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LES POURPARLERS DE PAIX

25 Décembre i917.

Noël ! Le quatrième Noël de guerre, triste, plus triste à célébrer ici que partout ailleurs. Non, en vérité, aucun espoir n'est né aujourd'hui en Russie; aucune vie ne s'éveille entre l'âne et le bœuf. Il n'y a point d'étoile dans le ciel noir. Il est vrai que nous ne sommes encore que le Ï3 décembre (style russe). Est-ce seulement de treize jours que la Russie est en retard sur l'Europe ?

Le lendemain...

J'avais tort de g^émir. Une espérance est venue. Les Allemands se décident à négocier la paix sur la base des propositions russes : ni annexions, ni contributions. J'ai peine à ajouter foi à cette surprenante nouvelle.

La paix nulle? Le retour à la situation de 1914? Ah ! certes, ce n'est pas celle-là que j'espérais ; mais enfin, au point obscur où nous sommes^ c'est encore

une joie que de la voir acceptée, proposée par les \ ennemis. Si ce n'est pas une paix de justice, ce sera tout au moins une paix de libération. C'est, de la part de rAlleHiagne, Taveu de Téchec de son agression, de la vanité de ses victoires tant claironnées, de son impuissance à poursuivre son effort. Je m'étonne qu'elle ait pu accepter une situation aussi humiliante , pour son org"ueil. |

Trotsky triomphe. Et Ton comprend sa joie et sa i fierté. Jour par jour, nous avons suivi ces pourparlers de Brest-Litowsk dont il avait voulu que le compte rendu fût sténog-raphié et publié. 11 s'y est présenté avec une allure si arrogante que les Allemands stupéfaits ont dû lui rappeler que son langage ne pourrait se comprendre que chez un vainqueur. Et vainqueur, -4 il l'a été, au cours de cette discussion, par l'ingénio- I site de son esprit, la vigueur de ses réparties, la force de son argumentation. Il a pu croire, puisque d'autres l'ont cru également, que n'ayant plus qu'une armée en poussière et un pays en anarchie, il trouverait néanmoins dans la parole et dans la foi, une protection contre la force brutale. Il triomphe. 11 publie une proclamation où il annonce la délivrance de la Belgique, de la Serbie, des pays envahis par la guerre. Il convoque le peuple à une grande démonstration pour le 30 Décembre.

Janvier 1916.

Nous nous sommes réjouis trop vite. Nous avions lu hâtivement la réponse allemande. Nous n'en avions pas sondé l'habileté perfide. Les Empires Centraux l'ont ^

brusquement démasquée : les mots restent les mêmes, mais les interprétations ont changé : la paix nulle est devenue la paix de violence, la paix de compromis e&t une paix d'annexion qui va dévorer près du tiers de la Russie d'Europe.

Pourquoi l'Allemag-ne a-t-elle joué cette comédie de conciliation relative? Est-ce pour laisser les gens d'ici s'enfoncer dans leui's illusions et dans le chaos? Ce n'en était guère la peine ; au point oii ils en sont, quinze jours ne comptaient plus. Est-ce pour tenter les peuples d'Europe et les exciter à joindre la Russie dans la capitulation? Peut-être bien. Heureusement on a évité le piège.

Les Russes, eux, y sont tombés; et cette fois, les plus beaux discours ne réussiront point à les en dépêtrer. Les Empires Centraux s'entendent à merveille à transformer les formules de liberté en instruments de servitude. Pas d'annexion par force; droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ont dit les Russes ; nous n'annexerons point par force, ont répondu les Allemands, mais seulement par la volonté des peuples de Pologne, d'Esthonie, de Courlande de se réunir à l'Empire d'Allemagne, et nous continuerons à occuper ces territoires pour y maintenir l'ordre et y garantir la volonté des habitants ! Cette fois, les diplomates ennemis ne prenaient plus la peine de dissimuler leur pensée ; la voracité impérialiste s'avérait sans réserves ; et la réponse était exigée avec impatience : la signature ou l'invasion.

Moment tragique ! Si Trotsky était sincère dans sa jubilation l'autre jour, il doit s'apercevoir à présent qu'il a été berné. Il ne peut pas, sans se renier luimême, signer ce traité abominable; il ne peut pas,

d'autre part, song-er à la résistance. En désagrégeant Tarmée, il a enlevé à la Révolution ses moyens de défense, en même temps qu'il enlevait à l'Empire du tsar ses moyens d'ag^ression. Que faire ? Les semaines s'écoulent. Trotsky essaye de discuter encore. Les Empires Centraux s'irritent et deviennent menaçants.

Jours d'angoisses où Trotsky se débat contre l'inévitable avec une ardeur opiniâtre qui le rend presque sympathique. Lénine, lui, dès le premier jour, a décidé la capitulation. A quoi bon hésiter, a-t-il dit, dans un mois les conditions seront pires, elles le seront plus encore dans deux mois. Acceptons et sauvons de la Révolution ce qui peut être sauvé. Cette résig'nation sans vergogne ne peut convenir à l'idéalisme d'un Trotsky.

Il a vraiment grand air, ce juif famélique, au profil sarcastique. C'est un beau spectacle que de le voir vivre en ces semaines : il fait chaque jour un discours ou un article du journal, inspire un décret, décide mille affaires petites et grandes, avec une audace et une énergie infatigables. Il est le Souverain. Sans doute, cette souveraineté est conditionnée par son succès même et Trotsky n'a pu réussir qu'en se soumettant au désir de la foule. Mais ce désir, comme il l'a bien compris, comme il a su l'entretenir, le flatter, l'exaspérer ! Avec quelle pénétration et quelle souplesse il a deviné toutes les faiblesses de ses compatriotes, leur lâcheté, leur ig-norance, leur paresse, leur esprit de désordre et d'imprévoyance et a fait de toutes les misères les marches d'un trône I Avec quelle décision il a réalisé son rêve, avec quelle bravoure il a risqué sa vie ! Quel est donc cet homme extraordinaire ? Est-ce un fanatique ayant vraiment cru qu'il

était le Messie du grand soir attendu, que par la puissance de ridée révélée par la Russie, le prolétariat du monde allait inaugurer une ère nouvelle et que lui, Trotsky, allait présider à cette transformation prodigieuse? Je ne le crois pas. Il est trop intelligent, trop réaliste, trop précis, non pour avoir fait un lel rêve, mais pour y avoir cru. Est-ce un vulgaire ambitieux, cherchant à jouer un grand rôle et avide des avantages qui y sont inhérents ? Encore moins, semble-t-il ; sa vie est restée austère et simple, et il n'a pas couché dans le lit du Tsar. Il est imbécile d'expliquer un homme pareil par la vénalité. Trotsky risque sa vie chaquejour pour un but vacillant. Il claironne volontiers son triomphe nécessaire ; mais parfois, un cri lui échappe, d'inquiétude et de doute: Si nous ne réussissons pas, d^autres après nous, viendront et accompliront ! Il marche à l'abîme avec cette volupté de suicide qu'on découvre souvent dans les âmes russes.

Son masque volontaire a quelque chose de démoniaque. C'est bien l'aspect qu'il faut à ceux auxquels le destin réserve d'être figures de catastrophes. Et celles qu'il attire sur son pays projettent déjà leurs ombres menaçantes. On peut entrevoir encore, au delà, que les déceptions et les souffrances à venir seront comptées aussi à sa race, car le peuple d'ici a pour séculaire habitude de se venger sur les Juifs de tous les malheurs qu'attire sur lui sa sottise.

On définirait Trotsky en disant qu'il incarne la haine de l'impérialisme. C'est là son sentiment dominant, le thème conducteur de ses articles et de ses discours. Mais à le suivre, on s'aperçoit vite que la phaséologie révolutionnaire russe a singulièrement étendu le sens du mot impérialisme. Ce n'est pas seulement la ten-

dance qui pousse un peuple à chercher à accroître retendue des territoires soumis à ses lois; non, la France, qui ne demande que des restitutions et FAmé- j rique qui répudie toute conquête, sont aussi taxées ^ d'impérialisme. Pour Trotsky, impérialisme et capitalisme sont synonymes. Ce sont des intérêts économiques qui inspirent les désirs d'expansion, la maîtrise des marchés extérieurs, l'asservissement des plus faibles, les horreurs de la colonisation et de la guerre. Vision souvent exacte, je l'admets, mais qu'il faut se garder de généraliser. L'explication matérialiste de l'histoire n'est utile qu'à la condition de ne pas être systématisée. A côté des intérêts d'argent, il y a des forces morales au moins aussi influentes. Le marxiste qui les néglige ou les sous-évalue se condamne à ne comprendre qu'un aspect des phénomènes. Ce que dénonce si âprement Trotsky, ce qu'il appelle impérialisme en temps de guerre, capitalisme en temps de paix, c'est, en définitive, l'esprit de domination.

Mais cet impérialisme-là est-il la tare de la seule bourgeoisie? Et qu'est-ce donc que la dictature du prolétariat? Trotsky n'a-t-il pas fait tirer par l'armée sur les attroupements qui pillaient les caves, ou sur les ouvriers désarmés qui manifestaient en faveur de la Constituante? N'a-t-il pas suspendu et supprimé les journaux? N'a-t-il pas fait arrêter les députés cadets et dissous par la force des baïonnettes la Chambre élue au suffrage universel ? Qu'est-ce donc que tout cela sinon de l'impérialisme le plus caractérisé et le plus odieux ? Le gouvernement bolchevik ne fait-il pas exactement, tout ce qu'il a reproché au régime tsariste ? L'esprit dans lequel s'exerce l'autorité a peut-être évolué, mais ses méthodes sont restées les

mêmes. L'on imposa toujours l'arbitraire par la violence. Qui sait si pareil impérialisme, limité maintenant à rintérieur du pays^ ne deviendra pas quelque jour menaçant pour les voisins?

Au fond, impérialisme allemand et bolchévisme russe sont frères ; ce sont deux aspects jumeaux des conséquences d'une philosophie matérialiste et d'un idéal qui assigne à la civilisation la quantité comme but suprême ^

Et tandis que j'essaye de comprendre cette troublante individualité, je songe aussi à vous, ouvriers de mon pays. L'étreinte allemande va vous serrer davantage, puisque la Russie fléchit, mais plus tard, quand nous serons redevenus libres, ne se servira-t-on donc pas de ce qui s'est passé ici pour essayer de barrer la route à vos revendications ?

Vous souvenez-vous avec quel élan d'indignation, jadis, vos cœurs se soulevaient au récit des atrocités tsaristes, avec quelle sympathie fiévreuse nous suivions les « frères » russes dans leurs prisons et leurs exils ? Quand ils partaient pour la Sibérie, notre ferveur leur faisait escorte et bénissait les étapes de leur calvaire. Chaque fois que nous l'avons pu, nous avons crié pour eux, donné pour eux, manifesté pour eux. Il n'y avait que du sang et des larmes dans les histoires russes, il n'y avait qu'oppression et martyre, tout était sinistre, sauf eux, les beaux révolutionnaires !

Un renversement inattendu les a tout à coup mis à la place de leurs maîtres et nous avons vu dans leur triomphe l'aurore des temps nouveaux. Et notre espoir

1. Voir pour plus amples explications, dans mon livre : Figures italiennes d'aujourd'hui, les études sur Corradini et Ferrero.

a bondi d'autant plus impétueusement que Theure était angoissante et que nous avions besoin d'eux.

Hélas ! mes pauvres amis, détrompez-vous. Ces gens-ci sont pareils à leurs maîtres. Il n'y a que du sang et des larmes dans les histoires russes, il n'y a qu'oppression et martyre, tout est sinistre, et il n'y a plus personne à admirer. Les beaux mots qui excitaient notre enthousiasme sont maintenant flétris pour avoir trop servi à excuser des crimes.

Car la domination d'une classe, au mépris de l'équité 4 et de l'honneur, est de l'impérialisme, même quand ' cette classe est celle des ouvriers et des paysans. Substituer une injustice nouvelle à une injustice ancienne, c'est toujours souffleter la justice. Réserver à l'un les faveurs que l'autre avait la veille, c'est toujours l'inégalité. Faire la guerre à ses concitoyens au lieu de la faire à l'étranger, c'est toujours faire la guerre

Tout cet impérialisme, c'est la démence propre aux gens de ce pays. Elle est pareille sous la Révolution et sous l'Empire. Les personnes changent, les mots changent, les âmes ne changent pas. . .

/3 Février 19 i 9.

Devant l'insistance croissante des Allemands, Trotsky vient de quitter Brest-Litowsk après avoir refusé de souscrire au traité de paix proposé par les Empires Centraux. En même temps, il signait un ordre de démobilisation générale. On a généralement trouvé cette attitude assez folle. Moi pas. Elle me paraît au contraire avoir une grande allure et être en même temps assez hal>ile. N'est-ce pas un exemple saisissant

de non-résistance au mal que ce pays, subissant une violence injuste et déclarant qu'il ne se défendra pas?

En affirmant ainsi que l'état de g"uerre a cessé, Trotsky consolide son prestig^e à Tintérieur ; il enlève à l'Allemag^ne tout prétexte à continuer à parler d'une guerre défensive contre la Russie, il lui cause la déception profonde du refus d'un traité consacrant sa puissance ; il contribue de la manière la plus efficace à ébranler en Allemagne l'esprit impérialiste. Et cela sans grand risque, car si l'Allemagne se précipite sur ce peuple désarmé, elle n'y peut recueillir que des succès sans prestige, et l'opinion publique allemande approuvera difficilement une expédition qui exigerait un effort important.

25 Février.

Trotsky était revenu de Brest-Litowsk avec la volonté de recommencer la guerre. Il n'a rencontré à Pétrograd que peu d'approbation. Les rapports des Commissaires à la marine et à la guerre n'ont laissé aucun espoir. Lénine a cyniquement demandé : A quoi bon ? Tout le monde ici sent qu'il faut céder. Pourtant Trotsky ne veut pas. Il multiplie les démarches. Il fait afficher sur les murs de la capitale des proclamations que n'eut pas désavouées Kérensky : la patrie est en danger, il faut refaire l'armée, restaurer la discipline.

Trop tard !

L'Allemagne a recommencé son offensive. Elle est à Dvinsk, Minsk et Reval ; Pskov et Moghileff sont

menacés ; Farinée russe fuit en désordre sans tirer un coup de feu. Qui pourrait empêcher Tennemi d'arriver à Pétrog-rad ?

Trotsky crie au secours. Peut-être espère-t-il que les Alliés se décideront enfin à causer avec lui et à l'aider dans sa résistance à l'Allemag-ne ?. . .

Les jours passent...

Trotsky télégraphie aux Allemands qu'il est prêt à signer les préliminaires de paix. C'est la capitulation. Tout est perdu, même l'honneur.

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