‹ Les fondements de la moraleChapitre 58 sur 62 · PR RE · texte numérisé non relu

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(1) Cousin, op. cit., p. 404.

Kant lui-même qui, après avoir indiqué les postulats de la raison pratique comme une œuvre de la volonté, ajoute : « Je m'attache à ces croyances et ne les abandonnerai pas, car c'est ici le seul cas où mon intérêt, dont il ne m'est permis ici de rien rabattre, détermine inévitablement mon jugement » (1). Voici donc dans l’ordre moral la porte ouverte à l'intérêt et par qui? par Kant lui-même. M. Renouvier, dans un passage déjà cité, dit que les philosophes qui défendent le principe juridique ne contestent pas l'existence de principes d'action ou mobiles légitimes en eux-mêmes, tels que le désir du bonheur, l'intérêt particulier ou l'utilité générale, la sympathie, etc. Il va même jusqu'à dire, dans un autre passage, que sila raison apporte la règle des actes moraux, elle n’en est pas néanmoins le premier moteur. Ce moteur est la cause finale, principe des passions, le bien en général, le bonheur. Une place et une place considérable est donc faite en morale à l'utilité par le Néo-Kantisme. Enfin, en se plaçant à un point de vue fort différent, il n’est pas contestable que les religions, du moins celles d'ordre supérieur, n'aient pour but essentiel d'assurer le bonheur des hommes dans le présent, si possible, mais à coup sûr dans l’au-delà. | L'humanité a perdu son Eden primitif, mais elle a comme une réminiscence de cet âge d’or et

(1) Critique de la raison pratique, p. 363, 364. Dupuy 24

cherche à le retrouver. C'est [à un instinct profond, faux ou vrai dans son objet, mais réel en soi et qui demande impérieusement à se satisfaire, ou dans ce monde ou dans l’autre. Telle est la source d’où émane le millénium de ces utopistes quiattaquent, avecuneaveugle fureur, les principes mêmes de toute civilisation.

Ce n'est pas tout. La morale a, comme éléments essentiels, le droit et le devoir. Celui-ci a, penset-on, pour caractère général, le désintéressement, fait qui manque d’exactitude En supposant qu'il soit toujours vrai, quand il s’agit de nos rapports avec nos semblables, il est bien évident qu'il n’en est plus ainsi lorsque nous tenons compte de nos devoirs envers nous-mêmes. Ici, comment pourrions-nous être vraiment désintéressés ? N'estil point d’ailleurs absolument certain que la pratique de ces devoirs nous est avantageuse au premier chef? Il faut donc ou les nier, ou reconnaître qu'ils sont pour nous d'utilité première. D'ailleurs, lorsqu'il s’agit de nos semblables, les actes de désintéressement, d'impartialité, de justice, ne sont-ils point comme une auréole autour de la tête de l'honnête homme? La réputation qu'il possède, la considération qui l'entoure, le respect affectueux qu'on lui témoigne, sont pour lui choses utiles s’il en fut. Serait-1l immoral d’en tenir compte dans la conduite de Ia vie? N'y a-t:il point là un but désirable, un bonheur permis?

C'est en se plaçant à ce point de vue qu'on a

cherché, dès l'antiquité, à confondre Putile et le bien. Cicéron, en particulier (de Officiis), insiste beaucoup, et à diverses reprises, sur ce fait qu’il n'y a de vraiment utile que ce qui est honnête. Proposition qui, pour n'être pas toujours vraie, l'est généralement. Elle l’est, d’ailleurs, non seulement dans les rapports des individus entre eux, mais aussi dans nos rapports vis-à-vis de l'Etat que je suppose fidèle à sa mission de nous défendre, de nous protéger dans nos personnes et dans nos biens. L'obéissance aux lois du pays est un devoir social qui n’est nullement désintéressé, car l’obéissance des citoyens permet de leur rendre des services qu'ils n'obtiendraient point par une habitude de révolte, de rébellion fréquente contre l’autorité établie. |

Ce n'est pas tout encore. Je viens de montrer que le devoir et l’utile peuvent très bien se conciher. Or, à côté du devoir, nous avons le droit inné, comme l'appelle Kant, et sur lequel il s’est fort peu appesanti; plus le droit extérieur qui a été l’objet essentiel de son livre sur les £léments métaphysiques de la doctrine du droit. Les deux sont pour l’homme d'une utilité certaine; ils ont donc pour lui un intérêt majeur. D'où 1Î suit que le droit, l’un des deux éléments fondamentaux de la morale, étant une expression très directe de l'intérêt personnel, le désintéressement n'est d'aucune manière une condition sine quä non de lEthique. Je dois néanmoins mentionner le mau-

vais usage ou l'usage importun, imprudent fait du droit, lequel entraîne des conséquences plus ou moins fâcheuses ou même funestes, mais la responsabilité n’en remonte pas au droit lui-même. En soi, il est bon et utile, mais l'ignorance, lim bécillité, les passions humaines peuvent en faire, par une application faussée, un véritable fléau frappant et les coupables et ceux qui ne le sont point. Je rappellerai ce qu'a été, dans certaines conjonctures, le droit de suffrage exercé par tous. De même, le droit à l'insurrection, n'étant qu'une ressource extrême, n'est pas un moyen d'usage courant pour la réforme des institutions. La révolution pour la révolution n’est qu’une politique de fous furieux.

L’imitation.

Dans ses Principes métaphysiques de la morale, Kant semble attribuer à l'exemple et par suite à limitation une place importante. Le moyen expérimental (technique) de l'éducation morale, dit-il, est le bon exemple dans le maître lui-même qui doit être d’une conduite édifiante, et les bons conseils dans les autres, car limitation est, dans l'homme encore inculte, le premier mobile de la volonté vers l'admission des règles qu'il se fait ensuite à lui-même. Quant à la force de l'exemple soit du bien, soit du mal, qui s'offre au penchant pour être imité ou rejeté, il faut dire que la conduite d’autrui ne peut servir de règle à la nôtre,

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car cette règle consiste uniquement dans l'autonomie subjective de la raison pratique de chacun. Par conséquent, la conduite d'autrui ne doit point nous servir de modèle, mais seulement la loi. Le bon exemple ne doit point servir de modèle, mais il doit servir seulement à prouver que l’on peut faire ce que prescrit le devoir. Kant est encore revenu sur ces idées dans la Critique de la raison pratique (1).

L'opinion de Kant ne me paraît point admissible. Modèleet loi sont choses distinctes ; le premier est un mobile qui nous pousse à obéir au commandement qu'est la loi. Quand l'exemple est bon, il nous sollicite au bien, autrement dit à l’obéissance, parce qu'il y a en nous un instinct d'imitation d’une véritable puissance avec lequel il faut compter, comme l’a bien prouvé M. Tarde, tout en exagérant l'importance de cet instinct. Ainsi la loi commande et l'exemple estun modèle qui nous sollicite, et à cetitreil joue le rôle d’auxiliaire pour l’éthique. Quand l'exemple est mauvais, effet contraire.

S'il y a des imitateurs dans ce monde, il y a aussi des initiateurs. Il y a beaucoup de moutons de Panurge, mais nous ne le sommes pas tous. Au surplus, il y a des degrés et des variantes singulières dans l’imitation.

La genèse de ce fait est due certainement à des causes multiples. Ainsi nous imitons peu ou beau-

(1) Pages 174-175.

coup par sympathie; nous imitons par entrainement passionnel de nature religieuse quand, par exemple, une révolution de conscience, un sentiment très vif de la coulpe conduit les gens à se faire ou trappistes ou carmélites. Ces entraînements peuvent aussi être dus au fanatisme ou au patriotisme. Chacun connaît ces accès de délire aigu qui s'emparent si aisément des foules. Jei comme dans tous les faits d’entrainement indiqués, la suggestion joue un rôle de premier ordre. Nous imitons encore parce que nous avons été influencés par un grand et surtout puissant caractère; parce que nous avons été dominés par une brillante intelligence ; parce qu'on a éveillé en nous le sentiment du beau dont l'idéal nous fascine ; parce qu'on a éveillé en nous un autre idéal : celui qui exprime la loi morale.

Une autre cause incontestable d'imitation, c'est lorsqu'on a reconnu d’une manière certaine l'utilité d’une chose quelconque. Ainsi, quand le peuple français a essayé d'acclimater chez lui le régime parlementaire, ce n'est point un simple acte réflexe de sa part, mais bien à cause des avantages dont il faisait bénéficier l'Angleterre. Ce n’était certainement point de l’imitation pour elle-même. 11 en a été de même quand on a substitué aux armes à feu se chargeant par l’orifice de sortie, d’autres armes à feu se chargeant par la culasse; quand on a substitué à la poudre avec

fumée de la poudre sans fumée. Dans tous les faits.

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de ce.genre et autres analogues, il y a une. imitation qui nest point de limitation pour ellemême, c'est-à-dire une chose qu'on répète simplement parce qu'on l’a vu faire. |

En termes généraux, limitation est susceptible de passer à une solidarité, soit dans le bien, soit dans le mal, et dans la famille et dans la société.

Il y a donc un devoir strict de donner de bons

exemples chez soi, d’abord, et en public ensuite. Il faut reconnaître qu'elle est nuisible ou favorarable, suivant les cas particuliers. Par conséquent, si elle peut, dans une certaine mesure, servir d'auxiliaire à la morale, malheureusement d’ordinaire l'influence est inverse.

D’après ce qui précède, il en est de l’imitation comme de beaucoup d'autres choses, que nous faisons d’abord par instinct, que nous raisonnons ensuite. Aussi limitation brute, pour ainsi parler, primitive quant à sa genèse, celle qui paraît presque un phénomène réflexe, est essentiellement propre aux natures inférieures, à ces natures où l'espèce, comme chez l'animal, est presque tout et l'individu à peu près rien. Le but à poursuivre, pour l’homme, est le développement et la culture des germes profonds du sentiment moral, et la mise en relief des caractères propres à la loi des mœurs, de manière à amener la transformation de l'instinct originel en intelligence consciente et réfléchie. L'idéal entrevu, qui nous sollicite au mieux, c’est de mettre en lumière de

plus en plus lindividualité et tout ce qui la constitue, réalisant ainsi le progrès dans l’imitation elle-même. M. Tarde, se plaçant d’ailleurs à un point de vue tout autre, n'a-t-il point dit : «Il se peut parfaitement que le flux de l’imitation ait ses rivages, et que par l'effet même de son déploiement excessif il ne survienne une sorte de misanthropie générale, très propre à renforcer en chacun de nous les traits distinctifs de notre individualité intérieure » (1).

Un fait à mentionner, en terminant, c'est l’influence majeure que la doctrine chrétienne accorde à l’imitation : « Jésus-Christ nous a laissé un exemple afin que nous suivions ses traces ».

(1) Les lois de l’imitation, p. 423.

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