‹ Les fondeurs de neigeChapitre 2 sur 35 · A STOCKHOLM, EN PASSANT · texte numérisé non relu

A STOCKHOLM, EN PASSANT

OCTOBRE 1917 i

Socialisme et défaitisme.

L'un des phénomènes les plus étranges et les moins explicables de cette g"uerre, c'est la facilité avec laquelle le défaitisme parmi les nations alliées s'est propagé dans les rangs socialistes. La question m'a souvent troublé.

Comment se fait-il que dans une lutte intéressant si profondément les masses, de l'issue de laquelle dépendait si évidemment la liberté du monde, l'impérialisme militariste allemand ait recruté des complaisants, précisément parmi les socialistes, c'est-à-dire parmi ceux dont les opinions devaient être, logiquement, les plus réfractaires et les plus hostiles à son emprise ?

Remarquons tout d'abord que le phénomène est général. Il y a eu, en Russie, des révolutionnaires défaitistes avérés, depuis le premier jour. Le parti socialiste officiel italien, les minoritaires français, l'Independent Labour Party en Angleterre, et même certains

1. Si je prends soin d'affirmer ici d'une façon générale, que les passages datés ont été écrits à leur date, c'est pour ne pas être suspecté d'avoir cédé à la manie facile et ridicule de prophétiser après coup. Je laisse ces notes telles quelles avec leurs erreurs et leurs prévisions.

socialistes belges, et encore des socialistes neutres de Suède, de Hollande et des pays Scandinaves se sont prononcés contre la guerre, ont souhaité sa fin à n'importe quel prix, ont cherché des excuses aux Allemands, ont affaibli l'esprit de résistance, ont préconisé des mesures qui ne pouvaient profiter qu'aux agresseurs.

On me répondra que ces socialistes-là ne sont pas tout le socialisme. Et que dans tous les pays, il y a eu des socialistes pour mourir obscurément et vaillamment sur les champs de bataille, ou pour s'associer avec éclat aux gouvernements de l'Entente. Je le sais bien. Mais si les défaitistes ne doivent pas faire oublier les combattants, ceux-ci ne peuvent empêcher que ceux-là ne soient, et que leur existence universelle ne constitue un phénomène inquiétant.

On me dira encore que ce n'est pas seulement dans les rangs socialistes que l'Allemagne a trouvé de la bienveillance. Les catholiques, presque partout, lui ont souri. Certes. Mais la circonstance n'offre, en ce cas, rien d'étrange. L'Allemagne représentait, dans le conflit, le principe d'autorité qui a toujours été cher aux catholiques. L'explication même de la complaisance catholique rend plus incompréhensible encore la complaisance socialiste ; et si l'on a vu, en touchant accord VAvanti et VOsservatore Romano, il semble bien que pareille entente n'a pu se réaliser qu'aux dépens de la logique.

Deux infirmités morales peuvent expliquer le défaitisme : la lâcheté et la vénalité. Le désir de paix peut résulter des mobiles les plus bas comme des plus élevés ; les premiers sont vraisemblablement les plus fréquents et, n'osant s'avouer, prennent le masque des derniers. Pareilles explications sont les plus habituelles ; ce sont

celles des « bourreurs de crânes». Mais j'avoue qu'elles ne me satisfont pas. Accuser ceux qui n'adoptent pas les points de vue officiels d'être, soit des lâches, soitdes vendus, est facile, mais un peu sommaire. Je ne suis pas assez naïf pour croire que tous les défaitistes soient des héros ou des incorruptibles et je reste bien convaincu qu'en maintes circonstances l'or allemand a aidé l'égoïsme le plus vil, mais ce sont là des cas d'espèce, des explications individuelles. Reste toujours à savoir pourquoi, une fraction importante du parti socialiste qui, dans son ensemble, ne peut être considérée comme couarde ou achetée, a déserté la lutte contre le militarisme allemand et écouté avec faveur les campagnes défaitistes.

Je vois bien la part de l'Allemagne dans des manifestations comme Kienthal, Zimmerwald ou Stockholm. Mais, j'avOue ne pas me résigner à n'y voir que l'Allemagne. Il y a aussi une part de socialisme. Un socialisme bien inattendu, j'en conviens, et bien différent de celui que nous imaginions en 19l4. Mais vraisemblablement, il existait déjà alors. Si nous ne l'avons pas vu, c'est que nous étions mal renseignés. Et il n'est pas trop tard pour essayer de voir clair. Comment cette doctrine qui avait son unité relative a-t-elle pu aboutir, en présence d'un même phénomène, à deux appréciations si absolument opposées? Qu'y a-t-il à vérifier et à rectifier dans cette doctrine pour rendre désormais impossible un aussi formidable malentendu? Qui donc, des défaitistes ou de nous, a cessé d'être socialiste ?

Voilà, pour l'action à venir, une controverse qu'il serait prudent de trancher autrement que par un de ces ordres du jour émollients et conciliateurs qu'on adopte

dans les Congrès. L'avenir du socialisme dépendra de la conscience qu'il prendra de lui-même et de l'idée que s'en feront les hommes.

Pour moi, j'hésite et l'antinomie m'obsède. Nulle part, elle ne se présentera avec plus d'acuité que dans la Russie de la Révolution. Je vais vers elle avec une sympathie ardente, parce qu'elle est notre Alliée, et qu'elle se proclame socialiste ; mais quelle espèce de socialisme vais-je trouver là-bas?

Le voyage.

Me voilà donc en route pour Stockholm, moi qui étais si bien décidé à ne pas y aller. Et tant d'autres qui voulaient s'y rendre, ne sont pas partis. Surprises de la g-uerre. Lorsque plus tard, aux temps de la paix revenue, l'historien examinera les disputes passionnées autour du projet de voyage à Stockholm, il ne pourra plus se représenter, sans doute, les conditions matérielles de cette expédition. Lorsqu'on ira de nouveau, de Paris à Pétrog"rad en deux jours, on ne croira pas qu'il m'en ait fallu vingt en octobre 1917. Exactement du 25 septembre au 15 octobre, en passant par Le Havre, Southampton, Londres, Aberdeen, Stockholm, Haparanda. Quelques jours d'arrêt obligé, à Londres, pour attendre le départ intermittent et secret de bateaux, dans un Londres chaque soir bombardé par des avions, et tout sonore du fracas des canons; quelques jours d'indispensable repos à Stockholm ; tout le reste du temps passé en chemin de fer ou en steamer, dans

les conditions les plus inconfortables. Hôtels encombrés, portiers arrog-ants, commissionnaires et cochers exploiteurs, langues inconnues, changes étrangleurs, nourritures douteuses ; ah ! non, ce n'était pas un voyage d'agrément que d'aller à Stockholm en 1917.

Et le trajet n'offre pas de beautés pittoresques suffisantes pour compenser ses ennuis : quelques paysages alpestres, au départ de Bergen, ne sont pas sans grandeur, les îles dans la mer vues des hauteurs de Christiania font un large décor, et souvent des bouleaux, jaunis par l'automne, mêlés sur les collines à des sapins noirs, me rappellent les sites mélancoliques que peignit l'artiste wallon Aug. Donnay. Mais pour quelquesjoies des yeux, que de monotonie et quelle tristesse dans ces régions presque désertes! A chaque arrêt, les vexations recommencent. Pourtant, à la longue, on s'accoutume à toutes ces misères. En s'accumulant, elles se neutralisent. On se crée une philosophie fataliste et résignée, et l'on se croit très heureux dès que les catastrophes redoutées ne se réalisent qu'à moitié.

Le médiocre vapeur qui nousemmenad'Aberdeen vers Bergen comportait en majorité des passagers dont les bagages étaient marqués E. R. (Émigrés Russes). C'étaient des proscrits qui retournaient en pays libéré. La plupart venaient de Suisse. Partout, dans les conversations, s'entendait le gazouillement russe, avec les ts^ les tch, les r roulés, les consonnes agglutinées, et les premiers mots avec lesquels on se familiarise : da, da^ paffeaost, karaeho, tavarish (prononciation approximative des mots russes signifiant : oui, s'il vous plaît, bien, camarade), se devinaient dans les phrases entendues.

Parmi ceux-là, sur ce bateau noir et puant, nous

avions remarqué un homme qui se promenait de long en large sur le pont, l'air soucieux et inspiré. Il avait des traits ravagés par une vie de souffrance et de mécomptes, un chapeau à larges bords sur des cheveux épars, un foulard sale autour du cou, cachant l'absence de linge, des vêtements minables et des chaussures de sport. C'était le type du révolutionnaire des cafés de banlieue, le banni misérable et incompris qui réforme le monde autour d'une table, devant quelques amis complaisants, l'illuminé quia son plan de bonheur universel, qui a lu tous les livres, mais ne sait rien des réalités de la vie. Il marchait dans son rêve. Il rentrait en vainqueur dans la patrie d'où l'avait chassé la tyrannie. Il rentrait avec le prestige de son exil et de sa misère. Le froid humide du soir le faisait grelotter dans ses vêtements minces, mais son allure était si conquérante, on le sentait si réchauffé d'espoir et d'illusions qu'il en était touchant... et redoutable.

Des neutres.

Oh, cette taverne de Bergen où j'entrai le soir de mon arrivée, avec l'espoir d'y trouver à souper ! Dans la fumée des cigares, de gros cigares solennels, des cigares de parvenu, c'est à peine si l'on voyait les boiseries brunes encadrant des peintures de brasserie allemande ; dans le va-et-vient des clients et des garçons, le bruit des verres et des assiettes et des conversations, c'est à peine si l'on entendait les valses joyeuses que jouait un petit orchestre. A des prix majestueux, il est

vrai, on peut mang-er et boire à volonté. Autour de moi, on verse du Champagne. Les gens sont vêtus de façon cossue, et dans leurs habits neufs, ont Tair endimanchés. Et ce n'est pas jour de fête, pourtant. Non, c'est la vie normale, la vie d'un peuple rude de marins soudainement enrichis et qui jouissent de leur aisance, sans avoir le soupçon qu'une telle fortune ne leur est échue que parce que là-bas, d'autres souffrent et meurent.

La figure d'un jeune homme, un beau grand g-as solide aux doux yeux bleus, absorbé par la délectation savoureuse de son cigare et de son vin, m'obsède long-temps comme une répug-nante image de neutre et de nouveau riche. L'impression est violente et pénible.

Mais elle n'est telle que parce que je viens directement du pays en g-uerre. Pour le jeune Norvégien, la guerre est lointaine et seulement sujet d'articles dans les journaux. Pourquoi se refuserait-il à profiter béatement de l'or qui afflue dans sa ville ? 11 n'est d'ailleurs pas certain qu'il soit indifférent ou égoïste. Sans doute a-t-il donné pour les œuvres de guerre ; sans doute a-t-il manifesté franchement, comme la plupart de ses compatriotes, sa sympathie pour les Alliés. Dès qu'on connaît un peu mieux ce petit peuple de marins et de montagnards, on se prend à aimer sa simplicité, sa droiture, son esprit démocratique.

Il en va tout autrement en Suède. On sent de suite dès qu'on est à Stockholm : casque à pointe de l'agent de police, aspect des maisons et des étalages, organisation disciplinée des services publics, que l'atmosphère morale est changée et qu'on est en fief allemand.

Stockholm.

Allemagne, oui. Hollande aussi, à cause des canaux, des quais plantés d'arbres, de l'odeur marine et des cordages goudronnés. Les Suédois appellent leur capitale, la Venise du Nord. C'est un peu prétentieux, avouons-le. De l'eau et des maisons ne suffisent pas pour faire Venise. Il faudrait faire de Fart en plus. Et il n'en est point à Stockholm.

Une visite au Musée de peinture confirme cette impression, que donnait déjà pour l'architecture une promenade en ville. On y trouve des peintres français du xviii^ siècle et des Hollandais du xvii^, et notamment une prestigieuse esquisse de Rembrandt, d'une ardeur rougeâtre de cuivre et d'incendie, avec des figures hallucinées et pleines de mystère. Mais des peintres suédois, il n'en est que de récents et il faut beaucoup de bonne volonté pour trouver dans leurs œuvres la manifestation d'un art national.

Il y a eu pourtant, dans cette région, une inspiration esthétique qui ne devait rien à l'Europe. On en retrouve des traces au Musée ethnographique et à Scansen. Constructions en bois, avec les dragons sculptés, projetés des bords des toits comme des gargouilles, ornementation décorative des poutres, des étoffes, des broderies et des bijoux, toute une âme, rude et subtile, celle de l'extrême Nord, y parle une langue originale et savoureuse. Mais c'est une langue oubliée. On n'en retrouve plus l'accent dans les discours d'hier et d'aujourd'hui.

Dès que l'on quitte les endroits où se conservent les

traditions populaires pour redescendre dans la vie, Stockholm apparaît comme une ville moderne, toute pareille à ses sœurs maritimes d'Europe. Peut-être plus spacieuse et mieux ordonnée que beaucoup d'autres. On la sent importante, capitale, riche, un peu parvenue. La perfection de son service téléphonique est surprenante : partout des cabines publiques permettant aux passants de se mettre en communication, à tout instant, avec des points éloignés.

La cité est triste et ses habitants sont mornes. Ceux qui parlent français — et la France eut, autrefois, un prestige énorme — ne cachent point l'admiration qu'ils ont à présent pour l'Allemagne et les vœux qu'ils font pour son succès. Les Allemands ont organisé à Stockholm une propagande intense, fastueuse et savante : plusieurs journaux suédois leur sont acquis, et dans les rues les plus fréquentées, on affiche les télégrammes de Wolff, et des documents de guerre. On se sent en pays ennemi. Les officiers sont raides et gourmés et ont tous la morgue de Tofficier germanique ; en revanche, les soldats, avec leur petit tricorne de feutre et leur uniforme seyant, paraissent bons enfants et font songer à des postillons de comédie.

Admiration respectueuse pour l'Allemagne, sympathie pour la Belgique, défiance vis-à-vis de l'Angleterre, haine de la Russie, ingratitude à l'égard de la France, mépris de la Norvège, tels sont les sentiments que je note, selon les hasards des rencontres. Mais on m'assure que ce sont là vues superficielles. Mes investigations sont forcément limitées au cercle des gens qui parlent français, et ce sont surtout des personnages officiels ou des conservateurs. Si je pouvais entrer en communication avec le peuple, je n'aurais plus cette

impression de germanophilie. Les libéraux ou les socialistes, très énergiquement décidés à la paix et à la neutralité, sont de cœur avec les Alliés.

Il serait exagéré de dire que Stockholm souffre de la guerre européenne. Sans doute, le coût de la vie s'y est accru, mais les salaires des ouvriers sont élevés et les bénéfices des commerçants, des industriels et des banques sont considérables. Le seul symptôme apparent de la crise alimentaire, est la carte de pain. Je fus assez étonné lorsque, réclamant mon premier déjeuner, je vis s'avancer vers moi le garçon qui brandissait une paire de ciseaux. C'était pour détacher un minuscule coupon de la « brodkart » et ce n'est qu'après Faccomplissement de ce rite qu'il consentit à me servir.

Le commandant de Gerlache.

Nous passons de longues et bonnes heures avec le commandant de Gerlache qui, dans les pays Scandinaves, à raison des anciennes et solides amitiés qu'il y comptait, a assumé depuis la guerre le rôle de défenseur de la cause belge, comme le firent Waxweiler en Suisse et Terwagne en Hollande. Il a installé à Stockholm un « Belgisko Byrô », centre de toutes les œuvres de propagande probelge auxquelles il se dévoue inlassablement. Il nous en indique les besognes et les modes d'action, et avec une modestie toujours prête à s'effacer, nous dit comment il veille à la vérité dans la presse, nous défend contre les calomnies germaniques, entretient le respect et la sympathie autour de notre

^ il ^

patrie. Ses réussites les plus éclatantes sont des Expositions d'art et la souscription pour les orphelins de la guerre, et la Norvège nous fut toujours plus accueillante que la Suède. Dans ce dernier pays, ce n'est guère que dans le peuple, chez les petits, que nos infortunes ont excité la compassion, I'' J'ai plaisir à causer avec le commandant. Je Tadmire depuis longtemps. Il est pour moi une de ces figures annonciatrices d'un patriotisme que nous ignorions pour la plupart avant la guerre, et que la catastrophe, nous a brusquement révélé. Quelques-uns, comme lui, ont eu, avant les autres, ce sentiment de la grandeur nécessaire de notre action. Ils ont rêvé de conquêtes belges, non pas celles que l'on doit à la force brutale et qu'inspire la cupidité et l'esprit de domination, mais celles que les cœurs des hommes concèdent volontiers k à ceux qui apportent plus de vérité, de beauté et de ^civilisation. Ils ont voulu faire rayonner le nom belge dans le monde, alors que tant de Belges étaient absorbés par les querelles intérieures. L'expédition de la Belgica, comparable à l'épopée de Nansen, m'a toujours paru avoir une allure héroïque. Je m'en fais raconter des péripéties par le commandant. Ce n'est pas facile. Car cet explorateur hardi est un timide dès qu'il s'agit de lui. Il parle lentement, presque à voix basse. comme en s'excusant de vous importuner. Il est soucieux de correction, de protocole, d'exactitude. On sent qu'il aime les gens de mer et par-dessus tout, les Flamands et les Norvégiens. Désireux de vérifier mon opinion, je lui demande comment a été choisi le nom de la Belgica. Et il me répond franchement : Ce qui me séduisit, ce fut l'aventure et l'intérêt scientifique, mais je voulais aller au pôle sous le pavillon belge. Le

baptême de la Belgiçët, ne fut pas dû au hasard; nous avions le dé$ir de faire une affirmation nationale.

Chez Branting.

J'ai cherché Branting à la maison du Peuple, vaste construction analogue à la maison du Peuple de Bruxelles, dans le hall central de laquelle je découvre avec émotion la fière statue : le Débardeur^ de notre Constantin Meunier. C'est, d'ailleurs, la seule note d'art de ce grand édifice; on s'est surtout appliqué à faire pratiquer et à fournir aux associations ouvrières des locaux et des salles de réunion, avec des accès et des dégage-^ ments commodes. Un camarade m© montre tout avec la plus grande obligeance ; il est fier surtout des instal' lations du journal : le Social Democraten, dont Branting est le directeur. Le Rédacteur — c'est le titre qu'on lui donne, avec une nuance de respect, d© préférence à celui de député — n'est pas là, malheureusement, mais le téléphone m'apprend que je le trouverai chez lui.

C'est, dans une maison propre et confortable, un appartement clair et silencieux, tapissé de livres. Tout est rangé dans un ordre parfait, presque méticuleux. Dans un coin, un buste de Sénèque. Et voici Branting, Très grand, touché par l'âge, mais très vigoureux et robuste encore, bonne tête ronde avec une forte moustache grise, il a des yeux doux sous d'épais sourcils. Dans sa redingote correcte, il a l'allure d'un professeur, et son langage mesuré, réservé et prudent, indique le

sentiment des responsabilités. Cet agitateur n'a rien d'agité. Il dit sans forfanterie Timportance du succès que son parti vient de remporter aux dernières élections ; les conservateurs sont renversés et un cabinet de coalition libéral-socialiste paraît probable. Certains auraient voulu essayer d'un ministère exclusivement socialiste, mais il ne serait pas raisonnable, pense Branting, d'assumer le gouvernement lorsqu'on est encore minorité dans le pays. Tout son exposé est marqué au coin de ce bon sens pi-a tique et loyal.

Et de même, loi^sque la conversation s'étant élargie, il parle de la guerre, on devine chez lui un effort pour être impartial et équitable, pour serrer la réalité d'aussi près que possible. Certes, ses sympathies, qu'il n'entend pas dissimuler, sont pour les démocraties de l'Entente contre le militarisme des Empires centraux, mais il n'a pas la foi dans la victoire.

Trois ans de guerre n'ont-ils pas démontré Téqui' libre des forces militaires? Et pourquoi vouloir prolonger encore l'expérience jusqu'à l'épuisement et la ruine sans remède ? Même s'il faut sacrifier un peu de ce qu'exigerait la justice, n'est-ce point une nécessité? Il faut engager des pourparlers et les partis socialistes dans les diverses nations belligérantes peuvent et doivent s'accorder pour que la transaction soit honorable. La garantie de la durée de cette transaction ne doit pas être cherchée dans des mesures de coercition, elle sera assurée par la démocratisation de l'Allemagne qui sera la suite inévitable de la guerre...

Je ne cache pointa Brantingque pareille argumentation n'est pas de nature à me convaincre, mais je ne puis me cacher à moi-même l'impression de droiture et de probité, d'incontestable sympathie pour la cause

de l'Entente et songeant aux a bourreurs de crânes » qui ont proclamé que tous les partisans de la Conférence de Stockholm étaient des agents boches, je les prends en pitié.

LsL Conférence de Stockholm.

11 y avait dans le projet de Conférence socialiste internationale à Stockholm, un double danger. Danger pour le parti socialiste. Danger pour TEntente. Le danger socialiste était la presque certitude d'un échec. Il suffit de savoir combien l'épreuve de la guerre a désemparé les esprits, dans les divers pays, pour comprendre qu'un accord socialiste sur la paix était impossible et que la Conférence ne pouvait aboutir qu'à un aveu solennel d'impuissance, et à l'étalage de divergences si profondes qu'elles eussent ruiné définitivement ce qui restait de prestige à l'Internationale.

Le danger pour l'Entente était l'affaiblissement certain de la résistance morale. Accorder les passeports, c'était concéder un patronage officiel, donner une importance nationale à ce qui, sans cette formalité, n'eût été que l'œuvre d'un parti. C'était engager l'Entente elle-même dans une entreprise incertaine, renoncer à la lutte, éveiller un immense espoir de paix qui ne pouvait être que déçu.

L'Allemagne avait, dès les premiers jours, aperçu ces dangers, avantages pour elle, et avait considéré le projet avec une évidente faveur. Désireuse de paix, et d'une paix profitable, elle trouvait le moyen d'engager une conversation avec les Alliés, de se renseigner sur

leurs dispositions, d'évaluer les concessions qu'elle pouvait espérer. Gela sans risques. Elle eût envoyé à Stockholm des émissaires dont elle était sûre, de ces socialistes qui n'ont plus de socialiste que le nom, depuis qu'ils sont devenus les collaborateurs empressés du militarisme impérialiste; elle eût pu, au pis aller, les désavouer facilement, puisqu'ils n'ont pas d'influence dans le Gouvernement. Elle escomptait la divergence des vues, entre socialistes alliés d'abord, entre socialistes et les autres partis ensuite, en France, en Italie, en Angleterre. Toute désunion de l'ennemi est un précieux avantage.

Et vis-à-vis de l'opinion internationale, n'était-ce point pour elle un grand succès que l'admission des Allemands à cette conférence, sur un pied d'égalité courtoise avec les socialistes des autres pays? N'effaçait-il point, pareil Gongrès, le problème des responsabilités, si gênant pour elle? Des socialistes qui avaient voté les crédits de la guerre d'agression, approuvé la violation de la neutralité belge, toléré les atrocités contre les populations civiles, applaudi à la guerre sous-marine, défendu les prétentions annexionnistes et conquérantes de l'impérialisme, eussent été traités en camarades, considérés comme purs, et gens à la loyauté desquels on se pouvait fier, cela, rien que cela, n'était-ce pas déjà pour l'Allemagne, une grande victoire, et pour l'Entente le commencement delà résignation à la loi du plus fort ?

Néanmoins, il ne faudrait pas conclure trop vite et accuser de germanophilie, stipendiée ou inconsciente, tous ceux qui ont espéré en la Gonférence de Stockholm. Il en est qui l'ont souhaitée dans un sentiment très noble de fraternité humaine. Voyant la guerre durer

et perpétuer ses horreurs, ils ont désespéré du succès militaire. Persuadés, avec nous, que Toffensive allemande s'était brisée devant les résistances alliées, ils n'ont pas cru, avec nous, que cette résistance pourrait, un jour triompher. L'énormité du conflit leur a- fait craindre qu'il ne pût jamais être décidé par la force des armes. Les négociations, par conséquent, étaient nécessaires. Celles des diplomaties officielles ne donnant point de résultats, pourquoi ne point essayer de les reprendre et de les mener à bonne fin, avec Taide des partis politiques avancés, et notamment du parti socialiste doté d'une organisation internationale ? Pareil parti paraissait qualifié pour proposer, dans les divers pays, des solutions s'inspirant du droit des peuples, des principes de démocratie et de liberté. L'organisation internationale du parti n'avait pas réussi, sans doute, à empêcher la guerre ; mais ne réussirait-elle point, en revanche, à hâter la paix? Une ville neutre, au milieu de l'Europe, comme Stockholm, d'un accès relativement facile pour tous, n'était-elle pas l'endroit désigné pour un pareil effort, et n'était-ce point un devoir de tenter cet effort si l'on pouvait avoir le moindre espoir de mettre fin à l'hécatombe humaine et à l'accumulation des ruines?

Ceux qui se laissaient convaincre par ces raisons ne méconnaissaient pas l'importance de l'objection tirée de l'attitude des socialistes allemands. Mais ils pensaient : Tous ne sont pas infidèles et félons. A côté des socialistes de l'Empereur, il y a une minorité de socialistes qui ne sont pas éloignés des conceptions des socialistes alliés, et avec lesquels une discussion loyale peut aboutir. Ceux-ci doivent être soutenus, encouragés ; c'est par eux que nous arriverons à une démocra-

tisatioti de l'Allemagne, et cette démocratisation sera le salut. En quoi, me pâraît-il, ils se trompaient» Tout succès allemand renforcé et consolide, à Tintérieur, le kaiserisme, la caste militaire et autocratique, affailDlit et retarde d'autant la démocratie. Tout échec allemand, au contraire, poussera le peuple mécontent vers des solutions révolutionnaires. Logiquement, les esprits libres et d'avant-garde, en Allemagne, doivent être des défaitistes, et les armées de l'Entente, en triomphant des Empires centraux, accompliront^ poUr les vaincus, la même œuvre de bienfaisance et féconde, que les armées de la République du Premier Empire accomplirent vis-à-vis des nations de l'Europe, d'alors. Une Allemagne militairement abattue deviendra démocratique, et là libération du peuple allemand sera la con^ séquence de sa défaite ; cela est plus évident encore pour l'Autriche.

Une fois démilitarisée et démocratisée, l'Allemagne pourra entrer dans la société des nations et redevenir un des éléments du progrès mondial.

Les « Stockholmards » comprennent cela comme nous. Mais ils n'ont pas la foi en la victoire. lisseraient heureux de la croire possible, mais ils en doutent. Ils y renoncent parce qu'elle paraît trop lointaine et trop pénible. Ils se résignent à traiter, à essayer de traiter avec la force allemande, et pour s'excuser de ce qu'ils sentent bien être une désertion de l'idéal, ils s'ingénient à se créer des espérances nouvelles, fallacieuses ou naïves, en la loyautéteutonne, ou en sa démocratisation possible. Ils me font penser à ces pauvres soldats russes qui, dans l'ivresse généreuse de la Révolution, fraternisaient avec candeur avec l'ennemi et ne s'apercevaient pas qu'ils étaient bernés.

A ceux-là, on ne peut rien reprocher, si ce n'est de n'avoir pas assez robuste, la foi dans la justice. Et pour que la justice arrive, il faut d'abord commencer par y croire.

Et voilà peut-être la caractéristique de ces politiques pacifistes, qu'elles soient inspirées par l'international de Tég-lise catholique ou par l'internationale ouvrière, c'est la sous-évaluation des forces morales. Nous voyons le Pape Benoît XV et le bureau hollandoscandinave qui n'ont pourtant ni l'un ni l'autre aucune autorité matérielle, renoncer à l'excellence de leur position leur permettant de jug-er, au nom de principes universels, les actions des hommes, et descendre à l'esquisse des transactions et de compronnissions politiques. Leur sphère d'influence naturelle était l'abstrait et ils prétendent l'exercer dans le concret. Ils nous proposent des arrangements, qui pourraient être parfois acceptables au nom de la raison et de l'intérêt, mais que réprouve la justice. Et j'aime mieux, pour ma part, ceux qui luttent pour la justice, quand même, même contre l'intérêt, même contre la raison.

T>REMIÈRE PARTIE

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