VIII. — La peste
Taine s'est demandé à qui, sous le monstrueux régime de l'élection, était livré ce formidable pouvoir spirituel et temporel.
qui devient absolu, sans contrôle, sans frein et sans règle, dès lors qu'il est confondu :
« En théorie, à la communauté, c'est-à-dire à une foule où l'impulsion anonyme se substitue au jugement individuel, oii l'action devient impersonnelle parce qu'elle est collective, où nul ne se sent responsable, où je roule emporté comme un grain de sable dans un tourbillon dépoussière, où tous les attentats sont justifiés d'avance par la raison d'État ; en pratique, à la pluralité des voix comptées par tête, à une majorité qui, surexcitée par la lutte, abusera de sa victoire pour violenter la minorité dont je puis être, à une majorité provisoire qui, tôt ou tard, sera remplacée par une autre, en sorte que, si j'opprime aujourd'hui, je suis sûr d'être opprimé demain. Sans parler de la déplorable comédie qui tant de fois se joue autour du scrutin, ni des élections contraintes et faussées qui traduisent à rebours le sentiment public, ni du mensonge officiel par lequel
1 IG LE NOMBRE ET l'oPINION PUBLIQUE
juste en ce moment une poignée de fanatiques et de furieux qui ne représentent qu'eux-mêmes se prétendent les représentants de la nation, mesurez le degré de confiance que je puis avoir, même après des élections loyales, en des mandataires ainsi nommés. — Souvent j'ai voté pour le candidat battu, alors que je suis représenté par l'autre dont je n'ai pas voulu pour représentant. Quand j'ai voté pour l'élu, ordinairement c'est faute de mieux, et parce que son concurrent me semblait pire... Ses titres à ma confiance sont des moins authentiques et des plus légers ; rien ne m'atteste son honorabilité, ni sa compétence ; sur des certificats aussi nuls que les siens, j'hésiterais à prendre un domestique. D'autant plus que la classe où presque toujours je suis obligé de le prendre est celle des politiciens, — classe suspecte, surtout en pays de suffrage universel; car elle ne s'y recrute point parmi les hommes les plus indépendants, les plus capables et les plus honnêtes, mais parmi les
intrigants bavards et les charlatans convaincu^ : ceux-ci, ayant échoué, faute de tenue, dans les carrières privées où l'on est surveillé trop exactement et jugé de trop près, se sont rejetés vers les voies où le manque de scrupule et de réserve est une force au lieu d'être une faiblesse ; devant leur indélicatesse et leur impudence, la carrière publique s'est ouverte à deux battants. »
Alors que la France était toute pantelante, Edmond de Concourt, pouvait écrire, dans son Journal, le 11 juillet 1871 : « Quelle imprévoyance ! Quel ganachisme ! La société se meurt du suffrage universel. C'est, de l'aveu de tous, l'instrument fatal de sa ruine prochaine... Dire qu'au lendemain de l'entrée des Versaillais, on pouvait tout, on pouvait l'impossible, et l'on n'a pas touché à ce suffrage mortel. Ah ! ce Monsieur Thiers est, il me semble, un sauveur de société à bien courte échéance. Il s'imagine sauver la France actuelle avec du dilatoire, de la temporisation, de l'habileté, de la filouterie politique, de
petits moyens pris sur la mesure de sa petite taille. Non. c'est avec l'audace des grandes mesures, avec un remaniement d'institutions, que la France, si elle ne doit pas mourir, pourra vivre. »
î. — Le contrôle parlementaire.
• La faute de « demander au torrent de faire sa digue », suivant l'expression de de Bonald, s'aggrava de ce que cette digue devait être le parlementarisme.
Et pourtant, à l'origine, quoi de plus rationnel que le parlementarisme ?
il est institué pour contrôler les dépenses publiques. Mais, bientôt, il faut contrôler les contrôleurs, puis les contrôleurs de contrôleurs, puis d'autres ; pour mieux contrôler, il faut légiférer ; pour s'assurer que les lois sont appliquées, il faut intervenir dans le judiciaire, dans l'exécutif.
Désormais, la défiance de l'autorité et l'en-
liO LE NOMBRE ET l'OPINION PUBLIQUE
vie du pouvoir irresponsable vont tout gagner, tout pourrir, tout paralyser.
Les comités électoraux et leurs journaux, les partis vont s'appliquer à entretenir une anarchie qui leur est si profitable.
Par les seuls moyens spirituels, si l'on peut dire, un candidat ne supplante le député sortant qu'en le rendant suspect, un député ne devient ministre que s'il contribue à renverser leministèreen fonction par des moyens analogues. L'esprit public en est obscurci, avili, et de tragiques événements viennent de révéler aux moins clairvoyants ce qu'un système aussi absurde pouvait faire de l'administration d'un grand pays.
Quand le parlementarisme s'aggrave du suffrage universel, et il y est toujours amené, la corruption se généralise.
Les collusions du Parlement et de -la finance multiplient les scandales. Depuis Panama, ils n'ont fait que croître. Pour rapporter les plus importants, plusieurs volumes seraient nécessaires. Ils sont à l'esprit de tous.
le" PARLEMENT 121
Notons seulement Tinfluence désastreuse qu'ils ont eue sur notre politique extérieure ' avant la guerre, sur notre expansion économique et même la conduite de la guerre '.