VI. — Quand la France se reprend
Mais la France éternelle reparut. Ce sont les ancêtres qui ont surgi des tombes de
1. Et les ïurmel, Loustalot, Caillaux, Humbert, ne furent arrêtés que trois ans après !
LA DÉMAGOGiË 161
notre ingrat oubli pour animer nos soldats leur restituer ce cerveau sain, ce cœur ferme et cette âme ardente qui ont bravé la mort du temporaire et du contingent pour sauvegarder ce qui est nécessaire et ce qui doit demeurer. Nous sommes de plus en plus gouvernés par ceux que nous ne voyons plus et qui restent en nous. C'est ce qui a pu nous dispenser d'avoir une direction effective à l'heure où l'anarchie eût été funeste. Malgré les partis, nous avons su assurer une suffisante solidarité par notre union sacrée et, malgré l'anarchie parlementaire, nous avons renoué la continuité.
En chassant les chimères qui la stupéfiaient ou l'affolaient, en obéissant à cette volonté profonde de l'espèce, qui est de vivre et de se développer, la France se ranima subitement. Quand les Prussiens s'avançaient en masses formidables vers Paris sans défense, il ne fut plus question des droits de l'homme, de la souveraineté de l'incompétence et du chaos, de l'anticléricalisme ou
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de la lutte de classe. C'est le silence, la discipline, la censure, la dictature militaire, l'ordre qu'on accepta sans murmurer^ comme les conditions essentielles du salut commun.
Dès lors, nous pouvions résister. Nous n'avions d'autre infériorité sur l'ennemi que celle du retard de préparation, et nous avions la grande supériorité de la race et de quinze siècles de civilisation.
Nos alliés anglais disaient, dans leur Times : « 11 y eut des jours où, durant la rapide marche en avant allemande, nous craignions que les armées françaises ne fussent par trop inférieures à leurs adversaires, où nous croyions que l'Allemagne ne serait battue que sur mer et sur sa frontière orientale, et qu'après la guerre la France ne subsisterait en tant que puissance que grâce à l'aide de ses alliés. D'avoir eu cette peur, nous devons lui demander pardon. »
D'un autre côté, un neutre, le colonel Fey- 1er, écrivait dans le Journal de Genève :
« Les qualités d'organisation ne sont pas
ignorées du Français : la clarté de son esprit les seconde au contraire, mais dans les affaires privées surtout. Dans les affaires publiques, desquelles l'organisation de l'armée ressortit, la médiocrité du régime politique a été incontestablement un fléau qui a pu légitimer les espérances des Allemands et même leurs illusions. »
Oui. Comme le disait Renan au lendemain de nos désastres de 1870-71, la principale faute de la France, c'est « d'avoir tenté étourdiment » l'expérience du suffrage universel « dont aucun peuple ne se tirera mieux qu'elle ».
Vil. — Réaction vitale.
Voudrons-nous guérir, cette fois ? Nous connaissons le remède. Sinon la science politique, du moins l'instinct de conservation nous l'a révélé. Il nous reste donc à rester dans la ligne lumineuse, en renonçant résolument tout ce qui a failli nous perdre, en
adoptant définitivement ce qui nous a sauvés.
Dès que la France s'est sentie menacée dans son corps et dans son âme, délibérément elle a rejeté le poison électif et parlementaire.
On s'imposa le silence. Suivant l'expression de Barrés, les parlementaires firent « harakiri » sans, trop barguigner ; « très généreusement, les deux assemblées » se reconnurent (( incapables et dangereuses ». Les journalistes eux-mêmes acceptèrent la censure. Il n'y avait pas d'autre moyen, au reste, de contenir la presse et d'empêcher la surenchère habituelle du sensationnel, et donc du faux ou du vrai dangereux, de la polémique dissolvante. D'aucuns gémirent sur les inconvénients secondaires de cet expédient indispensable ; c'était ne pas voir que tout gouvernement humain ne va pas sans quelques abus, et qu'après tout ces abus sont moins nocifs que l'anarchie.
Néanmoins, pour ne pas se faire oublier,
nos politiciens firent tout le mal qu'on leur laissa faire.
On sait comment, dans les premiers combats, les Allemands mirent en déroute nos armées pleines d'ardeur, bien commandées, mais non préparées et manquant du matériel essentiel. Ce qu'on sait moins et ce qu'il faut qu'on sache pourtant, c'est comment des villes fortifiées furent déclarées villes ouvertes, comment des forts furent abandonnés.
Simple effet du système : Des élus voulaient complaire à leurs électeurs en les préservant du bombardement, en leur assurant auprès de l'envahisseur un traitement de faveur ; des ministres n'avaient osé refuser cela à ceux qui les peuvent renverser.
C'est ainsi que les Allemands arrivèrent plus vite aux portes de Paris. Nul doute qu'elles ne leur eussent été ouvertes avec autant de désinvolture si cela n'avait dépendu que des politiciens qui, peu après, pour assurer leur réélection, prenaient la défense du mastroquet empoisonneur de la race.
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Un sénateur de lâ Charente n'eut-il pas le cynisme d'adresser au ministre de la Guerre une lettre, en la faisant publier dans les journaux de sa circonscription électorale, pour demander que des sursis soient accordés aux bouilleurs de cru mobilisés ?
Telle est l'ignominie du régime. Même ceux qui le soutiennent et en bénéficient, valent mieux parfois que leurs actes parlementaires.
Tel représentant d'une circonscription de grande fabrication d'absinthe, qui se sent obligé de défendre à la tribune la liberté de l'empoisonnement, comme chef d'une escadrille d'avions fit bravement son devoir. Tel autre, qui pour ne pas compromettre sa réélection s'était bassement opposé à la loi de trois ans, tomba glorieusement au champ d'honneur.
La France s'étant reprise, la conscience française s'étant libérée de la politiquerie, les militaires s'impatientant, — il fallut renoncer aux droits de l'homme et à la trahison.
Pour se prémunir contre un retour offensif de la Bête, un homme d'État — auquel la postérité élèvera une statue d'or — avertit nos alliés. Une convention fut rédigée et signée. Les puissances coalisées s'engageaient à ne traiter de la paix qu'ensemble et d'accord. Nous étions liés désormais, et ainsi nous pouvions bénéficier à tout le moins de l'avantage du gouvernement de nos alliés.