LA BOUE DE PÈTROGRAD
MUoctohre 1917,
Misère et saleté. Telles sont les impressions d'arrivée. Pétrograd est, dans cette arrière-saison, un cloaque infâme. Une boue liquide, gluante, couvre les rues et les trottoirs. Elle a jailli sur les fenêtres des étages inférieurs, elle s'étale dans les ornières, elle gicle traîtreusement sous le pied qui se risque à peser sur un pavé déchaussé. Jamais je n'ai rien vu d'aussi ignoble, sauf certaines rues fangeuses de Gcnstantinople. Les habitants sourient de ma répugnance; ils pataugent dans le bourbier avec la résignation de l'habitude. C'est un des maux de la guerre ; et il en est d'autres plus graves. Jadis, la voirie était commode et bien entretenue, mais l'armée a réclamé toute la main-d'œuvre et Tordure a conquis la capitale sans défense.
Misère et saleté. Aux vitrines des magasins, il ne reste plus, derrière les glaces souillées, que des objets rares et fripés, jetés en désordre, comme ceux qu'on oublie et qu'on dédaigne après une liquidation ou une vente judiciaire.
Devant certaines portes, s'aligne une longue file
d^aspirants acheteurs. Il en est parfois cinquante, soixante, une centaine, plus. Presque tous sont de pauvres gens, des vieillards, des enfants, des femmes à la tête entourée d'un châle de laine. Ils attendent du pain, du thé, des cigarettes. Ils sont dociles et soumis ; et, sans intervention de police, se placent les uns derrière les autres. Leurs vêtements sont minables, leurs faces jaunes et souffreteuses. Ils attendent dans la pluie, sous la bise, en grelottant. Il en est qui meurent d'avoir ainsi attendu. Nul ne les prend en pitié, nul ne s'en soucie. Il y a plus d'un an que cela dure ; pendant l'hiver, âpre et cruel, il y a eu des pauvres gelés ; pendant l'été le soleil les a grillés. Ils attendent mornes et résignés ; ils bavardent et propagent les nouvelles les plus folles, mais dé leur théorie lamentable ne monte ni plainte, ni colère. A quoi bon ! Leur mentalité est celle d'esclaves fatalistes. Et ceux (jui passent n'ont pas, non plus, la générosité de l'indignation devant cette souffrance injuste, évidente, quotidiennement étalée. Est-ce que la fameuse bonté russe aurait été surfaite par les littérateurs et les gazetiers ? Quand régnait le tzar^ les pauvres attendaient; ils ont attendu sous Milioukhoff, ils attendent sous Kérensky ; ils attendront demain ; ils attendront toujours. Que le Gouvernement soit autocrate, libéral ou socialiste, il est vraiment trop au-dessus des pauvres de la rue, si tristes, qu'un étranger arrivant d'Europe en a le cœur serré. . .
Le spectacle de la rue est animé par les pittoresques voitures. Ce sont de petites carrioles légères, rarement propres, auxquelles un cheval est attelé de façon libre, sous un léger harnais où des ornements de cuivre ou d'argent se mêlent au cuir de façon souvent fort jolie.
Sur le siège, trône l'isvostchik dans son manteau bourré de paille. Plus ils sont gros et majestueux, plus leurs prétentions sont considérables. Mialheur au voyageur non averti qui, croyant aux tarifs des villes civilisées, prend un cocher sans faire un prix d'avance; malheur au promeneur attardé qui traîne la jambe ou porte un paquet lourd. Plus son désir d'être véhiculé sera manifeste, plus les conditions seront exorbitantes.
Celui qui ne consent pas à payer dix roubles pour une modeste course se décidera à prendre le tramway. Malheur encore à lui. Après avoir attendu une demiheure, il constatera que les voitures portent trois fois leur charge normale, avec des gens encombrant les couloirs et les plates-formes, accrochés en grappes sur les marchepieds et les butoirs. Encore un des maux de la guerre: les soldats ont la gratuité du parcours et ils en profitent.
11 faut aller à pied, dans la boue qui clapote. La foule est innombrable et sordide. Elle n'a pas, à première vue, de caractère spécial. C'est une foule de pauvres gens, voilà tout. On y voit surtout des soldats oisifs, croquant des graines de tournesol. Si on regarde bien, on aperçoit de temps en temps, un type très accusé de juif, de chinois, de moujick. Les plus curieux sont ceux chez qui la loque atteint, par son usure et sa couleur indéfinissable, un degré d'invraisemblable qui la rend presque belle. Parmi toute cette crapule, la palme est, sans contredit, aux popes. Avec leur longue robe crasseuse et luisante, aux manches évasées, leurs cheveux longs et leur barbe en désordre, ils évoquent vraiment le maximum de la malpropreté pouilleuse, graisseuse et mal odorante. Le plus papelard des curés catholiques paraît magnifiquement digne et sympa-
thique en comparaison des popes que charrient les rues fétides de Pétx'ograd.
Deux traits, d'apparence contradictoire, sont symptoniatiques. D'une part^ Tabondance des enseignes figurées, révèle l'ignorance extraordinaire de la majorité de la population; il a fallu peindre Timage d'un pain, d'une botte, d'une boîte à thé, pour indiquer aux analphabètes la nature des choses vendues dans la boutique. D'autre part, l'abondance des placards politiques qui débutent par les mots de : Frères ! Citoyens 1 Camarades ! indique la situation révolutionnaire. Devant chaque affiche nouvelle, un petit rassemblement se forme, quelqu'un épelle avec effort les termes de la proclamation, d'autres la commentent, la discutent, et s'en vont. C'est une révolution qui n'a pas la fièvre. Çà et là, on aperçoit comme des barricades. Ce sont simplement des provisions de bois pour le prochain hiver. Aux vitrines de quelques photographes, j'aperçois des portraits de Kérensky. Us sont plutôt rares et n'excitent pas la curiosité.
Sur la perspective Nevsky, la foule est grouillante et frileuse dans la brume. Les petits bosquets devant la cathédrale de Kasan perdent leurs dernières feuilles, etles trottoirs que fauchait en juillet la mitrailleuse maximaliste sont encombrés.
La Grande Catherine tient dans sa main de bronze un ridicule petit drapeau rouge déteint. On a brisé, enlevé, gratté les emblèmes impériaux.
Il semblerait qu'une ville si peu séduisante ne devrait être habitée que par ceux qui sont absolument forcés d'y vivre. Point! Elle a vu, depuis la guerre, presque doubler sa population. Les logements sont clairsemés et les hôtels sont pleins. Il faut une intervention gou-
vernimentalê pour me faire obtenir un gîW à rhôtel de l'Europa. Git hôtel, autrefois décent, est devenu ce que deviennent tou§ les hôtals surpeuplés. Le service y est insolent et enregistri d'un air excédé voi réclamations. Leg prix sent de haute fantaigie : une assiette de soupe coûte 4 à 5 roubles, un plat de viande 7 à 8 roubles, une petite porame cuite au four, 5 roubles. Et ce qu'on sert est à peine mangeable : viandes avancées, poissong dégelés, pommes de terre de la veille, avec des sauces suspectes, à faire lever le cœur ! A certains jours, il n'y a ni pain, ni lait, ni sucre, ni légumes; et quand il y en a, le lait goûte le savon, et le pain est quelque chose de brun et de visqueux, avec des débris de paille et de bois. Le boire est un problème aussi délicat : le vin est hypocritement interdit ; la bière, inconnue, est remplacée par un liquide affreux qu'où appelle kwass ; et chacun vous conseille, dès l'arrivée : surtout ne buvez pas d'eau ! L'eau de Pétrograd vous donne instantanément la colique, quand elle ne vous donne pas le typhus. On peut prendre de l'eau minérale : trois roubles. Tous les domestiques ne parlent que russe. Qui donc m'avait dit qu'on se tirait d'affaire partout à Pétrograd avec le français? La seule langue étrangère utile est l'allemand. Il faut renoncer à se concilier la bienveillance des serviteurs par des pourboires : fi donc ! les hommes libres n'acceptent plus de pourboires. Conséquence : la note est majorée de 15 % et l'on est fort mal servi. L'expérience me paraît désastreuse.
Non seulement, il faut subir sans sourciller les caprices du personnel et les prix de l'hôtelier, mais il faut se résigner au vol. Chaque jour un voyageur est dévalisé dans la maison. Tout ce qu'un homme distrait
peut oublier un moment disparaît comme par sortilèg-e : g"aioches, manteaux, chapeaux, papiers, valeurs. 11 faut tout enfermer, veiller sur tout avec une attention sans défaillance.
La pénurieextrême des objets d'habillement explique la sollicitude des voleurs : un costume coûte 700 roubles, une paire de souliers 150 à 250 roubles, et même à ce prix on ne les obtient qu'avec des délais interminables. Aussi les brigands sont-ils assurés de reventes faciles, d'autant plus faciles que, pour le Russe, le recel n'est pas blâmable. Et ce qui arrive dans le meilleur hôtel de Pétrograd, permet d'imaginer ce qui se produit dans les rues désertes des quartiers éloignés. Souvent un passant se voit assailli, forcé de se déchausser, de se dévêtir, d'abandonner tout à ses agresseurs et de rentrer chez lui en chemise, dans le brouillard glacé, dans la boue.
Que de boue ! Et n'en est-il que dans les rues?