SPORTS D'HIVER EN FINLANDE
Mars 1918.
Le ski est interdit parce qu'il permet les communications trop faciles avec Tennemi. Il ne faut pas songer au patinag-e, car la g-lace des lacs est irrégulière et peu sûre. Mais on peut se luger sur les pentes de neige. Pourtant, la piste, qui dévale d'une colline parmi les bouleaux argentés et les sapins noirs, n'est guère fréquentée que par les enfants. Les adultes sont à la guerre.
Et la guerre est toute proche. On entend crépiter dans les vallées les exercices de tir. A la gare, il y a des canons sur des wagons. Dans les rues, de constants défilés de troupes. Des hommes décidés, de belle stature, face pâle et cheveux blonds. Des hommes qui ne rient pas. Ils marchent en ordre parfait, soumis à une discipline qu'on sent sévère. Pas d'uniformes. Ils portent les blouses des paysans, les toques fourrées du pays, les habits du labeur quotidien. Mais tous ont, au bonnet ou au fusil, un ruban rouge : ce sont les gardes-rouges de Finlande.
Bien différents de ceux de Pétrograd aux visages
patibulaires, ils ont à la fois Pair plus honnête et plus
féroce. En Russie, malgré la formation en groupe, on
devine l'individu ; ici, Thomme disparaît, il n'est
qu'une unité dans un ensemble.
Il va, fort de sa volonté bandée et de sa conviction
têtue, il va résolument à l'ennemi. J'en vois qui revien- |
nent, étendus sur des civières, blessés et souffrants, i
mais toujours enrubannés de rouge et toujours obstinés. ■
Des infirmières au tablier blanc les accueillent à la !
station. Si on les interroge, c'est avec des accents de ]
haine farouche qu'ils décrivent les infamies de leurs '-^
adversaires.
Les Blancs nous tiendraient sans doute un langage analogue. C'est le propre des guerres civiles d'être plus atroces que les guerres internationales. Cette guerre de paysans finlandais, au milieu de laquelle nous a amenés le hasard, est bien le plus déconcertant épisode du grand vertige meurtrier qui emporte le monde. Ce pays, qui normalement était préservé des horreurs et des ruines déchaînées sur l'univers, cette petite nation qui ne devait pas à la Russie le service militaire, qui pouvait rester spectatrice du grand conflit, a voulu avoir sa guerre. La Finlande s'est sauvagement déchirée en deux pour ensanglanter son sol et y instaurer le fléau. C'est à croire que la démence est contagieuse. Un Européen qui passe demeure stupé- , fait devant une pareille folie. Il est bien difficile pour lui de comprendre quelque chose à ce qu'il voit.
La Finlande était, dans les cadres de l'Empire russe, un état à peu près indépendant, ayant son organisation particulière, son parlement, ses lois, ses institutions et ses mœurs. A côté du russe, le finnois, langue inso-
lite parmi la famille européenne, et le suédois, avaient droit de cité. L'État était démocratique, à base de suffrage universel, suffrage féminin compris. Tout Finlandais avait de ses libertés et de son originalité un sentiment très vif et très susceptible. Il avait eu à le défendre surtout contre l'Empire russe et, tant ceux qui avaient dans les veines du sang suédois que ceux qui descendaient des ancêtres finnois détestaient depuis leur naissance le Russe oppresseur et fourbe. Ce petit peuple vaillant, acharné à ne pas se laisser russifier, avait cherché par son élite à se rattacher à nos civilisations d'Europe et j'ai vu, à Helsingfors, des maisons dont les bibliothèques étaient garnies de livres français ou anglais et dont les maîtres étaient accueillants et avertis comme des amis de Paris et de Londres.
Les Finlandais avaient leur littérature, leur architecture, leurs arts décoratifs, sinon en réalisations supérieures, tout au moins en promesses et en recherches opiniâtres ; ils avaient des industries prospères, un commerce, une marine, des espoirs grandissants chaque année, bref tous les éléments d'une nation originale, intéressante et d'avenir. Avenir d'autant plus certain que la Finlande n'avait pas été, comme tant d'autres, touchée et ruinée par la guerre d'Europe. On a pu lui reprocher d'avoir, dans la crise, trop oublié ses raisons de reconnaissance vis-à-vis de la France ou de l'Angleterre. Mais, en vérité, si elle s'est montrée germanophile, c'était surtout pour elle une façon de s'affirmer anti-russe. Nous aurions eu toute sa sympathie si nous n'avions pas été les alliés de la nation à laquelle elle doit tous ses malheurs.
Il semble bien que ce soit encore à la Russie qu'elle doive la guerre civile. La Révolution russe a reconnu.
plus dans les mots que dans les faits, l'indépendance finlandaise, mais elle n'a libéré la Finlande qu'en la contaminant par son exemple.
Les Roug-es d'Helsingfors ont voulu, eux aussi, faire leur révolution maximaliste, et peu de temps après le coup d'état de Pétrograd, Helsing-fors a connu un coup d'état analogue. Le parti socialiste finlandais n'est pas divisé en mille fractions comme en Russie ; il se rattache tout entier à la sociale démocratie, et s'il comprend des modérés et des extrémistes, la scission n'est pas faite. Les extrémistes ont entraîné les autres et tout le parti socialiste s'est trouvé compromis dans l'aventure.
Aventure d'autant plus singulière que les socialistes avaient déjà eu, antérieurement, la majorité électorale et que s'ils l'avaient perdue aux dernières élections, ils pouvaient espérer la reconquérir et faire l'économie d'une révolution. Mais, ils furent séduits par les méthodes russes, substituant à la volonté nationale la volonté violente d'une classe. Les ouvriers d'Helsingfors décidèrent donc de s'emparer du pouvoir et y réussirent assez bien, sans pouvoir cependant emprisonner les membres du gouvernement qui purent fuir, se réfugier et se retrouver dans le Nord et y organiser la résistance a blanche ».
Au début, les Rouges eurent nettement l'avantage. Ils étaient soutenus par leurs amis de Pétrograd, par les marins et les soldats russes qui n'avaient pas encore évacué la Finlande. Ils eurent ainsi assez rapidement, des hommes, des armes, des munitions.
Les Blancs eurent à créer une armée, dans ce pays qui jusque là avait ignoré la corvée militaire. Ils eurent un général en chef, le général Mannerheim qui montra
des qualités d'énerg^ie et de décision, avec des sentiments antirusses et progermains. Nécessairement, il fallut réclamer l'aide de la Suède et de TAllemagne pour équiper les troupes improvisées.
Et ainsi, en quelques mois, par un effort prodigieux et stupide de destruction, plus intense et plus fiévreux que tous ceux qu'il avait faits depuis vingt ans pour la production, le peuple finlandais parvint à recruter, à armer, à outiller deux armées rivales, avec cadres d'officiers, artillerie, cavalerie, aviation, services de santé ; on annonce même qu'ils vont avoir leurs gaz asphyxiants ! Les Finlandais se lancèrent au massacre des Finlandais. Que dis-je ? Cette petite nation si robustement constituée, oublia tout sentiment national. 11 n'y eut plus de Finlandais, mais seulement des Blancs et des Rouges, plus férocement, plus implacablement acharnés à se nuire que les belligérants d'Europe.
Et ce fut non seulement Ja guerre des champs de bataille, m ais la lutte sournoise dans les villes et les campagnes, avec ses suspicions, ses trahisons, ses surprises et ses vengeances, ses délations et ses assassinats. Le paysan finlandais se révéla sauvage et cruel, autant et plus peut-être que le Russe; reconnaissons pourtant qu'en raison de la probité foncière de la race, la violence n'y fut pas, comme en Russie, prétexte de rapine.
Crise navrante pour le spectateur qui passe et qui, au milieu des reproches contradictoires, ne peut définir les responsabilités ; crise étrange qui semble faire croire à une sorte de fatalité de la solidarité humaine, puisque nul n'échappe, même dans les conditions les plus favorisées, à l'égarement universel.
Gomment sommes-nous venus échouer ici, au milieu de cette guerre minuscule et redoutable ? Voici : Les missions alliées ont quitté brusquement Pétrograd le 28 février. Pourquoi ? J'avoue sincèrement que je n'en sais rien, ou plus exactement que parmi les nombreuses raisons qui pouvaient expliquer ce départ^ je ne sais pas quelle est celle qui a prévalu et emporté la décision.
Depuis Tarrestation et l'expulsion du ministre de Roumanie, nous avions pensé à quitter Pétrog-rad. La question avait été examinée dans une réunion des ambassadeurs. Les difficultés chaque jour croissantes du ravitaillement et la totale insécurité des rues étaient, à elles seules, des motifs suffisants d'éloignement. Mais c'était là raisons de convenance personnelle et chacun mettait une sorte de point d'honneur à accepter les privations et les périls de l'heure, sans se plaindre et sans fuir.
Toutefois, pareils sacrifices n'avaient de sens que s'ils étaient la rançon d'avantages pour les intérêts dont nous étions chargés. Or, à cet égard, la perpétuation au pouvoir des maximalistes, l'obstination de l'Entente à refuser de traiter avec eux, frappaient de stérilité toute notre activité possible. Par surcroît, les fausses interprétations de notre conduite ainsi que les vexations quotidiennes des Commissaires du Peuple rendaient notre situation pénible et parfois ridicule. Notre présence à Pétrograd devenait parfaitement inutile.
Il y avait donc des raisons de partir. Il n'y en avait pas de rester. Et pourtant, pendant des semaines, irri-
tante expectative, Thésitation persista. L'ofFensive allemande fut Toccasion, on le prétend, d'une décision. Les Asiatiques : Chine, Japon, Siam, disparurent les premiers. L'Américain, à son tour, emmena son personnel, dans la direction de Vologda. Nous n'avions pas même eu confirmation de ces nouvelles, quand par les soins de l'Ambassade, de France, je fus averti que le départ des missions alliées avait lieu le lendemain. Ma consig-ne étant de m'associer à leurs mouvements, et la Belg-ique ne pouvant d'ailleurs pas adopter une attitude autre que celle des Grands Alliés, je me préparai à obéir.
L'avis, pourtant, m'affligea. Les Allemands me paraissaient loin encore, et leur arriA^ée à Pétro^rad trop problématique pour donner à cet exode le caractère de la nécessité.
Les Alliés n'allaient-ils pas laisser dans cette fuite le peu de prestige qui leur restait aux yeux des Russes demeurés fidèles ? N'était-ce pas une rupture brutale avec le gouvernement bolchévick et avec la Russie, rupture sans cesse évitée, sans cesse différée ? Nous avions subi, pour ne pas la consommer, tant d'outrag-es et de risques ; à quoi, bon tant de peines pour y arriver, quand même et en ce moment ?
Il y avait encore l'amertume d'abandonner tant de besog"nes commencées avec l'espoir d'un utile résultat, tant de compatriotes qui avaient confiance en moi, les soldats des autos-canons et les ouvriers des usines militaires qu'il fallait rapatrier, nos entreprises industrielles menacées et tous ces civils qui réclamaient de la Lég-ation une aide qu'elle ne pouvait, d'ailleurs, plus leur donner. J'aurais voulu rester le dernier. J'avais aussi espéré, après tant de sombres jours, qu'enfin l'Entente
aurait compris que les bolchévicks représentaient la seule force combative en Russie, et faisant taire ses répugnances bourgeoises, aurait aidé Trotsky dans un suprême effort contre les Empires centraux.
Et précisément, deux heures avant Fheure fixée, alors que dans la hâte fiévreuse des' dernières instructions, je roulais en ma tête ces mélancoliques réflexions, voici un ami, très averti de ce qui se passait à Smolny, qui m'apporte Técho de mes propres méditations, sur un ton de désespoir passionné.
— Ainsi, vous partez? Mais c'est de la folié. C'est la faute dernière. Au moment où les bolchévicks reconnaissent leur erreur, où ils reviennent aux idées et même aux phrases de Kérensky, discipline, force armée, défense nationale, salut de la Révolution, au moment où ils constatent qu'ils ont eu tort de négocier avec l'impérialisme allemand et d'espérer dans la révolution allemaade, vous les abandonnez !
— Je proteste et je fais remarquer que les officiers français ont, au contraire, reçu l'ordre de prêter leur concours à tout essai de résistance à l'invasion.
— Soit ! Je le sais. Mais qu'est-ce que cette aide infime si les ambassades alliées s'en vont? Elles ne peuvent s'exposer à tomber en mains des Allemands, c'est clair. Mais Smolny non plus. Et les gens de Smolny auraient favorisé et assuré leur départ comme le leur.
— Permettez-moi d'en douter. Ce n'est pas à la sollicitude et à la courtoisie qu'ils nous ont habitués. Et puis, pourquoi les Ambassades suivraient-elles un g-ouvernement qu'elles n'ont pas reconnu ? Ce serait une reconnaissance implicite et l'Entente n'en veut pas.
— Hélas!
— Je le regrette avec vous. Mais c'est un fait. Ni vous ni moi n'y pouvons rien.
— Ne partez point. Décidez les autres à ne pas partir. Aidez Trotsky. Rien n'est perdu encore. Il veut la g'uerre aux Allemands aussi ardemment que nous.
— Sur ce point, il est permis d'être sceptique. Le passé légitime la méfiance. Si Trotsky voulait la guerre, il ne devait pas promettre la paix et casser toute possibilité d'action militaire. Si Trotsky veut la g-uerre, il doit se rapprocher des Alliés qui seuls peuvent encore l'aider. Et rien chez lui ni chez ses amis n'indique le désir de ce rapprochement. Même s'il est sincère, que peut-il encore?
— Ne lui donnez pas tout au moins une excuse nouvelle à la capitulation. Restez.
— Impossible. Je n'ai pas vos illusions et les auraisje, que nous sommes dans un de ces instants où les volontés indi^■iduelles n'ont plus qu'à s'incliner devant les nécessités de l'action commune. . .
— Hélas! .
Les regrets, les récriminations, le sentiment d'être associé à une attitude déplorable et maladroite, les commentaires aigres et exaspérés, je les retrouve parmi le public, sur le quai de la gare.
Les voyageurs s'installent pour la nuit, surveillent le chargement de leurs bagages, ou se promènent en causant entre eux et avec les personnes accourues pour les saluer une dernière fois. Français, Anglais, Serbes, Italiens, Portugais, Grecs, Polonais, Russes, diplomates, généraux, journalistes, curieux, domestiques, cela fait un monde disparate et bruissant d'où monte une rumeur de désapprobation et d'inquiétude. Sur les cent cinquante voyageurs qui vont partir, il
n'en est pas dix qui donnent à ce départ leur adhésion intime, qui comprennent pourquoi ils s'en vont et savent où ils vont.
Partirons-nous? Cela même n'est pas certain. L'heure fixée est depuis long-temps dépassée et le bruit court que Smolny fait des difficultés. On procède à une nouvelle, minutieuse et interminable visite des passeports. Ceux des Italiens n'ont pas assez de cachets, on les prie de descendre. Enfin, le train siffle et s'ébranle, à la satisfaction générale : nous nous évadons de Russie. . .
Joie trop prompte. A la frontière, au milieu de la nuit, nouvel incident, très vif cette fois, entre l'Ambassadeur de France et le Commissaire russe. On s'aperçoit d'une irrégularité dans les visas de sortie ; on suspecte une fraude, on en réfère à Pétrograd.
Et les Français ayant carrément refusé de retourner sur leurs pas, c'est Pétrof lui-même, l'adjoint au Commissaire du Peuple aux Affaires étrangères qui accourt sur une locomotive. Il est insolent, soupçonneux, discourtois ; il fait grand état de l'irrégularité : un cachet rond au lieu d'un cachet carré, et finit, non sans maugréer, par sortir au bout d'une chaîne, les sceaux de l'État et régulariser les documents.
Quand, le lendemain, nous arrivons en Finlande, nous trouvons dans les gar^s la garde-rouge assemblée qui nous présente les armes. Le contraste avec les procédés bolchévicks est saisissant et réconfortant. Nous apprenons, en outre, que l'intervention japonaise est annoncée par les journaux français. La nouvelle apaise beaucoup de mécontents, car, après l'expérience Diamandi, il est probable que l'offensive japonaise aurait eu pour conséquence l'arrestation immédiate, en guise
d'otag-es, des diplomates alliés. Ce n'est pas seulement aux Allemands que notre départ nous fait échapper ; c'est aussi aux maîtres actuels de cette Russie qui fut, autrefois, notre Alliée.
Nous passons quelques jours, à Helsing-fors, sans impatience, car il faut naturellement parlementer soit avec les autorités locales, soit, par Stockholm, avec lé général Mannerheim pour obtenir Tautorisation de passer les lig"nes de combat. Les Italiens nous rejoignent le second jour ; puis arrivent les Roumains. Les hôtels d'Helsing-fors sont déjà encombrés par des fuyards de Pétrograd et des rapatriés empêchés de continuer leur route. Le petit groupe belge s'installe à la gare dans une voilure de la Compagnie des Wagons-Lits. On y est un peu à l'étroit, la voiture n'a pas le confort habituel, le service laisse à désirer, mais cet arrangement, tout provisoire d'ailleurs \ vaut encore mieux que d'errer à l'aventure dans des rues où Ton est canardé après neuf heures 'du soir, ou d'échouer dans les auberges suspectes du port.
Bien que la vie y soit follement chère, on goûte un certain plaisir à se trouver à Helsingfors. La cité est agréable à voir, et sympathique surtout par contraste avec cette Russie dont nous sortons. La propreté des rues et des maisons, le caractère des architectures, pas belles pourtant, lourdes, massives, obstinées, marquées d'influences germaniques, le type des habitants, les étalages des boutiques, tout indique que nous ne
l. Elle devait durer jusque Vladivostock, 103 jours I
sommes plus en Russie. Et lorsqu'on s'en va faire la promenade des hauteurs, le spectacle, là-haut, est magnifique. La ville, avec ses ■ deux ports et les îles dans l'étendue blanche, car la rade est gelée, a très grand air. Jamais peut-être cette mer figée n'a été aussi peuplée de mâts et de cheminées. Tous les navires de guerre échappés de Reval sont là, masses grises qui fument, et les bâtiments de commerce aux mâts élancés, et les yachts de l'Empereur dont un est devenu le siège d'un club de matelots anarchistes. La vie d'un grand port est toujours un admirable décor d'humanité ardente et aventureuse ; celui d'Helsingfors, dans son cadre de neige, donne à un haut degré cette impression d'énergie et d'espace.
Mais si la ville est avenante, l'atmosphère en est inquiète et fiévreuse. L'autorité, née de l'émeute, ne s'y maintient que par la terreur, Tout ce qui est suspect de sympathie pour le gouvernement bourgeois est en danger. On raconte des histoires effrayantes d'assassinats systématiques, dans les environs, dont les victimes sont non seulement des gens aisés, mais des intellectuels. Le pasteur, le médecin, le pharmacien, l'instituteur ont été, dans certains villages, exécutés. On retrouve là les conséquences d'articles de Lénine dans la, Prâvda, signalant tout homme instruit comme un complice de la bourgeoisie et un exploiteur nécessaire. Les rouges s'appuient sur des milices improvisées dont on peut tout redouter en fait de violences et d'arbitraire. Le soir, les fusillades crépitent dans les rues. Pourquoi ? Contre qui? Il est imprudent d'y aller voir. Les anarchistes ne reconnaissent pas les commissaires rouges. Leur audace dans la révolte crée une menace nouvelle. Les soldats russes, encore nom-
breux et toujours pillards, les matelots brutaux, en sont d'autres. Et, pour mettre le comble au malaise engendré par tous ces éléments troubles, les Allemands sont proches ; en quelques heures, ils pourraient être ici. Viendront-ils ? Résisteront-ils à la tentation de s'emparer de ce qui reste de la flotte russe, de ces lourds cuirassés qui fument dans le port?
Aussi tout le monde pense à fuir. Mais nul ne sait où aller. Les chemins de la mer sont fermés. Ceux de la terre ne mènent qu'à Pétrograd ou aux lignes de combattants. Helsingfors est comme une prison où les pires calamités sont imminentes. Quelques-uns de ses habitants sollicitent la faveur de se joindre au train des diplomates qui va essayer de gagner la Suède, par le Nord. Et munis de toutes les recommandations des autorités civiles rouges pour les autorités militaires, nous partons pour Tammerfors.
Il paraît qu'au delà de cette ville, nous avons chance de passer les lignes. Les Commissaires nous ont prodigué les protestations de courtoisie, tout en déclarant ç[\iQ l'Etat-Major seul pouvait décider des conditions de notre passage ; le général Mannerheim nous a fait savoir, d'autre part, qu'il était disposé à nous permettre de le rejoindre. Jusqu'à quel point ces déclarations sont-elles sincères ? Il est difïîcile de le savoir ; on a l'impression que les gens avec lesquels nous sommes en rapport n'ont que de vagues notions sur la géographie de l'Europe et qu'ils désirent surtout se débarrasser de nous.
Et notre train part, accru de tous ceux qui s'accrochent à nous, de nationaux qui nous supplient de ne pas les abandonner. Il y a ainsi une colonie française, une colonie belge, des Russes, des Polonais, des gens
de toutes sortes auxquels il serait inhumain de refuser assistance, mais qui nous sont inconnus et dont on ne peut pas répondre. L'expédition se place sous le commandement de M. Noulens, Tambassadeur de France.
A Tammerfors, nous sommes tout près du front. C'est là que je vois ces images de guerre dont je note quelques traits au début de ce chapitre. Et les jours passent, en discussions qui s'aigrissent. L'erreur de notre entreprise fut d'avoir pensé que devant la majesté des ambassades, cette petite guerre de paysans s'inclinerait avec empressement. Dès les premiers contacts, ces illusions s'envolent. Les ruraux en présence desquels nous sommes, ont sans doute une notion confuse de ce qu'ils doivent aux grandes nations d'Europe, mais ils ont une notion autrement précise et pressante de la guerre où ils risquent leur existence. Ils désirent ne pas nous déplaire, c'est certain ; mais ils sont bien décidés à ne n'en faire dont les Blancs pourraient profiter contre eux.
Gomment les Anglais parviennent-ils à obtenir, pour eux seuls, une permission qu'on nous marchande? Mystère. Ils ne sont pas nombreux, il est vrai, et ne traînent pas après eux une colonie murmurante. Réservés, discrets, gardant pour eux leurs renseignements, ils nous annoncent qu'ils partent le lendemain, en éclaireurs, disent-ils. Ils emmèneront avec eux trois parlementaires qui établiront notre liaison avec les Blancs. Et, lorsque ce lendemain, nos parlementaires reviennent bredouilles, ayant été seulement jusqu'à la station de Lily, puis sommés par les Rouges de remonter aussitôt dans le train, tandis que les Anglais, prestement déposés avec leurs bagages dans un petit
bois, s'avançaient vers les lig-nes blanches, il y a chez nous une violente mauvaise humeur. Et nous invoquons vainement auprès de FEtat-Major rouge le précédent anglais, leur général, Wesley, un ancien ouvrier qui a vécu en Amérique et avec qui on peut parler anglais, nous réplique que précisément Fexpérience a été pour eux cruelle, les Blancs ayant profité de la suspension des opérations à Lily pour les attaquer sur un autre point. Ils ne peuvent consentir qu'à un armistice sur tout le front.
Et pendant que s'éternisent les discussions, particulièrement ardues quand nous avons affaire à des Finlandais ne comprenant que leur langue, notre situation devient difficile. Séduits par le charme de la petite ville et de ses environs pittoresques — oh I les beaux paysages de neige avec les sapins noirs, l'air allègre et salubre de l'hiver, et la splendeur des couchants pourprés — , les voyageurs du train, en touristes oisifs et curieux, se sont octroyés des promenades, se sont arrêtés devant les défilés de troupes, ont pris des croquis et des photographies. Tout cela est bien innocent, assurément, mais c'est oublier que les gens d'ici sont en guerre, et connaissent, comme nous l'avons tous connu, l'anxiété de l'espionnage et de la trahison. De plus, l'arrivée de deux cents personnes dans une ville affamée, se répercute douloureusement sur le marché alimentaire et y rend aussitôt la vie plus chère et plus difficile. Il n'en fallait pas davantage pour que nous fussions rapidement indésirables.
Un soir, dans la partie du wagon-restaurant réservée aux conférences et que nous avions baptisée le Soviet des Diplomates et Commissaires, les délégués de la garde rouge vinrent nous signifier, avec politesse, mais
fermeté, qu'il fallait déguerpir. Sur notre refus énergique, on finit par nous accorder trois jours, en échange de la promesse de nous conformer à diverses restrictions, limitation des promenades en ville, réglementation des heures de sortie de la gare, interdiction de photog"raphier, etc. Vingt-quatre heures ne s'étaient point passées que de nouveaux délégués vinrent insister pour notre départ immédiat. Ils étaient visiblement g-ênés de leur manque de parole, mais on les sentait contraints par les exigences de leurs concitoyens. Ils pressentaient que Tammerfors allait se trouver attaqué par les Blancs et deviendrait le centre d'une bataille ; c'était le souci de notre sécurité qui les obligeait à déroger aux lois de l'hospitalité.
Et pour nous décider, ils apportaient une étrange histoire : un Français du train surpris en relations avec un espion allemand ! Devant le Soviet, l'inculpé comparut. C'était un jeune Balkanique qui affolé, répondait à M. Noulens : « Excousez-moi, Mossiou l'Ambassador, ze souis d'un tempérament volcanique ! » Il n'avait pu résister aux charmes d'une infirmière de la Croix-Rouge, rencontrée à la gare, et avec laquelle il était allé gaillardement au cinéma, au restaurant, à l'hôtel. Il lui avait laissé sa photographie avec une dédicace enflammée. Par guigne, la prétendue infirmière était en réalité un Allemand déguisé qui avoua faire de l'espionnage. L'aventure perdait de sa gravité, mais devenait irrésistiblement comique et les commentaires égrillards fusèrent sur la candeur du jeune conquérant. . .
Avec cette population énervée, d'autres incidents étaient à prévoir et il pouvait s'en trouver de moins drôles. Aussi, après réflexion, nous finîmes par accepter la proposition de rétrograder jusquà Toyola.
Adieu donc, Tammerfors ! Adieu, petite ville charmante de maisons propres et d'usines claires ! On ne connaît pas dans ce centre industriel important, qu'on aime à appeler le Manchester finlandais, la poussière et la fumée. L'électricité docile, silencieuse et nette est la seule force qui meut les machines. Elle est fournie par une énorme chute d'eau qui fait communiquer deux grands lacs de niveaux différents. Et ces lacs gelés, tout blancs entre les sapins, les collines légères, font à la petite ville un cadre admirable. Adieu, église Saint-Jean, si lumineuse et si originale, révélant tout ce que l'art moderne de Finlande a de sève et de saveur ! Adieu, champs de neige sous le soleil, avec l'air pur entrant en nous comme une ivresse !
Nous arrivons à Toyola un dimanche matin. L'endroit est aimable. Le village — car il serait fort exagéré d'appeler celte bourgade une ville se compose de coquettes maisons de bois, isolées dans des jardins et disséminées sur une assez grande étendue dans un paysage de neige et de sapins analogue à ceux qui nous charmèrent à Tammerfors. Notre train est garé à quelque distance de la station et nous en descendons aussitôt pour explorer notre séjour nouveau. Un temple jaune, banal, élève son clocher pointu sur une éminence. Quelques traîneaux, sur la place, attendent les fidèles qu ils ont amenés des environs. Tout est avenant, propret, paisible. Les habitants sont accueillants et s'empressent de louer des chambres à ceux qui cherchent à échapper à l'incon-
fort des wag-ons. On s'installe ainsi, car, après les déconvenues des jours passés, qui pourrait dire quand son«era Theure du départ? Et comme s'ils voulaient se faire pardonner leurs procédés à Tammerfors, les gardes rouges sont pleins d'égards et de prévenances pour nous. Ils veillent à notre ravitaillement ; nous avons du lait frais, des œufs du jour, délice depuis longtemps inconnu, et la France nous distribue le biscuit de troupe dont la farine blanche est un régal après tant de pains noirs et gluants. On nous facilite les relations télégraphiques et téléphoniques, nous avons quotidiennement des nouvelles de" Pétrograd, d'Helsingfors, de Tammerfors et d'Abo. Nous apprenons ainsi les derniers événements du jour : le départ du gouvernement maximaliste pour Moscou, le Congrès panrusse des Soviets, son adhésion après un discours de Lénine, à la paix ignominieuse imposée par TAUemagne, la suspension de Tavancée allemande vers Pétrograd, mais Tinvasion poussée à la faveur de la trahison ukrainienne jusqu'à Kiev, Odessa, Kharkof, la proclamation de la Commune à Pétrograd, avec Trotsky comme chef, poursuivant, malgré Teffondrement général, ses déclamations contre les impérialismes. Nous n'avons naturellement pas de précisions sur tout cela, mais ce que nous en savons est suffisant pour en comprendre toute l'affreuse tristesse. Cette humiliante et invraisemblable liquéfaction d'un grand peuple a quelque chose de douloureux, et bien que le châtiment ne soit point disproportionné à ses fautes, la rigueur en fait mal. D'autant plus que les écrasée* étaient, hier encore, nos alliés, faisaient partie de nos forces et de nos espoirs. Comment nos amis d'Europe pourront-ils supporter cette désillusion plus amère
que toutes celles que nous avons eu à enregistrer? L'incontestable avantage des Empires Centraux a-t-il ébranlé leur confiance dans la victoire ? Les jours succèdent aux jours, dans ce décor blanc, et nous ne savons rien de l'Europe et du monde.
Cette angoisse est une souffrance morale. L'incertitude de notre sort en est une autre. Passerons-nous enfin ? Chaque matin voit s'élaborer un plan nouveau ; chaque soir le fait évanouir. Nous faisons de pressantes et vaines démarches à Helsingfors et à Tammerfors ; nous en rapportons invariablement des promesses hésitantes, mais jamais suivies d'un effet utile; nous demandons à envoyer des parlementaires chez les Blancs ; on nous l'accorde, puis on nous le refuse, sous prétexte des nécessités militaires. Les chefs rouges deviennent soucieux; les Blancs semblent avoir le dessus ; on se bat aux environs de Tammerfors. Quelques-uns de nos compatriotes, aventureux, se réfugient dans la ville menacée ; quand elle sera prise, ils se trouveront chez les Blancs et auront résolu le problème. D'autres, qui s'impatientent et dont les ressources s'épuisent, essayent le passage par Abo. Nous n'y envoyons que les femmes et les vieillards, car les Allemands contrôlent, sur le chemin, les îles Aaland.
Les heures passent, mais il en est de vides. On les remplit par des conversations et des promenades. J'ai de longs entretiens avec le marquis délia Torretta, où nous parlons de l'Italie ; les ministres de Serbie et de Portugal, esprits distingués et individualités bien différentes, m'apprennent bien des choses intéressantes. Mais c'est surtout entre Belges et Français qu'on fraternise. Les jeunes gens font des chansons sur notre aventure et tracent le plan d'une revue qu'on donnera
le jour de Pâques, en Thonneur de M. Noulens, dans le Soviet des Diplomates et Commissaires. D'autres fois, le soleil nous invite à Texcursion. Le paysage est peu varié, mais il a toujours sa beauté rude d'eauforte. La neige s'amollit, l'herbe pousse, les voiles blancs des lacs se dissolvent, on sent dans l'air léger, presque tiède, et délicieusement pur, s'avancer le printemps. Tout devient familier : les maisons basses, jaunes ou rouges^ avec leurs fenêtres encadrées de blanc, les petits chevaux à tête massive, les arbres en squelettes noirs, les paysans au bonnet fourré, les traîneaux qu'on pousse sur la neige qui fond, les grandes fermes silencieuses, les rues du village et l'étendue blanche de la campagne ondulée. Dans les chambres louées, on a pris déjà des habitudes. On s'offre le thé vers cinq heures et parfois un piano permet d'entendre du César Franck ou du de Bussy. Comme nous sommes loin de la guerre et du monde. . .
Au moment où nous nous accoutumions à cette vacance forcée, il faut partir. Pour passer les lignes ? Non pas. Les gardes rouges nous apprennent la prise de Tammerfors par les Blancs ; Toyola est menacé à son tour. Il n'est plus question d'armistice. Nécessités militaires ? Peut-être bien. Peut-être aussi nécessités alimentaires, car les œufs frais, le lait, le bon miel des premiers jours devenaient introuvables. Nous protestons. On promet : Sachez ce que vaut la parole finlandaise ! Nous le savons, reprend le marquis de La Torretta, en dépliant l'engagement, signé, de nous laisser à Toyola. Un instant décontenancé, l'homme répond : nécessités militaires. Il faut bien s'incliner. On nous laisse le choix : Pétrograd ou Helsingfors. Nous choisissons. . . Kouvola.
Pourquoi Kouvola ? Parce qu'il résulte de divers renseig"nements, que de ce point, le passage du front serait possible. I.e général Wesley, dans un dernier effort d'obligeance, a promis de nous aider. Trois Belges ont essayé, sans succès, il est vrai ; et l'un d'eux a même été blessé dans l'entreprise, mais ils nous laissent croire que mieux préparée, elle pourrait réussir.
Arrêt à Lakti, où nous devons attendre les instructions du général. Rien. Lakti est une petite ville peu sympathique, qui n'a de remarquable que les monuments en style assyrio-boche. massifs et laids. M. Noulens s'impatiente. Nous demandons tous deux, par télégramme, l'avis de nos gouvernements. Les réponses ne concordent pas ; on lui conseille de rentrer en Russie ; on m'engage moi à rester en Finlande et à essayer de gagner la Suède. Soit ! Il faut se séparer. Ce n'est pas sans tristesse. Ces quelques semaines avaient suffi pour tisser des liens d'estime et de camaraderie. L'ambassadeur de France emmène avec lui les Itatiens et les Serbes ; je reste avec les Portugais, les Grecs et les Roumains et aussitôt arrivé à Kouvola, je reprends les pourparlers avec les autorités civiles et militaires.
Les débuts sont heureux. Les Rouges sont accueillants. Notre train ne comprend plus, d'ailleurs, qu'une soixantaine de voyageurs, ce qui va faciliter les opérations de passage. Nous aboutissons assez rapidement à la conclusion d'une convention en vertu de laquelle les Rouges permettent à deux parlementaires choisis
par nous de passer chez les Blancs afin de préparer un armistice. On leur fournit un cheval, un traîneau, un guide et ils partent un soir.
Kouvola est un grand village, aux maisons éparses, bâties dans la forêt. Les habitants en sont prévenants. Nous retrouvons là une partie des agréments de Tayola et les promenades dans les grands arbres, bouleaux ou sapins, dans la neige, ne sont pas sans charmes. Mais l'endroit est moins champêtre et moins paisible que Tayola. La guerre y est plus évidente. Des troupes passent dans les rues et emplissent la gare. Une fanfare joue la Marseillaise et V Internationale.
Je remarque dans Kouvola une grande librairie. C'est un trait caractéristique de ces bourgades finlandaises, révélant combien ce peuple est instruit. Même dans les petites villes d'Europe d'analogue importance, on ne trouverait point pareils établissements. Les petites maisons sont claires, propres et coquettes. Leur mobilier prouve une certaine aisance et du goût. Gomment ce peuple, si supérieur aux Piusses, a-t-il pu s'éprendre de leur folie?
Les hommes passent, en rangs serrés. 11 en est qui ont dépassé la cinquantaine; il en est de tout jeunes, des jouvenceaux de quinze ans. Ils ont des rubans rouges aux fusils, aux casquettes. Ils ont des officiers. Ils apprennent la discipline, l'obéissance, l'ardeur à tuer, tout un militarisme qui leur était odieux. Pourquoi ?
Nous avons des nouvelles de nos parlementaires. Les Blancs acceptent l'armistice ; les conditions en sont minutieusement précisées. Dans une fièvre joyeuse, on fait les derniers préparatifs de départ. On étiquette
— sosies bag-ag-es, on prend des mesures pour leur transport que nous devons assurer nous-mêmes. Nous avons fait confectionner un grand drapeau belg-e et un grand drapeau blanc. Un train nous mène jusqu'à la petite station d'Hiérosalmi ; au delà, nous avons à parcourir six cents mètres pour atteindre les avant-postes blancs.
Au moment où se réalise notre rêve, on nous interdit de descendre de voiture. Ordre venu d'Helsingfors. Je m'indigne, j'obtiens de pouvoir téléphoner au citoyen Sirola, commissaire du peuple aux Affaires étrangères, à Helsingfors. Il m'exprime ses regrets et m'objecte les nécessités militaires. Impossible d'en savoir davantage. On nous ramène à Kouvola.
Là, changement total. La gare est occupée militairement. Ceux d'entre nous qui veulent descendre du train sont brutalisés et oblig-és de réintégrer leurs compartiments. La population si accueillante la veille est devenue hostile. Tout notre train est gardé par la troupe. A chaque portière, un garde rouge, revolver au poing. Le commissaire de la gare qui, le jour précédent, mettait tant d'empressement à accepter nos pourboires, est ivre et insolent. 11 n'y a plus à parlementer. Le train part sans qu'on nous ait consultés sur notre destination, et pour comble d'ironie, la fanfare joue la Marseillaise, comme si Kouvola venait de remporter une victoire.
Moments anxieux. Nous sommes prisonniers. 11 nous est même interdit de circuler dans le train. Mais prisonniers de qui? Pourquoi? Où allons-nous? Dans ces pays désorbités, tout est possible. Le train s'arrête à Viborg. La situation devient tout à fait inquiétante. Est-ce le souvenir des tragédies dont cette ville fut le
théâtre récent ? Mais cette foule, dans cette g-are, est terriblement redoutable. Elle est fiévreuse et ag-itée ; elle nous menace et nous insulte, et nous ne pouvons lui donner d'explication. Elle doit nécessairement penser que nous sommes des prisonniers blancs. Vat-elle nous massacrer?
Non. Le train repart. Nous rentrons en Russie. A Bielostrov, la g-are frontière, un commissaire russe vient nous présenter des excuses, avec une courtoisie inaccoutumée. Nous sommes libres. Si Pétrograd a télégraphié à Helsing-fors à notre sujet, c'était par sollicitude, pour nous empêcher d'être pris par les Allemands qui viennent de débarquer en Finlande. On nous a conseillé de ne pas rester en Finlande. Comment ce conseil amical a-t-il pu se transformer en expulsion brutale ? En tous cas, nous sommes libres, libres d'aller à Pétrog^rad, si ça nous plaît, ou à Moscou, près du g-ouvernement qui nous recevra volontiers, ou à Volog-da où sont les ambassadeurs de France et d'Amérique.
Tant de bienveillance est vraiment déconcertante. Nous l'acceptons, sans en scruter les motifs qui nous échappent. Et nous rentrons à Pétrograd.
La ville est morne et presque déserte. Le dég^el qui commence souille les beautés de l'hiver. Tout est plus sale et plus misérable encore que lorsque nous y sommes arrivés à l'automne dernier. Mais alors l'espoir était permis. Tandis qu'à présent, il n'y a plus qu'une ville qui se meurt, et où l'on meurt, faute de nourriture, dans une détresse affreuse. Les neig-es sont fondues et des ruisseaux de boue coulent vers les ég'outs.