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DU RÔLE DE LA RAISON DANS LA MORALE

Le mot de raison, comme origine première, signifie rapport. En lui-même, il exprime donc essentiellement la faculté que possède l'homme de saisir les rapports des choses, rapports particuliers, rapports d'ordre général ou lois. Mais il est trés souvent employé, et non à tort, pour exprimer l'intelligence humaine sans autre caractéristique.

Ce terme est d'usage constant dans les sciences concrètes et dans les sciences abstraites, en s'y présentant d'ordinaire, mais non toujours, avec des physionomies distinctes. Fondement essentiel de la logique, la raison procède habituellement du particulier au général, dans les sciences concrètes; sous la forme inductive elle y anticipe par l'hypothèse, ou véritable a priori, sur l'expérience elle-même. Dans les sciences abstraites, telles que les mathématiques, la méthode qu'elle suit est très généralement déductive, c'est-à-dire d'ordre inverse, procédant du général au particulier.

En philosophie proprement dite, il est théorique-

ment probable, et certain en fait, que nous faisons usage de l’induction et de la déduction, lors même que nous pourrions suivre aussi d’autres voies dans la recherche du vrai.

Nous avons une première idée, ou première notion des objets, par la sensation. Ces objets, par cela seul que nous sommes des êtres intelligents, dont l'horizon n'est pas borné à l'intuition sensible, ces objets, dis-je, deviennent le sujet d'affirmations ou de jugements, qui expriment les rapports de convenance ou de disconvenance existant, dans toute proposition (ou énoncé de jugement), entre le sujet et son attribut. Notre intelligence saisit les deux termes et les rapproche ou les éloigne, suivant le rapport qu'elle à perçu entr'eux. Il y a donc ici deux œuvres de notre pensée : la distinction des objets et la vue ou conception de leurs rapports, autrement dit l'intuition mentale. À cette première opération de l'esprit peut en succéder une autre, qui consiste à saisir les relations possibles, entre telle proposition et telle autre proposition, à l’aide d’un jugement intermédiaire. C’est là le fait du raisonnement syllogistique.

La même intelligence ou faculté qui analyse, qui déduit, est aussi celle qui synthétise, qui induit, qui du connu passe à l'inconnu, du particulier au général. C’est la même, évidemment, qui saisit les rapports existant entre les phénomènes de la nature, qui établit certaines lois, puis qui

arrive à établir entre ces lois des rapports plus généraux, ou des lois nouvelles, pouvant arriver à unifier ainsi des choses, au premier abord, très dissemblables.

De plus, toutes nos pensées rentrent dans cer-

taines conditions générales, constituant des groupes déterminés, formes ou lois de notre esprit, s'appliquant spontanément à la matière de l'expérience, et exprimant ces rapports divers que formulent les catégories. Celles-ci, au nombre de dix pour Aristote, tandis que M. Renouvier n'en admet que neuf. Mais les deux ordres de classes ne sont pas exactement semblables.

. Des considérations précédentes, il résulte que, dans tout acte mental, depuis le jugement jusqu'aux formes distinctes du raisonnement, notre intelligence procède en établissant des rapports individuels ou collectifs, entre les divers phénomènes ou groupes de phénomènes, lorsque la réalité est en cause, ou bien entre des termes abstraits que nous avons différenciés, séparés de l’état concret. Notre intelligence fonctionnant ainsi, a été désignée sous le nom de raison, parce qu'elle saisit et exprime les rapports des choses, quelle qu'en soit la nature abstraite ou concrète. Une autre conclu- SION, paraissant légitime, c'est que intelligence, entendement, raison se rattachent à une seule et même faculté, dont le fonctionnement, identique au fond, implique, suivant les cas, un degré de simplicité ou de complexité variable.

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Ceci posé, en manière de définition préalable de la raison, après avoir essayé de déblayer le terrain et d'en déterminer, aussi rigoureusement que possible, les éléments, je crois utile de faire appel au témoignage de l’histoire, qui nous montre toute une longue tradition, rendant la question confuse, au lieu de l’éclairer. Je commencerai par citer les idées de Platon, ces exemplaires des vérités éternelles, émanations dela raison suprême, de l'absolu, du vrai, du beau, du bien, c’est-àdire de Dieu lui-même. D'après Aristote, ce qu'il y a de propre à l'homme c'est la vie de l'entendement, la vie de la pensée, et ce qu'il y a de plus divin en lui est l’acte de la pure contemplation. Dieu n’est autre chose que la pensée de la pensée. Viennent ensuite les Sloïciens, pour lesquels la nature des choses est la pensée, la raison, dont l'expression la plus élevée est Jupiter, Dieu.

Dans les temps modernes, Kant a distingué l’entendement, qui nous donne les catégories, de la raison, qui pose les premiers principes des choses (1). (Cette dernière fonction paraît peu conciliable avec la Critique de la Raison pure). Avec Schelling, la philosophie de l’Identité nous met, par la raison, en communication directe avec l’'Absolu. Tel est aussi le point de vue de Hegel, lorsqu'il nous dit que les lois de la pensée sont les lois de l'être et que la pensée est la véritable

(1) Raison pure,

existence. Tel est aussi le point de vue de l'Eclectisme : @ Il y a deux raisons bien différentes qu'il ne faut pas confondre. L'une, qui consiste dans l'ensemble de nos idées et dans les opérations de nos facultés, est variable, contingente, personnelle; l’autre, au contraire, qui ne consiste que dans la conception de l'Infini, est universelle, invariable, impersonnelle, parce qu’elle est la même chez tous etn’appartient en propre à personne » (1).

Voilà ce que l'imagination sans frein de l'Idéalisme a fait de la pauvre raison humaine, qui, malgré de très grandes et de très estimables qualités, ne mérite vraiment pas un pareil excès d'honneur. Elle est ce qu'elle est, mais vraiment il est temps de mettre fin à cesrêveries fantaisistes et séculaires. Heureusement que le travail de la pensée philosophique, mieux inspirée à mon avis, n a pas toujours suivi de pareils errements. En effet Malebranche, le premier peut-être, a reconnu entre les idées deux espèces de rapports : d'une part, des rapports de convenance ou de disconvenance qui nintéressent point la morale; d'autre part, des rapports de perfection qui sont les seuls qui l'intéressent. Ces rapports de perfection, qui existent entre les êtres, sont la vraie loi de l'amour

(L) Dictionnaire philosophique de Frank, art. Raison de Francisque Bouillier. M. Renouvier a ramené l’entendement à l’intelligence, et ne distingue point d’une manière précise la Raison de l’Entendement,

et de la conduite. Ces rapports constituent l'ordre, et la verlu n'est autre chose que le respect de l’ordre.

Clarke s'est inspiré de la même donnée générale. D'après lui, Dieu, en créant les choses, leur a donné à chacune une nature propre; d’où les rapports qui les unissent les unes aux autres. La création doit être considérée comme un ensemble d'êtres unis entr'eux par les rapports qui procèdent de leurs natures respectives. Ces rapports sont tout aussi réels, tout aussi immuables que les choses elles-mêmes : ils constituent l'ordre universel. La raison conçoit ces différents rapports commeconstituant la loi des choses. D'où la nécessité, pour tout être raisonnable, de régler sa conduite conformément à ses rapports. Il est, en effet, de l'essence de la raison de respecter l'ordre, dès qu'elle le conçoit.

D'autre part, Montesquieu a dit que : « Les lois, dans leur signification la plus étendue, sont Îles rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois... [| y a donc une raison primitive, et les lois sont les rapports qui se trouvent entr'elles et les différents êtres et les rapports de ces divers êtres entr'eux... Les êtres particuliers, intelligents, peuvent avoir des lois qu'ils ont faites : mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites. Avant qu'il y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles ; ils avaient donc des rapports possibles et des lois

possibles. Avant qu'il y eût deslois faites, il y avait des rapports de justice possibles... Dieu a fait ces lois parce qu’elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance » (l). Montesquieu a dit encore : « La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses; ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère ».

Ainsi, d'après la doctrine que je viens d'exposer, de même que la raison saisit ou perçoit des rapports de convenance ou de disconvenance logique, parce que la nature de notre esprit le permet, de même, cette raison est apte à percevoir d’autres rapports, dits de qualité ou de perfection, se présentant à l’homme comme devant servir de règle à sa conduite, Seulement il se produit ici une véritable synthèse à priori : l'obligation, impératif qui vient s'ajouter à la voix de la raison qui, par le fait même de ce nouveau caractère, s’appellera la conscience morale. L'obligation pouvant d’ailleurs être plus ou moins étouffée par les passions mauvaises, n'existe jamais dans l’ordre purement logique. Dans un cas comme dans l’autre, il n’y a du fait aucune explication à donner. Notre esprit est constitué de façon à saisir, à percevoir les rapports de convenance ou de disconvenance, et ceux de perfection, qui existent de par la nature des choses, et c'est ainsi que la Logique et la Mo-

(1) Esprit des Lois.

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raté se formulent en l’homme. D'où il ressort avec évidence que les philosophes ont parlé avec justesse quand ils ont dit que la voix de la Conscience est celle de la Raison même. Pareille asser-tion me paraît impossible à légitimer en dehors des considérations qui précèdent.

Depuis ses premières ébauches, au sein de l'humaine nature, la moralité a pu persister sensiblement la même. Elle a pu, et plus souvent, décroître, ce qu'elle a fait sous plusieurs rapports. Elle a pu, tout en perdant à certains égarus, réaliser sur d'autres chefs de véritables progrès.

Ici la question offre un intérêt tout particulier. Effectivement, malgré les dissidences plus ou moins profondes, la plupart des systèmes philosophiques s’accordent à admettre que la moralité implique un idéal à poursuivre, ce qui prouve d'ailleurs que le dernier terme manque d’une signification précise. Quoi qu'il en soit, l'idéal n’a pu exister originairement que dans d’'étroites limites. Il ne s'agissait, chez les hommes primitifs, que de rapports très restreints se produisant et dans la famille et dans la tribu. J'ai montré, dans le chapitre de la morale élémentaire, qu'une éthique de ce genre ne pouvait pas ne pas avoir existé, car elle existe encore chez certaines peuplades, et elle rachète par son excellence son peu d’étendue.

Ceci posé, la morale a progressé quand l'idéal s’est élargi et approfondi. Par quel procédé, par quel mécanisme ? Est-ce que par hasard lobliga-

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tion se serait imposée à notre conscience, en pré-

sence de faits nouveaux ou anciens et, jusqu'alors, passés inaperçus par elle ? Ou bien s'agit-il d’intuitions d'ordre absolument insolite, entraînant l'obligation et s’affirmant dans notre pensée, avec ou sans le concours du sentiment? Les réformateurs, les précurseurs, comme on Îles appelle encore, ont-ils, de toutes pièces et d’un seul jet, créé un idéal supérieur ? En réalité, les choses se sont passées beaucoup plus simplement. L'égalité des hommes en tant qu'enfants d'un même père a pu s'établir peu à peu; puis il en a été de même de leur égalité dans une même tribu, Qu'avait-on fait? Rien autre chose qu'induire, inférer, par conséquent raisonner. Plus tard encore on a compris que d’une tribu à une autre le même raisonnement était applicable. L'étranger, l'ennemi des anciens temps, a fini par devenir un hôte, et, en suivant toujours le fil de la même idée, c'est-à-dire en continuant à raisonner de la même sorte, on arrive à l'amour du genre humain et à la fraternité universelle.

Malheureusement les passions cupides et guerrières ont été, par l'institution de l'esclavage, la cause d’un retard considérable dans les progrès de l'éthique, qui, sans être étrangers à l’œuvre de la civilisation, ont paru trop souvent se faire en dehors d'elle, subordonnés qu'ils ont été aux exigences de la concurrence vitale. Pour d’autres motifs l'égalité des droits civils, fait acquis pour

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l’homme, n'est point encore réalisée pour la femme. Or, n'est-ce pas le raisonnement tout seul qui nous porte à conclure d’un être humain à un autre être humain ? N'est-ce point aussi le raisonnement quinous conduit à admettre la liberté de la pensée, de la conscience, des cultes? Nous avons inféré, généralisant, passant du semblable au semblable. C'est ainsi que nous arrivons à la justice.

L'idéal primitif me paraît un fait d'intuition intellectuelle sur des rapports donnés entre les êtres raisonnables. L'idéal secondaire est le produit du raisonnement qui induit en prenant son point de départ dans le primitif.

Comme on le voit, c'est toujours la raison qui est en cause; c'est toujours la même faculté qui, percevant les rapports naturels, en dégage des règles ou lois; mais, dans l'espèce, avec ce cachet particulier qui lui fait mériter le nom de pratique, elle est appelée à diriger notre conduite, possédant une voix impérative, celle de l'obligation. Lorsque, par le raisonnement, nous avons étendu et fécondé le champ primitif de l'éthique, l'oblisation intervient, sorte de pierre de touche de la légitimité de la méthode.

D'après Price, dont s'est inspiré probablement Dugald-Stewart, le raisonnement n'a aucun rôle à jouer en morale. L'intuition rationnelle seule est en cause. Mais, lorsque Kant a voulu déterminer l'impératif catégorique, a-t-il fait autre chose que de s'élever à la conception de rapports généraux,

devant servir de lois ou règles pour notre volonté ? A-t-il fait usage ou non du raisonnement ? Si on bannissait l'emploi de celui-ci que resterait-il de son édifice moral ?

D'autre part, Kant a fondé la morale sur l’autonomie de la volonté, ce qui semble vouloir dire que la volonté est à elle-même sa propre loi, ce qui n'est ni vrai, ni peut-être en réalité conforme à la pensée de Kant. C'est ce qu'a bien compris M. Renouvier quand il a dit que l'autonomie de la volonté est plutôt celle de la raison (1). Dans la Métaphysique des mœurs, on trouve le passage suivant : « Puisque la raison est indispensable pour dériver les actions des lois, la volonté n'est autre chose que la raison pratique » (2), et dans la Critique de la raison pratique : « La raison détermine immédiatement la volonté par une loi pratique » (3). « La règle pratique est toujours un produit de la raison » (4). « La volonté indépendante de toutes les conditions empiriques est déterminée par la simple forme de la loi » (5). « La raison pure est pratique par elle seule, et elle donne à l’homme une loi universelle que nous appelons la loi morale » (6). Et cependant Kant a

(1) Science de la morale, p. 169, (2) Trad. Barni, p. 44. (3) Kant, Critique de la raison pratique, trad, Barai, p. 164. (5) Zbid., p. 174.

(6) Zbid., p. 176.

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dit ailleurs : « La volonté ne doit pas être considérée simplement comme soumise à une loi, mais comme se donnant à elle-même la loi à laquelle elle est soumise » (1). On pourrait croire aisément à une contradiction. Quoi qu'il en soit, si lPautonomie de la volonté signifiait réellement l’obéissance de nous-même à nous-même, cela pourrait passer pour l'absence complète de toute légalité. On peut admettre que notre volonté est l'expres sion la plus caractéristique de notre personne, mais il n'en va pas de même de la raison qui ne nous personnifie en rien, et qui se présente, pour ce qui nous concerne, comme la conception des lois suprèmes de la nature, celle-ci existant, ou par soi-même, ou comme l'œuvre d’une volonté supérieure, Dans les deux cas, la raison nous paraît comme un reflet de l’Etre, dans sa forme la plus parfaite.

La morale a donc son fondement dans la raison qui, au dire de Chrysippe, ne se distingue point de la nature elle-même et en est une émanation,

L'autonomie de la raison implique la subordination de notre volonté à une règle générale, à la fois intérieure et extérieure, puisqu'elle ne nous est point personnelle, bien qu'elle fasse partie intégrante de notre pensée. En réalité, nous ne participons à celte règle que par la connaissance que nous en avons, mais nous n'avons sur elle

(1) Métaphysique des mœurs, p. 74.

aucune action directrice. Nous sommes appelés à obéir sans contrainte extérieure (1), de même qu'il n'y a point de contrainte de ce genre pour l'esprit lorsqu'il est appelé à admettre une conclusion logique, mathématique ou non. Dans ce dernier cas, nous sommes bien forcés d’obtempérer aux lois qui gouvernent notre mentalité, et nous n'obéissons à aucun impératif autre que celui de l'évidence. Nous trompons-nous dans nos raisonnements, dans nos calculs ? Nous le regrettons sans doute, car c'est une preuve d'insuffisance intellectuelle, mais nous n'avons aucun reproche à nous faire à cet égard. Tandis que, dans le premier cas, le rapport conçu implique l’obligation d'agir, et, si nous manquons à ce devoir, le ss intervient ou peut intervenir.

e devoir est primitivement fondé sur la justice ou po des droits, et la justice elle-même n’a de raison d’être que dans la valeur morale de l’homme, dans sa dignité, dans son droit personnel, dans sa liberté. Tel est le dire de la raison. Supprimez ces notions et la justice n'est plus que le code arbitraire d’une législation quelconque, ayant son point de départ dans la tradition, l’imitation, les coutumes, les événements sortis des évolutions ou des contre-évolutions de l’histoire. Le droit limité par un droit égal et parallèle, voilà

(1) Ni même intérieure, quoi qu’en dise Kant, qui s'explique

d’ailleurs en ramenant la contrainte intérieure à l'obligation.

l’origine du devoir, et s’il n'y avait point de droit, il n'y aurait point de devoir. Faire émaner le droit d'un premier terme, le devoir, c’est méconnaître la nature des deux, et toute morale qui ignore le droit, comme celle d’Auguste Comte, est une morale non seulement boiteuse, mais irrationnelle. Dans le droit, la valeur morale de l'homme, fin en soi, pour employer le langage de Kant, est l’antécédent logique du devoir, mais le rapport intime des deux termes est indissoluble dans la pratique.

Si les éléments premiers et irréductibles de la morale sont les notions de droit et de devoir, toute recherche explicative de l'obligation doit être tenue pour vaine et superflue. Quand les Hindous firent reposer la terre sur un grand éléphant, et celui-ci sur une tortue, ils montrèrent peu de sagesse : l'éléphant suffisait. On n'a point à s'enquérir du dessous du dessous, et le premier terme d'une pareille série est tout ce que peut embrasser la capacité de notre esprit. Nous avons la conscience d’une valeur morale, d’une dignité, d’un droit, d'une liberté; nous avons corrélativement la conscience oule sentiment d’une fraternité que la raison corrobore, et de notre droit nous passons intuitivement à celui d'autrui qui, dans ces termes généraux, est égal au nôtre. Par là même il nous impose des devoirs, car l'égalité des droits conduit à la justice, et celle-ci commande impérieusement le respect. Pourquoisentons-nous, pourquoi raisonnons-nous ainsi? Il faut répondre,

encore une fois, que c'est uniquement parce que notre nature sensible et rationnelle est faite de telle façon que nous ne puissions sentir et raisonner autrement.

Les rapports du droit et du devoir (la justice), deviennent très compliqués dans lapplication, mais si compliqués qu'ils soient, ils ne me paraissent point embrasser la totalité du domaine propre à la morale, car elle comprend plus que les relations générales des hommes entr'eux. D'où il résulte qu’il y a eu erreur de la part de Proudhon à vouloir ramener toute la morale à la notion de Justice. En effet le bien, nous l'avons vu, pour un être quelconque est de se conformer à sa fin, dans laquelle on peut et on doit tenir compte de notre conduite générale à l'égard de nos semblables, mais aussi du développement psychologique et physiologique de notre existence. Il ya obligation, devoir, conception rationnelle dans les deux cas. Se conformer à sa propre fin a toujours lieu involontairement, sous l'impulsion instinctive, quand l'intelligence est absente ; mais, lorsqu'elle existe, avec la part de l'instinct on doit pouvoir faire celle de la volonté réfléchie, dans la poursuite du but à atteindre : la fin, le bien à réaliser. La morale a dû consister, dans son ébauche première, à réaliser quelques notions de justice dans les rapports des hommes entr'eux, mais l'horizon a fini par s'élargir, l'idéal s'est agrandi à l'exemple de la raison dont il procède. Nous avons fini par comprendre

qu'il y avait, pour ainsi dire, des rapports de nous-même à nous-même qui intervenalent dans le cours général de notre vie, nous sollicitant vers une fin déterminée qui est notre bien. Les devoirs envers nous-même, malgré le persiflage de Schopenhauër, n'en ont pas moins une existence très réelle. Au fond, c'est toujours la raison qui est ici en cause,

La justice rentre nécessairement dans la grande loi du développement propre à toute existence, et elle n’en est qu’un cas particulier. Quand il s’agit do l’homme, la justice s'impose parce qu’elle est indispensable à chacun pour accomplir sa propre loi. Chacun a son droit personnel, tous ont leurs droits personnels, et l'équilibre de tous ces droits, associés à des devoirs corrélatifs, c'est la justice. Tel est le verdict de la raison.

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