‹ Les fondements de la moraleChapitre 6 sur 62 · PR AMI · texte numérisé non relu

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naturel aimable et qui sont honnêtes, véridiques, sans aucun esprit de vengeance, de cruauté ou de violence. Les Lepchas, dont parle Hooker, sont ‘réellement aimables, et, d’après Campbell, très honnêtes, oublieux des injures, enclins à se faire des concessions et des réparations mutuelles (1).

L'absence des règles coercitives s'accompagne d’un sentiment puissant de la liberté individuelle constaté chez les Bodos, les Dhimals (2). Les pacifiques Lepchas subissent de grandes privations plutôt que de se soumettre à l'oppression et à l'injustice (3). Le Santal, à l'esprit simple, possède un vif sentiment de la justice(4). J’ai vécu, dit M. Wallace, dans les sociétés de sauvages de l'Amérique du Sud et de l'Orient où n’existe aucune loi, aucun autre tribunal que l'opinion publique du village qui s'exprime librement. Chacun respecte scrupuleusement les droits de son compagnon, et il est rare, si jamais, qu’une infraction soit faite à ces droits (5). Dans ces sociétés tous les hommes sont égaux. « En même temps qu'ils témoignent d’un vif sentiment de leurs propres droits, ces hommes pacifiques montrent un respect rare pour les droits d'autrui. On le voit d’abord à la rareté

(1) Spencer, Principes de sociologie, IX, p. 98.

(2) Hodgson, Journal of society.

(3) Campbell, Journal of Ethnological society.

(4) Hunter, Annals of Royal Bengal,

(5). Cité par Spencer dans Principes de sociolog., I, p. 96.

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des collisions de personnes chez eux. Hodgson dit que les Bodos et les Dhimals s’abstiennent de tout acte de violénce contre les membres de leur race et contre leurs voisins. D'après le colonel Ouchterlong, chez les tribus pacifiques de la chaîne des Nilgherries, l’ivrognerie et la violence sont inconnues (1). Campbell remarque que les Lepchas se querellent rarement entr'eux (2). Les Jakuns ont aussi très rarement des querelles entr'eux, et les disputes y sont réglées par des chefs choisis par le peuple, sans combat ni violence (3). Chez les Santals, les crimes et les magistrats chargés de les punir sont inconnus(4). Les Todas, comme nation, n'ont jamais été convaincus de crimes atroces d'aucun genre (5). Chez les tribus des monts Chervaroys les crimes graves sont inconnus (6).

« Naturellement avec ce respect de la personne d'autrui existe aussi le respect de la propriété d'autrui. Je rappelle les témoignages que j'ai déjà cités en faveur de la grande honnêteté des Lepchas, des Santals, des Todas et d’autres peuplades qui leur ressemblent par la forme de la vie sociale. Une mention spéciale doit être faite en faveur des Jakuns qu'on n'a jamais accusés d’avoir volé quoi

(1} Memoirs of Survey of N. H.

(2) Journal of Ethn. Society.

(3) Révér, P. Favre, Journal of Indian Archipelago. (4) Hunter's Annals of rural Bengal.

(5) Shortt, Hull ranges of S. S, India.

(6) Cid.

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que ce soit, même l’objet le plus insignifiant (1). Il en est de même de certains indigènes de la presqu'île de Malacca.

» L'ensemble de ces peuplades montrent des sentiments d'humanité à un degré inusité. Il y a chez elles une inclination marquée à la reconnaissance et à la bienfaisance. Les Jakuns ont l'étrange penchant de ne point demander de faveurs, mais d’en accorder, au dire de Fabre.

» Ces éléments de supériorité, dans les relations sociales, chez les tribus qui vivent dans une paix permanente, entraînent une supériorité dans les relations domestiques. La condition des femmes, d'ordinaire très inférieure chez les tribus adonnées à la guerre et dans les sociétés belliqueuses plus avancées, est au contraire très élevée dans ces sociétés pacifiques primitives. Les Bodos et les Dhimals, les Kochs, les Santals et les Lepchas sont monogames comme l'étaient les Pueblos; avec la monogamie il y a chez eux une moralité sexuelle supérieure, La conduite des femmes est extrèmement bonne. Elles sont traitées avec bonté, respect, égard » (2).

© n'y a pas de peuple où les femmes occupent, relativement aux hommes, une position plus favorable que chez les Lapons. C'est parce que Îles hommes ne sont pas guerriers; chez eux, point de

(1) Favre, Journal in Archipelago.

(2) Spencer, Principes de sociologie, ALI, p.836 à 840. Dupuy

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soldats, point de guerres ni avec les étrangers, ni entre eux. Malgré leurs misérables huttes, leurs figures malpropres, leurs vêtements primitifs, leur ignorance des lettrés et des sciences, ils nous sont supérieurs dans l’élément le plus noble de la civilisation : l'élément moral, et toutes les nations militaires du monde peuvent se découvrir devant eux » (1).

C'est le même esprit des considérations précédentes qui se retrouve dans les paroles suivantes de M. Tarde : « Il faut, je crois, se représenter ces groupes habitant des cavernes (troglodytes de la Vézère et de la Dordogne) comme des fédérations paisibles, unies par des échanges commerciaux. Si c'est là le début de l’humanité, mais je crois que ce n’est là qu'un de ses nombreux débuts, je ne vois nul motif de vous peindre nos premiers ancêtres comme des tigres buveurs de sang.

C'étaient de tranquilles chasseurs, pêcheurs à

l’occasion » (2). Ailleurs, et plus souvent peutêtre, il s'est agi, non de féroces sauvages, mais de pasteurs vivant à l’état patriarcal. On retrouve des traces historiques de cet état à l’origine de toutes les grandes civilisations de l’Orient.

Dans son récent et très intéressant ouvrage : L’Anthropologie et la Science sociale, un anthropologiste éminent, M. le D° Paul Topinard, insiste

(1) Mathieu Williams, Through Norway with Ladies, WU, p. 384. (2) Tarde, Transformations du droit, p. 49.

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à plusieurs reprises sur le caractère doux et pacifique de l’homme primitif.

Un jugement sévère de Spencer : «Il s'en faut que les membres de la nation anglaise soient au niveau des peuplades incivilisées, si on la compare avec elles au point de vue de la véracité, de l’honnêteté » (1). Ce qui est vrai des Anglais ne le serait-il point de toutes les nations civilisées, ou à demi-civilisées, qui ont toutes traversé un nombre incalculable de fois l’état de guerre? Cette condition spéciale a déterminé chez ceux qui l'ont subie une véritable déchéance morale, une chute profonde (2).

Il y a donc chez l’homme moderne, rappelant au plus près l’homme primitif, la vie sociale élémentaire en étant aux premiers rudiments, il y a, disje, des mœurs impliquant un degré de moralité vraiment supérieur. C’est ainsi qu'on constate le sentiment du droit personnel, le respect du droit d'autrui, de sa propriété, la sympathie, la bienfaisance, un véritable esprit de solidarité. De plus, avec l'égalité de toits, la condition de la femme de beaucoup préférable à ce qu'elle est ailleurs.

Les peuples civilisés ont, plus ou moins, des religions positives auxquelles on pourrait être

(1) Spencer, Zbid., III, p. 841, (2) De cette chute et de sa cause, savoir la guerre dans ses formes diverses, personne, parmi les philosophes, n’a eu un sentiment

plus net et plus vif que M. Renouvier.

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disposé à rattacher, comme à leur principe, la règle des mœurs. Mais chez le sauvage ou l'homme

primitif démeuré pacifique, il n'existe point de.

religions comparables à celles que je viens de mentionner. Chez lui, les notions de cet ordre sont vagues, à peine ébauchées, absolument insuffisantes pour qu’on puisse y chercher des conditions de moralité supérieure. C'est donc avec raison que M. Renouvier a pu dire : « Des hommes qui auraient existé sans posséder les bases de la

moralité, conscience du bien et du mal, passions

opposées bonnes et mauvaises, c'est-à-dire jugées

telles par cette même conscience, puissance de

réflexion et de choix, liberté enfin, n'auraient pu les acquérir dans le cours ordinaire des choses, car cen’eûüt pas été moins qu'une genèse nouvelle; et, avant cette genèse, nous ne pouvons admettre qu'ils fussent vraiment hommes » (1). La moralité est un développement spontané de notre nature,

si contrarié soit-il par des conditions adverses. Je

rappelle, à l'adresse de certains esprits, que M. Guizot a écrit quelque part,‘dans son Æistoire de la civilisation : « I est évident que la morale existe indépendamment des idées religieuses ». On pourrait ajouter que son indépendance n'est pas moins évidente, jusqu'à ce jour, relativement à la philosophie et à la science. Mais, aucun ne

(1) Essais de critique générale, ke essai, p. 211, 212,

l'ignore, quand'celle-ci est muette, certains savants n'en parlent que plus fort. C'est ainsi que M. Létournau nous apprend que la morale n'est autre chose que le dressage, queles conditions de milieu, les sociales surtout, impriment à notre centre nerveux principal. D’après cette hypothèse, les idées et les sentiments auxquels nous attribuons un caractère moral, ne sont que le résultat d’une accumulation héréditaire. Aussi le meurtre d’un de nos semblables n'est condamné, par notre conscience, que parce que Île pouvoir social nous l’interdit depuis une longue série de siècles, et que cette défense est accompagnée d'une sanction terrible. De mème en est-il pour le vol. Le sentiment du devoir tire son origine d'un lent et pénible dressage du cerveau.

Ainsi donc il y a, en fait de morale, des dresseurs et des dressés. Les dresseurs sont les diverses autorités sociales, en un mot le pouvoir social; les dressés c’est la tourbe des humains, la vile multitude. D'où il faut nécessairement conclure que Îla morale sera en raison directe de l'énergie déployée par le pouvoir, et en raison inverse de la faiblesse ou de la non-existence d’une autorité dirigeante. C'est le moment ou jamais d'interroger l'expérience et de voir ce qu'elle nous révèle à cet égard. Ladite expérience nous apprend, précisément, que partout où il y a eu un pouvoir social fort la morale est en déchéance manifeste, et qu'au contraire, une moralité supérieure ou très

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supérieure existe là où ce pouvoir est à peu près nul, Sinon même vraiment nul.

Chez les peuplades pacifiques, à caractère social si élémentaire qu'on peut les considérer comme nous offrant une sorte de survivance de l’état primitif, tout est à peine tracé, rien de fixe, rien de précis, rien de développé, sauf la morale qui nous offre le spectacle inattendu d’une supériorité incontestable, ce qui signifierait deux choses, dans

l'hypothèse de M. Létournau. La première que,

sous le rapport politique et social, relativement à tout ce qui touche à la civilisation proprementdite, il n'y a guère eu d'empreintes cérébrales puisque celles-ci n’ont pas réussi à s'’accumuler, héréditairement, et à constituer un progrès appréciable. La seconde que, par un étonnant contraste avec ce qui à lieu partout ailleurs, cette accumulation, si on l’admet, qu'elle provienne du pouvoir ou de toute autre condition de milieu, a fait des peuplades pacifiques, paraissant nous représenter si bien l’état des hommes primitifs, les organes les plus autorisés de la moralité.

Des considérations qui précèdent se dégage une conclusion générale. On doit reconnaître qu'historiquement parlant, la morale nous offre un carac-

tère empirique dans son origine; elle est comme

une efflorescence spontanée du germe humain.

Notre esprit et notre cœur sont ainsi faits que les notions de droit et de devoir, que l’idée de justice, que les sentiments de sympathie, de. pitié, de

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