‹ Les fondements de la moraleChapitre 37 sur 62 · UE LÉ · texte numérisé non relu

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que pour contrebalancer les séductions du vice. Ailleurs 1l déclare qu'il faut faire du pur amour de la loi (laquelle cesserait dès lors d'être un ordre, comme la moralité) le but constant de nos efforts. Donc, il n'y a plus dans l'idéal à poursuivre l'ex: clusion de toute passion, il n’y a plus la contrainte exercée par la seule forme de la loi (1).11 me paraît difficile de ne pas admettre que l'expression de correctifs dont je me suis servi dissimule de véritables contradictions. Je'crois pouvoir ajouter que, d'après M. Renouvier : « l'obligation de faire son devoir uniquement par devoir est un paradoxe de Kant... En fait, la direction à agir n'a jamais lieu que pour une fin déterminée, matière dont la loi est la forme. La détermination se fonde sur un jugement particulier, lequel ne se rapporte jamais exclusivement à la loi morale qu'il y a lieu d’appliquer, mais bien encore à quelque chose bonne et désirable en soi » (2). M. Paul Janet, lui aussi, constate que : « Kant, après avoir considéré l’impératif dans sa forme, le considère ensuite dans sa matière » (3). D’après le même auteur : « Au fond, si on y regarde de près,on verraquetoutimpératil catégorique est en réalité un impératif ypothetique, aussi bien queles règlesde l'intérêt etde la jurispru-

(1) Renouvier, réponse à diverses objections, Critique religieuse, 1882, II, p. 295 à 299. |

(2) Renouvier, Science de la Morale, 1, p. 178-179.

(3) Paul Janet, La Morale, p. 198-199.

dence » (1). Telle est aussi l'opinion de Schopenhauër : « L'impératif catégorique est au fond hypothétique » (2).

Fichte est, en morale proprement dite, un héritier direct de Kant. Il déclare que l’homme trouve en lui-même une obligation morale absolue. Le moi ne peut être déterminé que par lui-même: tel est le principe suprème de toute moralité. La raison est pratique en soi, en ce qu'elle détermine elle-même sa propre fin. La condition formelle de la moralité de nos actions est d'agir toujours selon la conscience que nous avons de nos devoirs. Donc il faut chercher à bien comprendre ce qu'est le devoir. Le critérium absolu de la justesse de nos convictions morales est un certain sentiment de la vérité et de la certitude : ce sentiment ne nous trompe jamais (ici nous sortons du kantisme).

Les instincts aveugles de la nature, tels que la compassion, la bienveillance, comme tels, n’ont rien de moral.

Tout homme est fin en soi, mais pour les autres. Le comble de la vertu pour l'individu c’est se sacrifier pour le salut du monde. Il exige trop de sacrifices le devoir rigoureux, dites-vous. Eh ! qui vous dit le contraire ? Vous lui devez tous les sacrilices, jusqu'à celui de la vie s’il le faut.

Avec Schelling, débutent les destins prospères

(1) Paul Janet, La Morale, p. 198-199, (2) Le fondement de la Morale, p. 59.

de la philosophie de l'identité, de l'indifférence du différent. Pour lui, l’unique objet de la philosophie c'est l'absolu.

Il y a quelque chose de plus élevé que votre vertu ; il y a un état de l'âme où il y a pour elle tout aussi peu un commandement qu'une récompense de Îa vertu, en ce que, dans cet état, l’âme n'agit plus que conformément à la nécessité interne de sa nature. Le commandement s'exprime sous la forme d'un devoir, et suppose la notion du mal à côté de celle du bien. Pour conserver le mal, vous aimez mieux concevoir la vertu comme soumission à une loi que comme liberté absolue. Dialectiquement parlant, il est juste de dire que le bien et le mal sont identiques, une seule et même chose envisagée sous deux aspects, ou que le mal considéré en soi, dans la racine de son identité, est le bien ; de même que, d'autre part, le bien considéré dans sa non identité est le mal.

Hégel a voulu justifier et démontrer, ce que Schelling affirmait, savoir la philosophie de l'absolu. Il a dû supprimer l'obligation morale comme son prédécesseur. Quelle place lui faire dans la doctrine de l'identité des contraires ?

M. Renouvier « entend par fondement juridique de la morale le sentiment et la notion de lobligation donnés dans la conscience d'un agent volontaire. Les applications de cette notion établissent en effet des devoirs et des droits pour les agents que leurs actes mettent en relation et en dépen-

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dance réciproque. Les philosophes qui défendent le principe juridique ne contestent pas l'existence de principes d'action ou mobiles légitimes en euxmêmes, tels que le désir du bonheur, l'intérêt particulier ou l'utilité générale, la sympathie ou l'amour, la recherche de la perfection ou de l'ordre. Ce qu'ils soutiennent, contre les doctrines qui

blacent dans quelqu'un de ces principes le principe: Ï quelqi |

même de la moralité de l’agent et le fondement de la morale en théorie, c’est qu'un tel rôle appartient exclusivement au principe de l'obligation, que le principe de l'obligation est vraiment donné dans la nature mentale de l'homme; qu'il est irréductible à tout autre principe, inexplicable par tout autre; qu'il est susceptible, à la fois, d'une forme rationnelle universelle et théorique, et d’une forme essentiellement pratique; que ses formes

sont indépendantes des mobiles et que le Jugement

moral doit toujours se motiver par elles, et non point par les mobiles » (1). La passion est la nature de l’homme et la raison est sa règle.

« L’amendement à introduire dans la morale de Kant consiste en ceci que les deux grandes fonctions humaines du sentiment et de la raison sont inséparables l’une de l’autre dans l’activité morale; que l’agent purement rationnel, sans aucune fin

d'amour, ne se comprend même pas, et que la:

source des notions pures de Justice et de devoir ne

(1) Critique religieuse, 1882, t. II, p. 289,

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pourrait être assignée chez un être qu'on supposerait indifférent à son propre bonheur, et détaché de toute affection pour ses semblables » (1).

Le devoir est ce qui nous oblige vis-à vis des autres et de nous-mêmes. L'agent raisonnable a pour devoir premièrement de se conserver, de se développer, d’ordonner ses moyens et ses fins en se conformant à sa propre nature. Entre personnes semblables ou égales, l'obligation prend le nom de droit ou crédit chez l’un, et de devoir ou débit chez l’autre. Ce droit et ce devoir unis composent la justice (2). La raison et la justice ont deux fonctions à remplir; la première tout intellectuelle : établir un ordre des biens en règle, souvent en réprimer la poursuite; la seconde et celle-ci morale, constater l'obligation, poser les idées générales de devoir et de droit (3). M. Renouvier complète ces données théoriques en reconnaissant que si la raison apporte la règle des actes moraux elle n’en est pas néanmoins le premier moteur. Ce moteur est la cause finale, principe des passions, le bien en général, le bonheur. Ce philosophe accorde que pour conserver à l'être raisonnable sa suprématie, il faut faire appel à un postulat, celui de l'accord fondamental et définitif du bien et du bonheur. Il a voulu éviter, dans l'intérêt de la morale, l’antinomie entre la loi du devoir et la loi naturelle de la

(1} Zbidem, p. 299. -- (2) Science de la Morale, t. I, p. 78.

(3) Critique Philosophique, 1882, t, II, p. 340,

recherche du bonheur, mais la raison ne semble-telle point ici fléchir avec l'obligation ? Telle est du moins l'objection qui a été faite.

M. Paul Janet : « L'obligation ne paraît pas tout d'abord une conséquence immédiate du bien, le jugement qui unit l'obligation au bien est un jugement synthétique; l'obligation s'ajoute au bien, elle ne s’en déduit pas » (1). Le fondement de l'obligation morale est dans le principe suivant : « Tout être se doit à lui-même d’atteindre au plus haut

degré d'excellence et de perfection dont sa nature oO

est susceptible » (2).

La doctrine de l'Amour comme fondement de la morale a eu ses conséquences naturelles dans l'interprétation de l'obligation. Quand Île christianisme est en cause, celle-ci n’est que le sentiment de notre devoir filial d'obéissance envers Dieu. Celui-ci étant le Bien absolu, nous sommes sollicités impérieusement par notre conscience à nous conformer à sa volonté. En dehors de l'Idée chrétienne l'obligation a pour but le bien de l'humanité ou plutôt celui de nos semblables; elle est destructive du droit individuel et nous conduit à une abdication, sans réserves appréciables, de notre personnalité. Telle fut la conception du bouddhisme ancien, de Schopenhauër, de Comte ; telle est celle du socialisme contemporain.

Cette doctrine de l'Amour a trouvé dans Charles

(1) La Morale, p. 211.

(2) Zbid., p. 216.

Secrétan un interprète d'une véritable et grande valeur. À la conception d'un type de Bien se lie invariablement l’idée d’une obligation à s'y conformer. L'obligation est un fait interne que chacun constate immédiatement en rentrant en lui même. L'action interne, tantôt impulsion, tantôt frein, est

l'expression d'une volonté supérieure au caprice

individuel. — Cette action interne n'agit jamais sans moi. — [a croyance à l'obligation est géné-

rale et irréductible à une illusion. Le devoir nous porte à croire en Dieu. Le devoir nous donne Dieu en nous et au-dessus de nous. L'obligation pure s'exprime ainsi : sois en fait ce que tu es en principe. L'obligation est un ordre de réaliser sa nature (encore un écho du stoïcisme!) L'obéissance à Dieu est l’idée essentielle de la Morale. La matière de l'obligation est la solidarité humaine. De là la formule : agis librement comme partie d’un tout solidaire.

Malgré certaines divergences, je crois pouvoir rapprocher du système de M. Secrétan les opinions philosophiques de M. Fulliquet, qui, dans une mesure importante, me paraît être son disciple. Celui- ci a apprécié la doctrine que je viens d’exposer dans les termes suivants : « C'est un monument magnifique, élevé par un sentiment profondément religieux, etune pensée strictement philosophique, à celui devant lequel sa volonté s'incline etque son

cœur adore » ({).

(1) G. Falliquet, Essai sur l'obligation morale, p. 397,

M. Fulliquet a emprunté à M.C. Malan une théorie de l'obligation qu'il résume ainsi : «1° L'homme est obligé envers lui-même et non envers Dieu directement ; 2° l'obligation a les caractères de sainteté et d’absoluité qui conviennent à Dieu luimême; 3° l'obligation est une puissance inconsciente qui constitue l'essence intime de l’homme, et non l'intervention immédiate de Dieu dans son existence et dans son activité.

« Nous ne voyons dès lors plus aucun moyen de conserver à cette puissance inconsciente humaine les caractères de sainteté et d'absoluité qui nous l'ont fait prendre un moment pour directement divine, qu'en la regardant comme une partie de l'homme, une force humaine soumise à l’impression, à la direction de Dieu. Il s’agit pour nous d'éviter l’action immédiate de Dieu, de la reculer d'un degré pour ôter au conflit le caractère de combat ouvert qui ne saurait [ui convenir; 1l s'agit de conserver son caractère divin, sans atténuation, mais de faire parvenir l'influence divine jusqu'au libre pouvoir de l'homme par un détour. Il faut que, dans l'obligation, l'homme reste en présence de lui-même, aux prises avec lui-même, et cependant, pour que l'obligation ne perde pas toute sa valeur, il faut qu'elle provienne encore de Dieu. Alors nous en venons à penser que le libre pouvoir de l’homme a affaire directement à la. puissance inconsciente humaine d'obligation, ce qui explique le triomphe possible du libre pouvoir,

ce qui laisse la porte ouverte pour la défaite de l'obligation, mais que cette puissance inconsciente humaine d'obligation ne doit pas à elle-même ses caractères d'absoluité et de sainteté, qu'elle les retire de ce fait quelle est elle-même dirigée par Dieu, ce qui rend compte de sa supériorité, de son autorité. Voilà donc la solution vraie de la question de l'obligation : l'existence en l’homme, comme constituant l’homme aussi bien et mieux que son libre pouvoir, que sa liberté, d’une puissance inconsciente qui n'intervient jamais qu'au moment où l’homme va exercer son libre pouvoir, et qu’il présente alors de tels caractères qu'il est impossible de ne pas reconnaître que cette puissance est immédiatement sous l'influence, la direction et le contrôle de Dieu ». |

MM. Malan et Fulliquet se sont inspirés de la doctrine de l'inconscient, qui s'adapte si bien au système de l’évolutionnisme et dont ilest si facile d’abuser, car dans le noir, puisqu'on ne voit rien, on croit légitime de tout supposer. D'ailleurs, la différence essentielle de l'inconscient et du conscient est plus affirmée que démontrée, n'étant probablement que de forme, et ensuite ne faudrait-il pas admettre au moins deux inconscients, l’un relatif à la morale et l’autre simple facteur biologique et psychologique ? De plus, cet inconscient qui constituerait a catégorie de l'obligation ne serait-il point, en réalité, la doctrine théologique de la grâce efficace ou non efficace, qui se dissimule sous un nom d'emprunt ?

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