LA: LIBERTÉ MORALE
A. Considérations générales. Le sujet,
L'étude à laquelle je me suis livré, au sujet du phénoménisme, témoigne suffisamment que nous n'avons aucune connaissance directe du monde des corps, nous n'en possédons que des apparences, comme fait immédiat, et celles-ci sont susceptibles de varier avec les conditions mêmes où elles se produisent. Ainsi le même mouvement peut produire des sensations de vue, d’ouïe, de goût, d’odorat, de tact suivant l'organe affecté. Le mouvement, expression générale de l’action des corpsou de cette chose indéterminée que nous appelons matière, n'est donc point la raison d’être de l'espèce particulière de sensation, il n’en est que l’occasion. C'est l’activité propre à notre sensibilité qui établit les différences caractéristiques, et la matière elle-même ne s'offre à nous, comme l'a dit Stuard Mill, qu'à titre de simple possibilité de sensations. En soi, d’ailleurs, elle doit être autre chose et ce qui le prouve c’est l’ordre, le conditionnement, les rapports des représentations, les lois qui
les unissent. Ces lois, dans les limites de l’expérience à nous connue, sont invariables. Tel est le déterminisme des apparences que nous n'avons aucune raison pour ne pas accepter, et qui est le domaine de la Science proprement dite. Ce domaine, elle l’embrasse dans sa totalité, mais ne va point au delà.
Si maintenant nous faisons un retour sur nousmême, nous pouvons constater, tout d'abord, que dans les choses de la conscience se produisent un nombre considérable de phénomènes très divers et fort dissemblables, groupés et réunis sous une norme suprême, celle d’un principe directeur, d’un sujet dont nous avons la perception nette.
Parmi ces phénomènes, ceux qui sont d'ordre intellectuel se rangent sous la loi de l'association des idées, par similitude, contiguité, continuité. À ces lois, d’autres, d'ordre plus compréhensif, viennent se surajouter, ce sont les catégories diverses. Dans l'ensemble des faits psychiques, on doit reconnaitre un rôle important joué par le déterminisme, Mais il y à aussi des faits nouveaux susceptibies non de supprimer mais de limiter son empire, Ainsi je puis citer l’idée de cause dont nous avons le sentiment intime, en tant qu'activité productrice de phénomènes. Si on a appliqué cette notion au non-moi, en la dénaturant ou non, il n'en reste pas moins que son origine est absolument subjective. Nous avons aussi, de par l'expérience psychologique, l'unité du sujet, cause active, éga-
lement étrangère à l’objet. Nous avons aussi la notion d'identité personnelle que la mémoire confirme et ne constitue point. Nous avons enfin les notions de devoir et de responsabilité personnelle que suscite en nous l'idéal du bien.
En regard de la thèse du non-moi, je viens de poser l’antithèse du moi dont les considérations qui précèdent établissent l'originalité, et par cela même l'indépendance. Ceci dit, dans la question de la liberté morale, il y a lieu de nous demander quelle est la méthode à suivre, et quelle doit être la règle de l'esprit de l'expérience extérieure ou de l'expérience intérieure, laquelle existe en dépit de Comte. Si nous nous inspirons de la méthode objective, alors nous procédons de l'inconnu au connu où au peu connu, obscurum per obscurius, et, en persistant dans cette voie funeste, le sujet est défiguré au point d’être anéanti. La causalité, la force n’est plus qu'un rapport invariable d’antécédent à conséquent, l'unité devient une abstraction, l'identité personnelle n'est plus que la rêverie d'un malade, le bien, l'obligation, la responsabilité, le remords, le droit, la justice, autant de mots dénués de sens et dont la conception est, à vrai dire, inimaginable, puisqu'ils sont sans raison d'être aucune, J'ajoute que le subjectif nous offre dans le moi ou sujet un pointde départ positif pour la métaphysique. Celle-ci, bien entendu, disparaît avec la morale et le reste, quand on fait passer le subjectif sous les fourches caudines de l'objectif.
Les considérations que je viens de développer ne signifient absolument point qu'il n'y ait que fiction et apparence décevante, en dehors du sujet. Il ya certainement quelque chose qui impressionne nos sens, et les phénomènes perçus le sont sous des conditions, et dans un ordre particulier, que nous n'inventons point. Il n'y a point d'illusion psychique dans les lois des faits constatés, non plus que dans les faits eux-mêmes, mais il y a relativement à ceux-ci une part évidente d'invention de la part du sujet, laquelle consiste dans la spécialité de la sensation. Nous voyons les choses, ignorées en elles-mêmes, sous un certain prisme, gräce à des spontanéités particulières de notre sensibilité. Or, la connaissance peut s'appliquer aux phénomènes externes et à leurs lois, de même qu'elle peut s'appliquer au monde subjectif où faits, lois et principes nouveaux supérieurs nous
mettent en présence d'un ordre spécial de choses :
Novus rerum nascilur ordo.
Naturellement portée à passer du sujet à l'objet, . à la projection du premier surlesecond, l'humanité a commis de grossières erreurs, en superposant partout sa propre image. Revenus de ces illusions, nous commettons des fautes tout aussi graves et moins excusables, car c'est avec les ténèbres que nous prétendons faire la lumière, lorsque du dehors nous voulons marcher à la conquête scientifique du dedans.