‹ Les fondements de la moraleChapitre 57 sur 62 · SR · texte numérisé non relu

SR

valeur morale bien qu'elle soit subordonnée ? Est il ou non un auxiliaire de l'éthique ?

Le beau n'étant point identique avec le bien, conception quien ferait la morale même, il doit être ou le produit de la morale ou lui être étranger, malgré certaines similitudes. Dans les deux cas, son action pourrait intervenir d’une manière efficace dans l’obéissance à la loi de la conscience. Sa provenance ou les similitudes qu'il présente avec le bien seraient l'explication du fait.

De même qu'il y a un idéal du bien, il y a aussi un idéal du beau; l’un et l’autre s'imposent, quoiqu'avec cerlains caractères différents. Le premier nous commande impérieusement, nous fait une obligation et au besoin, comme une contrainte de l'obéissance, tandis que l’autre nous sollicite sur un tout autre ton, et doit être plutôt qualifié de persuasif que d'impératif, Nous nous sentons tenus à l’obéissance vis-à-vis de la loi du devoir et nous sentons en faute quand elle n'est point écoutée. Ce sentiment est le remords. Nous sommes, dans l’autre cas, invités à la réalisation d'une conception que les sens ou la pensée éveillent en nous, et qui ace caractère particulier de ne produire aucune réaction contraire de notreétat passionnel. Là point de résistance, car il n’y a point d'obligation, aucune contrainte. Par conséquent regret possible, mais aucun remords, lorsque nous échouons dans notre tentative de réaliser l’idéal conçu.

Donc, il existe en nous une disposition mentale

ET OR Se

qui nous porte,dans l’ordre du beau, à chercher ce qui doit être, à chercher le mieux, et à le chercher dans un véritable esprit de désintéressement. « Le sentiment du beau n'est pas moral par luimême, mais du moins il prépare le bon accord de la sensibilité avec la morale, savoir le plaisir d'aimer quelque chose sans but d'utilité » (4). Nous cherchons le beau en lui-même et pour luimême. Il y a là une double condition psychologique dont certaines analogies avec les caractères propres au bien sont frappantes. Nous sommes donc en présence de deux lois parallèles, quant à l’évolution des phénomènes qu'elles régissent. De cet état de choses on est porté à conclure que l'élévation, le perfectionnement de nos sentiments et de notre pensée ne peuvent qu'être favorables, exercer une action adjuvante utile pour le plus grand profit de la moralité elle-même, qui est, elle aussi, une amélioration, un perfectionnement de notre être. C’est là comme un consensus, une synergie dont l'existence paraît très probable.

La corrélation du bien et du beau est en grande faveur. M. Renouvier, qui est l’un de ceux qui ont le mieux établi les différences de ces deux idées, n’en conclut pas moins que l’art est éminemment moralisateur, et l’agent peut-être le plus efficace comme le signe le plus assuré de la civilisation (2).

(1) Kant, Principes métaphysiques de la morale, p. 114-115, trad. Tissot, (2) Science de la morale, I, p. 269.

Les sentiments esthétiques, bien que n'appartenant point spécialement à l’ordre moral, soutiennent avec cet ordre une relation très étroite FFT L'art nous fait sympathiser avec la vie humaine tout entière, loin de nous porter à l’égoïsme (2). Le sentiment du respect est toujours dans une certaine mesure impliqué dans le sentiment esthétique. Ce dernier est approuvé par la raison qui le reconnaît éminemment conforme à l'essence et à la vie intérieure de l'agent moral, en rapport avec ses notions d'ordre et ses vertus. Il vient donc à l'appui du devoir (3). Au dire de M. Fouillée, le beau est le plus indestructible appui de la mora- Jité (4). |

La corrélation, sans être l'identité, devient une union très intime dans la pensée de l'Ecole platonicienne. Le bien sans doute est le principe et la source du beau, mais celui-ci est différencié de la source dont il émane qui serait, à la fois, et le principe suprême et une des manifestations de ce principe, unie intimement à deux autres manifestations primordiales : le beau et le vrai. Cette même pensée nous la retrouvons dans les paroles suivantes de M. Cousin : « Dieu se manifeste à nous par l'idée du vrai, par l’idée du bien, par

(1) dbid., 1, p. 46.

(2) Zbid., 1, pe 269.

(4) Revue des deux mondes, 15 juin 1889, p. 805.

l'idée du beau. Ces trois idées sont égales entr'elles et filles légitimes du même père. Chacune d'elles mène à Dieu parce qu'elle en vient. La vraie beauté est la beauté idéale et la beauté idéale est un reflet de linfini. L'art est par lui-même essentiellement moral et religieux, car il exprime partout dans ses causes la beauté éternelle » (1).

Cette union, cette harmonie intime entre le beau et le bien quand elle existe en réalité, car chez l’homme un pareil équilibre est loin d'être fréquent, ne peut être que favorable à la morale, et, par conséquent, avoir une valeur certaine à titre d’auxiliaire. Mais si l’art, ainsi que le pensent M. Renouvier et bien d’autres, a une action civilisatrice considérable, sa part d'action moralisante, | chez les individus, est certainement beaucoup plus restreinte. Au cours des siècles, et parmi les peuples où l’art a brillé d'un vif éclat, ses plus éminents interprètes se sont-ils particulièrement distingués par leur moralité? La nation la mieux douée, artistiquement parlant, tient-elle la tête du monde civilisé pour l’austère pureté de ses mœurs ? D'autre part, des populations très morales, comme Je l'ai montré précédemment, se sont montrées réfractaires à l’art, au beau, à la civilisation. Ni le vrai, ni le beau n'ont fait jaillir de leur esprit engourdi la moindre étincelle.

Guyau a pensé, lui aussi, que l’art a une mora-

(1) Cousin, Du vrai, du beau, du bien, p. 187.

me ce

lité sociale et que la beauté est par elle-même moralisatrice, parce qu’elle est une expression de la vraie sociabilité (l'Art au point de vue soctologique).

Dans la beauté morale, nous voyons comme une pénétration du bien par le beau. Cette beauté morale appartient au mérite seul (1). Il y a toujours dans l'acte méritoire quelque chose de ce qu'on nomme dévouement ou sacrifice (2). Il apparaît, en son siège véritable et définitif, dans le spectacle de l'accomplissement du bien au delà de la justice (3).

Le vrai.

À côté du beau figure le vrai parmi les auxiliaires de la morale. Il serait même le meilleur de tous, si, comme le pensait Socrate, il suffisait de connaître le bien pour le faire; la science morale et sa pratique seraient tout un. De là, il est possible de conclure, dans une sphère assez éten due, au rôle moralisateur de la science, et son influence serait bien plus considérable encore si l’homme était un être sans passions, ou n'ayant que des passions toujours dirigées, gouvernées par une règle supérieure. Auquel cas l’Ethique n'aurait pas d’auxiliaire meilleur et plus indispensable que le savoir, |

(1) Renouvier, op. ott, p. 280, 4 (2) Zbid., p. 237, (3) Zbid., p. 281,

Toutefois le vrai embrasse des horizons beaucoup plus vastes que ne le comporte la conception de Socrate.

Je n'ai point cherché à définir le sentiment moral, ni le beau qui procède également de l'esthétique. Je ne chercherai pas davantage à définir le vrai, parce que dans ce cas comme dans les deux précédents, nous sommes en présence de données simples, primitives, indécomposables (1). Dans de pareils termes, toute définition n'est plus que de la tautologie, ou, à tout le moins, une caractéristique approximative.

M. Cousin a essayé, sans beaucoup de bonheur, de donner une définition du vrai. « La philosophie, dans tous les temps, roule sur les idées fondamentales du vrai, du beau et du bien. L'idée du vrai philosophiquement développée c'est la psychologie, la logique, la métaphysique » (2). (Et un peu la morale probablement). Seulement il y a autre chose dans le monde que la vérité philosophique concentrée dans Ja cervelle humaine, il y a aussi la vérité scientifique à laquelle il faut faire une place dans le vrai, place qui s'élargit tous les jours. Comme il était difficile à M. Cousin de faire de cette vérité là un attribut de Dieu, comme de la vérité philosophique (3), et en parti-

(1) Cousin, Du vrai, du beau et du bien, p. 344. (2) Zbid., p. 12.

(3) Zbid., p. 72. « Comme tout phénomène a son sujet d'inhérence,

de même la vérité suppose un être en qui elle réside ».

cipation avec elle, dans cette situation délicate il a cru pouvoir passer sous silence une question embarrassante. |

On ne saurait méconnaître que Platon et son école sont, dans cette question, des abstracteurs de quintessence. Les idées du vrai, du beau et du bien n'ont aucune existence propre qui en fasse des manifestations de la divinité, « idées égales entr'elles et filles légitimes du même père » (1), comme l’a dit Cousin. Il n’y a point à admettre une chose qu'on appelle l’idée du bien, une autre qu'on appelle l'idée du beau, une autre qu’on appelle l’idée du vrai et constituant trois attributs spéciaux de l’être suprème., Mais il y a des choses bonnes, d’autres qui sont belles, d’autres qui sont vraies. De même il y a des choses laides, d’autres qui sont mauvaises, d’autres qui sont fausses, Les trois idées du beau, du bien, du vrai ont tout juste autant de réalité que les trois idées du laid, du mal et du faux, dont je demande quel est le sujet d'inhérence.

Une analyse sommaire vaudra mieux que cette synthèse purement imaginaire.

Le vrai possède des analog'ies qui le rapprochent du beau et du bien. On peut y reconnaitre un certain idéal que l'esprit humain, lorsqu'il a secoué la torpeur primitive, poursuit incessamment. De plus le vrai, comme certain bien, comme le beau,

(1) Op. cit., p. 187.

est désintéressé. On le cherche pour lui-même, Papplication pratique, non négligeable, il s’en faut, se présente ensuite, s'il y a lieu. Chercher ce qui est vrai, comme chercher ce qui est bien sont des besoins primitifs plus ou moins accentués de notre nature. Ils répondent à un appel de celle-ci qui, pour le vrai, sont l'expression d’un devoir envers soi-même. Ce devoir est celui du perfectionnement de notre être, qui nous sollicite à faire la lumière sur le sujet que nous sommes et sur l’objet ou milieu qui nous entoure.

Nous sommes en présence d’un cas où l'intérêt et le devoir concordent, ainsi qu'il arrive pour la question du droit et de Putile. Dans l’espèce, il y a une attraction parfois très puissante du vrai sur notre nature l’invitant à se développer et, par conséquent, à se perfectionner. Nous cherchons le vrai surtout dans les phénomènes et les lois de choses ; nous cherchons aussi leur explication si possible. Tel est le rôle assigné à la science générale.

Ainsi action morale auxiliaire très directe du vrai au bénéfice de l'Ethique. Mais il y a aussi une action indirecte, car dans son application au vrai l'esprit s’habitue à la règle, à la mesure; il se discipline, s’assouplit, se rectifie, apprend à s'élever au-dessus des faits particuliers dans la poursuite des grandes harmonies mentales. Tout ce qui transporte l'esprit dans les régions sereines de la pensée, tout ce qui l'épure et l’ennoblit, tout ce

qui en agrandit les horizons ne peut que favoriser la morale proprement dite.

Le vrai est donc à double titre un auxiliaire important de l’Ethique, et c'est ainsi que le vrai met le dernier sceau à la moralité (1).

A posteriori, l'intervention des passions humaines est un élément perturbateur dont il faut tenir le plus grand compte. À posteriori également, il est bien rare d'observer un développement parallèle et un équilibre parfait des facultés, l’exaltation des unes, par une sorte de balancement, semble amener souvent la dépression des autres. Mais à priort l'harmonie naturelle et si rare des fonctions du vrai, du beau et du bien est indiscutable. Et c'est parce que le génie merveilleusement poétique et par cela même peu rigoureux de Platon avait été frappé par la concordance de ces idées, comme il les appelait, qu'il montre une tendance évidente à les identifier sans l'avoir fait complètement. Finalement il les a unifiées dans le principe suprême de la divinité ou semble l'avoir fait. M. Cousin les unifie de même. « Le vrai, le beau, le bien ne sont pas trois essences distinctes : c'est une seule et même essence considérée dans ses attributs fondamentaux; dans l'être où ils résident, ils sont indivisiblement unis, et cet être à la fois triple et un, qui résume en soi la parfaite beauté, la parfaite vérité et le bien suprême, n’est autre chose

(1) Renouvier, I, p, 48,

que Dieu » (1). Là où M. Cousin unifie M. Ravaisson identifie : l'idée du bien se ramène à la beauté, la beauté à la bonté ou amour.

L’utile.

Placer lutile au nombre des auxiliaires de la morale peut paraître de l’outrecuidance et toucher presque au scandale. Pourquoi? Parce que d’après un préjugé séculaire ce qui est moral est essentiellement désintéressé. Tout ce qui a un caractère intéressé est étranger ou contraire à la morale.

Et cependant pareil principe est faux en luimême. Je ne citerai d’ailleurs qu’en passant l’exemple de l’utilitarisme anglais qu'on accuse généralement d’immoralité profonde, et pour lequel il est permis de penser qu'il y a quelque chose de fondé dans ce reproche, et quelque chose qui ne l'est point. Cet exemple ayant été donné non seulement par des hommes de haute valeur, mais encore d'une moralité personnelle non douteuse, cela doit donner à réfléchir sur le caractère nécessairement désintéressé de tout acte moral.

Il y a donc ici une présomption qui nous frappe, avant toute discussion, et celle-ci met en relief des arguments qui ne manquent pas d'une certaine autorité. Je commencerai par en appeler à

Page 1