux du corps, il est donc nécessaire, pour arriver au bonheur, de faire un choix.

Pour les Epicuriens, la justice est liée à des conventions, et celles-ci fondées sur l'utilité. Le respect de la justice est un point essentiel pour la conservation de l'harmonie mentale chez chacun. La justice, ainsi que la sagesse en général, est une condition du bonheur.^

Hobbes professe une doctrine analogue et il considère également toute connaissance comme d'origine sensible. Le motil' universel de toutes les déterminations humaines est la recherche du plaisir et la fuite de la douleur. A son dire, le bien être est la fin de l'homme. Donc, le bien-être c'est le bien, et parvenir à ce but, par des moyens quelconques, est le droit imprescriptible de tout individu, le droit naturel tout entier. D'où, la conséquence que la guerre est l'état de nature. D'où cette autre conséquence qu'il faut que chacun renonce à son droit, sur toutes choses et le trans-

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