DRE ES
exclusivement sociale, exclusivement constituée par les droits de la société et les devoirs des individus. Ils reconnaîtront l'existence, et d’une morale individuelle et d'une morale sociale qui, sans être le simple écho de la première, doit s harmoniser avec elle.
Deux doctrines divergentes et absolument contradictoires s’affirment pour l'interprétation de la théorie générale de la morale. D'une part, et ce principe est le produit direct de l’évolution même : « L'individu est la source première, unique, de toute moralité et de tout droit » (1); d'autre part, se dresse, sous la bannière de l’histoire naturelle, la bio-sociologie qui, révolutionnairement, rompant avec les traditions du passé, avec la résultante évidente qui s’en dégage, place le fondement de la morale dans Îla collectivité, l'association, la cité. Le point de vue traditionnel n’est pas d’ailleurs seulement maintenu par les adeptes du spiritualisme et par ceux de l’école de Kant. En effet, Spencer, ce philosophe dont la science encyclopédique l’a fait comparer à ce que fut Aristote
jadis, admet, au nom de l'évolution elle-même, celle de l'histoire, la progression croissante de l’individualité et le recul correspondant des fonctions de l'Etat, de manière à produire à son terme extrême une organisation sociale minimum, une an-archie
(1) Renouvier, Science de la morale, t. I, p. 385.
RAR De
ultime. Condamnant formellement l'hypothèse métaphysique d'un organisme social, 1l s'exprime ainsi : « Les parties d’un animal forment un tout concret, mais celles de la société forment un tout discret » (1). « Puisqu'il n’y a pas de sensorium social, il s'ensuit que le bien-être de l'agrégat, considéré à part de celui des unités, n'est pas une fin qu’il faille chercher » (2). « La société existe pour le profit de ses membres, les membres n'existent point pour le profit de la société... les droits du corps politique ne sont rien en eux-mémes » (3).
La bio-sociologie a son point de départ manifeste dans l’œuvre accomplie par Darwin. Mais, laissant de côté ce qui spécialise éminemment. celle-ci, savoir la concurrence vitale et la bataille de la vie, organes de la sélection, la bio-sociologie conserve, pour son usage, la parenté de l’homme et de l'animal, le premier supérieur au second, bien que leur nature soit identique. D'où la conclusion que l'espèce étant l'essentiel pour le second, il en est de même pour le premier. Quant à la concurrence vitale et à la bataille de la vie, ils sont contraires à la solidarité. Donc, on les supprime.
Malgré les divergences et les contradictions que mettent en pleine lumière la variété et l'opposition des points de départ, en morale, on a le droit
(1-2-3) Spencer, Principes de sociologie, II, p. 15, 18, 168.
Ces an
d’être surpris, en bonne logique, de trouver tant d'analogie, si peu de contraste dans la pratique d’adversaires si tranchés, quand il s’agit des principes eux-mêmes. N'y a-t-il point là une indication qu'il y a dans le sous-sol des doctrines ennemies, un certain nombre de données communes qu'il s'agirait de dégager, de mettre au grand jour comme un roc mis à nu, et sur lequel fondement solide toute morale se pose. Ne dirait-on point que c'est mü par cette pensée, qu'un certain nombre de personnes se sont réunies, à Paris, pour créer une institution faite pour surprendre à première vue, car tous les systèmes éthiques sont représentés dans le corps des professeurs. C’est à l'auditeur lui-même à faire son choix dans cet enseignement panaché, qui se contredit à chaque leçon nouvelle, soit pour adopter une doctrine de préférence aux autres, soit pour tirer une moyenne entre toutes celles qui se produisent; soit, et ceci serait le plus opportun, pour chercher en quoi consiste ce fond commun de moralité pratique dont tous les maîtres lui donnent l'exemple.
Il y a environ trois ans, j'ai publié un ouvrage intitulé : La question morale à la fin du XIX° seècle. Dans un rapport présenté à l’Académie de Bordeaux, par M. le professeur Froment, président actuel de cette compagnie, ce critique éminent,
PO
qui rendit compte de mon travail avecune bienveillance dont je le remercie cordialement, m'adressa le reproche de n'avoir point déterminé, d'une manière précise, une question préalable à tout le reste, savoir en quoi consiste le fondement de la morale.
Sans avoir approfondi cette question, comme Jje me propose de le faire maintenant, je ne crois cependant pas l'avoir complètement omise, et si je n’en ai pas dit davantage, c'est que mon but était surtout d'exposer l’état actuel des choses, moralement parlant.
Pour donner satisfaction à qui de droit, dans le nouvel ouvrage que je viens d'écrire, c'est très spécialement des fondements mêmes et des limites de la morale que je me propose de parler. Pareille tentative peut paraître à bon droit aventureuse, et J aurais dû, peut-être, consulter davantage mon espritet mes forces, puis prendre le parti final d’une sage et prudente abstention. J’ai fait le contraire, par excès de présomption, peut-être. Quoi qu'il en soit, je serais suffisamment payé de ma peine, si Je pouvais apporter quelque lumière sur certains points particuliers, rendant ainsi à d’autres la tâche plus facile.